‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 2)Chapitre 60 sur 72 · LIVRE Sl!KtCME · texte numérisé non relu

LIVRE Sl!KtCME

C'est dans cël esprit a exattitude et d'impartia- îv. lité que Fénélou s'étoit occupé avec ardeur, peu* travai?*sur s! dant les dernières années de sa vie, d'un grand Auguaiin. travail sut* saiût Augustin. Les disciples de Lu« ther, de Galvib et dé Jansénius avoient cherché à appuyer leurs erreurs de la puissante autorité de ce Père de FEglise; il n'iavoit pas été difficile de montrer combien ses véritables sentimens étoient opposés à la doctrine de tous ces novateurs; mais Fénélon a voit remarqué que les auteurs mêmes des systèmes toléréis dans les écoles catholiques , s'arrôgeoient quelquefois avec trop d'indiscrétion la prétention^ exclusive de marcher sous la bannière de saint Âugustm, et de dénoncer leurs adversaires comme les héritiers et les successeurs des hérétiques qu'il avoit combattus.

L'objet du travail de Fénélon étoit d'exposer Lettres maies véritables sentimens de saint Augustin , sans ^"«crites de

Fénélon au

aucune acception de système ou de parti; déta- duc de Ckeblir les vérités incontestables qu'il a eu le mérite ^®"^® ®* ^^

përeXanu.

et la gloire d'éclaircir et de fixer avec plus d'exactitude et d'attention qu'aucun autre Père de l'E* glise, et que le consentement unanime de l'Eglise a consacrées par son autorité; de séparer de ces vérités incontestables les opinions particulières à ce grand homme , qu'il n'a lui-même proposées que comme de sim|>les opinions y et que l'Eglise FéHÉLON. Tom, m. 25 '

386 HISTOIKE DE FÉNÉLON,

n*a point ratifiées par des décisions formelles; enfin de montrer comment les théologiens même des écoles catholiques se rapprodient ou s'éloignent de laiilectrine de saint Augustin ^ et combien les uns et les autres sont peu fondés à usurper le titre de ses seuls et fidèles interprètes. La mort arrêta Fénélpn dans le cours de ce grand .travail; pous n avons pas mén^e pu recouvrer les matériaux qu'il avoit réunis pour Texécutioa de ce projet. On ne sauroit trop déplorer cette ^erte ; il eût été in téres^nt d'observer comment un génie aussi clair et aussi lumineux que Fénélpn , et qui avoit eu la sagesse de sç préserver de.toute prévention systématique, auroit éleyé à saint Augustin un monument vraiment digne de ce Père de rEglise, en dégageant sa doctrine de toutes les interpré* tations subtiles et arbitrairies que l'esprit de parti a voulu donner à quelques-unes de ses expressions.

Cependant les esprits s'aigrissoient, et la char

leur des controverses entrçtenoit daîn^ l'Eglise de

.France une fermeqtation inquiétante qui impor-

tunoit le gouvernement, et qui affligeoit les

hommes sincèrement religieux.

^' Si, comme le chancelieir d'Aguesseau le fait

Suite des

affaires de Guteudre , le cardinaî^ 4e I*f oailles ne fut pas toutraglise de j^.foit étranger à la rédaction et à la publication

france. *

du Cas de Conscience^ on eut tout lieu de re*

gretter qa'un prélat dont la piété j les mœurs et les saintes intentions étoient dignes des temps apostoliques , n ait pas été doué de la sagesse et de rhafaileté de conduite de son prédécesseur , beaucoup moins édifiant que lut. Le cardinal de Noai^és étoity par caractère ^ doux, paisiUe et modéré ; mais sa maladresse fut telle , qu*il fit précisément ce qu'il falloit pour mettre tous les esprits en mouvement et en opposition. M; de Harky avoit fait observer le silence à tous les partis y en ne parlant jamais du silence respee^tueux, et le cardinal de Noailles invita indiscret tement tous les partis à parler et à écrire , en agitant ou en laissant agiter la question du silence respectueux» Mais à ce premier sujet de disputes qu'il avoit si imprudemment fait renaître , succéda un incident malheureux dont il fut dans l'origine la cause involontaire , et qui ouvrit toutà-coup cette longue suite de scènes scandaleuses qui ont occupé l'Eglise et TEtat pendant cinquante ans y et qui ont influé au moins* indirectement, si l'on en croit l'opinion asse% plausible d'un gi^and nombre de personnes, sur le^ scènes bien plus déplorables qui ont marqué la fin du dix-huitième siècle. Nous serons heui^eusement dispensés d'en faire le récit, parce qu'elles ne

388 BISTOIRB DE FÉRÉLON, .

copimencent pour lliistoire qu'à Tépoque oii finit la vie de Fënélon : il suffira d'en raconter Forigine et la part que Féaélon y prit peu de temps avant sa mort.

# yi- . Le père Quesnel de rOratoire, dont nous avons Réflexions ^^J^ parlé, avoit écrit en 167 1 des Réflexions morales da moToIes SUT le Nouveau-Testameut 5 ce livre ne ' formoit d'abord qu*un petit volume in? 12, qui ne renfermoit que les quatre Evangiles , avec quelques courtes réflexions. L'onction et la piété qui y étoient répandues, suffisoient pour disposer le peuple à goûter les saintes maximes de la religion et de la BKH*ale chrétienne , et parurent à M. Félix Yialart (O, évéque de Châlons- sur- Marne , dignes de son approbation ; il en ' recommanda la lecture au clergé et aux fidèles de son diocèse. Ce prélat jouissoit d'une grande réputation dans l'Eglise de France, et sontémaignage étoit un titre honorable pour le livre et pour l'auteur.

Le père Quesnel , encouragé par ce premier succès , en fit paroître une seconde édition en 1687 ; il joignit aux quatre Evangiles fous les

(0 Fëlix Vialart de Herse, né à Paris le 5 septembre 161 3, nommé en 1640 à réyéché de Chàlons-sor-Mame, sur le refus de M. Olier, fondateur de la congrégation 'de Saint-Sulpice. G9 prélat mourut le 10 juii| 1680, &gé de 67 ans*

LITRE SIXIÈMB. 889

autres livres du Nouveau-Testament , et donna beaucoup plus d'étendue aux réflexions dont il avoit accompagné le texte sacré. Cette seconde édition parut en 3 vol. 1/1-12, et eut encore plus de succès que la première. Â cette seconde édition succéda bientôt une troisième beaucoup plus VO"» lumineuse par toutes les paraphrases que le père Quesnel avoit ajoutées à ses premières réflexions; elle parut imprimée à Paris en 1693, divisée en 4 vol. in-8.<>, et sembloit offrir ces mêmes senti-» mens de piété propres à conduire les ames reli^ gieuses dans les voies de laj)erfection chrétienne* Cette édition de 1693 fut revêtue de Tapprobation formelle du cardinal de Noailles , alors évê« que de Châlons.

, Mais lorsqu'en 1699 ^^ voulut imprimer une quatrième édition de ce même livre, le cardinal de Noailles, devenu archevêque de Paris, parut hésiter un moment s'il Tautoriseroit de son approbation. La triste célébrité que le père Quesnel avoit acquise depuis quelques années par son ardente opposition à toutes les décisions de l'Eglise contre la doctrine de Jansénius, avoit attiré sur lui Tattention publique, et devoit naturellen^ent faire craindre qu'il n'eût mêlé à des réflexions très-saines et très-pieuses des maximes et des principes favorables à la doctrine qu'il pro^

39^^ HISTOIRE DC FÉHÉI.OVy

fessoit. Le cardinal de Noailles n'ignorôit pas qae plusieurs théologieiis s'étaient déjà prononces contre les opiniims dogmatiques que le père Quesnd avoît <^erdié à insinuer dans cet ouvrage; c'est ce qui le détermina à soumettre cette nouvelle édition à Fêzamen des membres de son deffgé qu*il étoit dans Tusage de conralter; mais soit que les examinateurs ne crussent pas devoir juger à la rigueur les expressions d*nn simple li- Tre de piété , soit qn ik fiissent eux-mêmes favorables aux opinions du père Quesnel, ils n*y trouvèrent rien de répréhensible , et le cardinal de NoaiUes autorisa cette nonvdle édition , en permettant qu'eHe lui At dédiée.

Si le cardinal de Noailles eût obéi en cette circonstance, c<miine en beancoup d*autreSy aux sages inspirations de madame de Haintenon, il' auroit probaUement évité d'offiir à ses amis et à ses ennemis ce nouveau motif de le représenter comme livré y malgré des sentimcais et des intentions très-pores, aux intrigues d'imparti qui abiH soit de^sa foibksse et de ses préventions. Madame de Maintenon, qui prenait le plus tendre intérêt à un jM^t dmit eUe honoroit la vertu , qu'elle avoit placé elle - m^ne à la tête de l'Eglise de France, et dont elle avoit pour ainsi dire adopté la famille, avoit cberdié à le préniunir de bonne

LIVEE SIXIÈME. 391 ^

heure contre les dangers de sa position ^ et plus encore contre les dangers de son propre caractère. Dès le commencement de son épiscopat, elle lui avoit donné les conseils les plus utiles^ toutes les lettres qu'elle lui émvit à ce sujet res? pirent la modération et l'impartialité y et annoncent une connoissance du monde et de la Cour^ qui durent faire regretter dans la suite au cardinal de Noailles de n'avoir pas suivi les conseils d'une amie aussi éclairée et aussi dévouée.

« Que vous manque- t-il , Monseigneur , pour vn. » travailler utilement? Il n^ a contre vous qu'un madame de » soupçon; et ce soupçon , est r il impossible de •Maintenon

19 A* «k m ♦1. -# ^^ cardinal

» leuacer? Tout ce quon dit contre vous se ré- ^e Noailles ^

» duit à la protection secrète que vous accordes *7 ^^' "7<»'-

» au parti janséniste ; personne ne vous accuse

3» de l'être. Youdriez-vous être plus long-temps

» le chef et le martyr d'un corps dont vous rour

» giriez d^être membre? Ne léverez-vous pas cet

}i obstacle , le seul qui nuise au bien auquel vous

» paroissez destiné? Quant aut moyens, vous les

» connoissez mieux que moi. On ne vous accuse

» point d'être quiétiste, ni tous ceux qui vous

» environnent; pourquoi ne vous laverez -vous /

» pas aussi bien du soupçon de jansénisme ? Ja-^

3» mais les Jésuites n'ont été plu^ foibles qu'ils le

» sont; le père de la Chaise n'ose parler, leurs

393 HISTOIRE DE TÉSthOVf

» meilleurs amis en ont pitié ^ ils n'ont de pou- Il voir que dans leur collège ; je le vois souvent ; ]0 je vois la force que vous auriez si ce nuage » de jansénisme pouvoit enfin se dissiper. On est SX averti que vous avez des commerces directs et p indirects à Rome avec des gens qui y ont été n les plus acharnés pour Jansénius et contre le » Roi(ï), Croyez, Monseigneur, que tout lui re- 1» vient, et qu'il n'a s^ucun tort de vous soup- » çonner. Ce n'est point sur les discours de votre 3» père la Chaise ; le bonhomme encore un coup » n'a nul crédit. On ( le Roi ) est prévenu d'esp time pour vous; on croit votre vertu sincère; » on la regarde avec respect; on me permet même » de vous donner les avis que je vous donne sur 9 vos commerces à Rome : grsinde marque de con- » sidération pour vous,.... Pardonnez-moi, Mon-^ ». seigneur, mes libertés ; vous en voyez la cause : » j'aime le Roi ; j'aime le bien public | j'aime vo- » tre personne ; voilà ce qui me rend si sensi- » ble; je n^ourrai apparemment avant vous; je » voudrois, en mourant, laisser le Roi entre vos » mains ».

Soit par foiblesse de caractère, soit par un penchant trop marqué pour un parti qui cher* choit à le flatter, le cardinal négligea malheureux

(>) Pan^ les afi^iries de la JRdfpit.

sèment de suivre des conseils aussi conformes à la raison qu'à son intérêt personnel. Il semble qu'il auroit dû les accueillir avec d'autant plus de confiance y qu'il ne pçuvoit pas plus se méprendre sur la véritable affection de l'amie qui les lui donnoity que sur l'appui qu'il devoit attendre de.son crédit et de sa faveur. D'ailleurs la marche que madame de Maintenon lui traçoit étoit dictée par les convenances mêmes du caractère dont il étoit revêtu , et de la place qu'il ocCupoit ; il ne pouvoit en résulter que les plus grands avan* tages pour la tranquillité de l'Eglise et pour le succès de son administration ecclésiastique. Elle ne lui proposoit point de se livrer à un parti proférableqient à l'autre; elle $e bornoit à désirer qu'il parût s'éloigner de celui vers lequel on le soupçonnoit d'être un peu trop entraîné ; c'est ce qu'elle lui fait encore entendre dans une autre lettre.

« On ne vous propose point de violences contre Lamémeau « eux ; a n'en faut jamais que contre ceux qui ^^'^^'j^^ » refusent hautement de se soumettre à ce qu'une » autorité légitime a décidé. Quant aux autres, » il faut y Monseigneur y les ramener par la dou- » ceur et le bon exemple. Vous pouvez leur mon- » trer avec une doctrine pure cette morale se- » vère dont ils aiment à se parer , et qui met dans

394 HISTOIRE DE FÉirÉLON,

» leur parti plusieurs personnes qui cherchent » Dieu et qui ignorent qu*il n*est jamais dans les » cabales. Je donnerois de mon sang pour.en-* » tendre dire : M. le cardinal est bien décidé » contre les Jansénistes. Je voudrois que vous ^ pussiez voir Tuniformité des soupçons sur vons^ » depuis les prélats jusqu'aux plus petites reli* » gieuses. M. le cardinal nest point Janséniste , » mais il les ménage ; M. le cardinal n*est point » Janséniste, mais il est obsédé par eux; M. le 9 cardinal n'est point Janséniste dans le fond, » mais son inclination est pour la cabale ; M. le D cardinal n'est point Janséniste, mais ils se parent >i de lui , quoique dans le cceur ils en soient très- » mécontens. Voilà, Monseigneur, ce que j'en- » tends dire tous les jours , et qui me perce lé » cœur. Ce qui me console, c'est que je n'ai pas ^) encore trouvé une personne qui vous accuse de » jansénisme , ni aucune qui ne vous blâme de » n'être point hautement déclaré contre enx ».

Le cardinal ne manquoit pa8,> comme il arrive toujours, d'attribuer les dispositions de madame de Maintenon aux préventions qu'on cherchoit à lui inspirer contre lui ; et il accusoit Févéque de Chartres d'alarmer madame de Maintenon par des inquiétudes exagérées : c'étoit ce même éyé^ que de Chartres si long- temps uni avec Bossuet

LIVftE SIXIÈME. SqS

ûi le cardinal de Noailles contre Fënëlon. a Le 3» jansénisme^ dit le chancelier d'Âguesseau, avoit » divisé ce fameux tHumvirat que le quiétisme 9 avoit formé »• Il est vrai que l'évéque de Char**très voyait avec peine le cardinal de Noailles exposer l'Eglise de France , par une conduite équivoque et des mesures indiscrètes , à «voir renaître des troubles heureusement assoupis depuis trentequatre ans. Ce prélat avoit été surtout affligé de voh* son métropolitain donner dans un mande^, ment public les éloges les plus pompeux à l'ouvrage d'un écrivain connu et signalé par son déchaînement <;ontre les décisions de l'Eglise. Cependant y par égard pour la personne et la dignité du cardinal , il n'avoit pas cru devoir ilé-^ tl*ir par une censure publique le livre du père .Quesnel ; il s'étoit borné à s'expliquer de vive voix sur les erreurs qu'il lui reprochoit, et à en interdire la lecture à quelques communautés religieuses de son diocèse» Lorsque dans la suite Rome condamna (en 1708 ), par un décret , le livre des Réflexions moralesi, l'évéque de Chartres avoit invité le cardinal de Noailles , avec les plus tendres instances ^ à prévenir les troubles et les orages qui s'élevoient de toutes parts ^ par quelque témoignage propre à calmer les inquie^ tudes de ses collègues.

igô histoihe de fénéloit^

Sans doute le cardinal laissa entrevoir assez maladroitement à madame de Maintenon qu'il n*attribaoit ses avis et ses opinions qu'à Finfluence de l'évêque de Chartres ; elle lui répondit avec La même autant d'esprit que de goût et de mesure : « Je i^ieTlnot ^ "^ °*® défends pas , Monseigneur, d'avoir beau- » coup d'estime pour M. l'évêque de Chartres ;' » mais féUiis capable d'ai^oir des opinions par » moi-même avant de le connaître, et il ne mu » point ôté cette capacité depuis que je l'ai connu. i> Plût à Dieu que lui seul trouvât que vous mé- » nagez trop le parti ! je pourrois le soupçonner » de vouloir aller un peu trop loin ; et quand y> vous penseriez difiëremment là-dessus , ce ne » serait pas une raison pour rompre une an- » cienne amitié^».

Cependant, affligée de voir se rompre des liens qu'elle avoit pris plaisir elle-même à former, et qui avoiént si long -temps uni les deux prélats qu'elle aimoit et qu'elle estimoit le plus , madame de Maintenon écrivit au cardinal de Noailles une lettré qui auroit dû le toucher, si ce prélat, dont on vantoit s^vec Vaison la douceur habituelle, n'eût pas eu cette espèce de ténacité et d'enté-^ tement qu'on observe quelquefois dans les caractères doux et modérés. La douceur et l'égalité, qui ont tant de charmes dans la société , ne se«

roient- elles donc souvent qu'une certaine complaisance dans les expressions et une habitude que donne l'usage du monde dans le commerce de la vie y sans avoir le pouvoir de faire fléchir nos sentimens et nos opinions. '

« Le malheur que l'évêquè de Chartres a eu l^ même au » d'encQurir votre disgrâce est public , Monsei* tob™e'i7Q4r » gneur ;.il en est plus touché que je ne l'aurois » pu croire de sa sainteté ; mais la cause qu'on » en dit fait encore contre vous. Ne demeurez » point pour lui, même comme vous étes^ Mon* » seigneur; c'est l'homme du monde qui vous » honore y respecte et aime le plus ; j'en ai des » preuves convaincantes , et vous le savez bien. » Je ne puis voir d'autre cause de votre éloigne* « ment pour lui , . que sa vivacité contre le jan- » sénisme, et cette cause m'affligeroit plus pour » vous que pour lui. Croyez, Monseigneur, que 3> c'est le zèle que j'ai poUr vous qui me fait par* » 1er avec tant de liberté. Au nom de Dieu, re* » venez pour ce saint évêque i je sais ce qu'il ». pense pour vous; je suis un témoin bien ins- » truit ; je ne puis le regarder comme brouillé » avec vous, sans voua accuser d'injustice. Rac« 4> commodez-vous donc, je vous en conjure, » quand ce ne seroit que pour l'amour de moi, 9 II est difficile d'être plus injuste que vous l'êtes

3qS histoire de VÈVÈhOVf

» envers lui ; il ignore souvent les choses dont » vous l'accusez. Vous savez très -bien que c'est » un saint et un saint très- doux , malgré cette » bile et atrabile dont vous faites de si tristes » portraits ».

Mais elle ne put réussir à trouver dans le cardinal de Noailles cette condescendance qu'une amie et une bienfaitrice , telle que madame de Maintenon , devoit naturellement attendre de sa part. Son inflexibilité dans une affaire de simples procédés y et où sa religion nMtoit point intéressée y fait assez connottre qu'il n*étoit pas tout-àfait exempt des préventions et de l'entêtement que ses adversaires lui ont reprochés.

Madame de Maintenon regretta peut-être en cette circonstance d'avoir trop légèrement sacri«fié ses premiers sentimens pour Fénélon , et d'en être si mal récompensée par celui en qui elle avoit transporté sa confiance et son affection (0. Elle reconnut plus que jamais la fragilité de toutes ces amitiés humaines qui donnent si rarement le bonheur qu'elles semblent promettre. Cette triste conviction n^étoit que trop propre à entretenir en

(0 Elle ëcrivoit au dac de Noailles : « M. le cardinal de » Noailles et moi, nous nous brouillons tous les jours de plus » en plus; il fait des injustices à un de mes amis, qui me ré?oI« » uroient s'il les faisoit à un de mes laquais ».

LIVRIB SIXIÈME. 39g

elle cet ennui et ce dégoût de la vie qu'elle laisse apercevoir dans un grand nombre de ses lettres.

« Vous ne doutez pas. Monseigneur , que je Lettre de

. . 1 # , . . 11 j madame de

» ne vous sois attachée toute ma vie 5 elle ne du- Maintenon » rera pas long-temps , et bientôt la mort va me a« cardinal

1*1 * . , . . „ .de Noailles ,

» dérober au présent qm m attriste et à 1 avenir 3idéci7ivt.

» qui m'effraie. Tai passé n^es jours dans les plai-

» sirs et dans les larmes ; j'aurois pu être heureuse

i> si j'avois moioii compté sur les hommes : ce n'est

» point un reproche , Monseigneur; c'est une oon-

>» solation que je cherche auprès de vous , en v>ous

» montrant la source de mes peines ». «

Le cardinal de Noailles se crut sans doute su<- viil. périeur à tous ses advei*saireS| lorsqu'il se vit dé- «, f^^'^ ^ livré y dans le cours d'une seule et même annét), Chartres et des deux hommes dont il redoutoit le plus l'as- ^ ' ^

« se, en 1709.

tendant auprès du Roi et de madame de Maintesnon. Le père de la Chaise mourut au mois d<* janvier, et l'évêque de Chartres au mois de sep-? tembré 1 709 ; mais les événemens lui montrèrent que ce qu'il regardçit comme un avantage étoit un véritable malheur pour lui. Quelque affligé qu'eût été l'évêque de Chartres , de voir le cardinal de Noailles se rendre l'instrument trop docile des intrigues d'un parti qu'il ne savoit ni gouverner, ni réprimer, il respectoit sa piété, il honoroit ses mœurs ^ et il étoit incapable de man-

4oO HISTOIRE DE FÉNÉLON^

quer aux égards que méritoient son rang et sa dignité. Le père de la Chaise éloit peut-être en-core plus doux et plus modéré ; et quoiqu'il eût vu sans doute avec peine le cardinal de Noailles an^iver à rarchevéché de Paris sans son influence et malgré son vœu secret , il s'étoit borné , sans jamais Tattaquer personnellement , à se défendre lui-même contre Tascendant que le nouvel arche vêque de Paris, appuyé de madame de Maintenon, pou voit prétendre auprès du Roi. La maladresse du cardinal Ta voit servi plus utilement à cet égard, que tous les ménagemens de sa prudence; mais il eut pour successeur, dans la place de confesseur du Roi, un homme d'un caractère bien différent.

^- Tous les mémoires du temps se sont exprimés

Du P. Le- , , , „; '^ „ . . . f ,.,

tellier. sur le père Leteiiier avec une telle sévérité , qu il

est bien difficile de ne pas croire qu'il a mérité, au moins en partie, les reproches qu'on a faits à son caractère. Cependant il faut dire qu'il n'eut aucune part aux premiers coups qu'on porta directement contre le cardinal de Noailles. L'ouvrage du père Quesnel, que ce préla^ avoit ap- . prouvé, et qui fut la éause de toutes les traverses qu'il eut à essuyer, avoit été condamné à Rome dès le i3 juillet 1708, et le P. Lelellier n'étoit point encore en place.

Les plaintes qui avoient déjà été portées contré

ce

ce livre par plusieurs ëyêquesj et le décret de Rome y auroîent dû inviter le cardinal à donner quelques explications sur l'approbation dont il avoit honoré cet ouvrageî^ans doute le décret de Rome ne lui imposoit k cet égard aucune obli* gatiôn formelle , puisqu'il n'étoit revêtu d'aucune des formes ecclésiastiques et civiles ^ nécessaires pour lui imprïmer le caractère d'un jugement canonique et régulier; mais il suffisoit pour lui inspirer au moins quelques précautions de sagesse et de convenance capables de rassurer ses véritables amis ^ et de désarmer la malveillance de ses ennemis. En donnant des éloges aux sentimens de piété qui régnoient dans une grande partie de l'ouvrage , le cardinal de Noailles ne s'étoit en aucune manière rendu garant des erreurs ou des opinions hasardées qu'un examen plus sévère avoit pu laisser apercevoir, et que les principes bien connus de l'auteur pouvoient rendre plus suspectes et plus dangereuses. Cette seule démarche auroit suffi pour justifier ses sentimens personnels, le préserver de tous soupçons, et garantir à jamais sa tranquillité et celle de FEglise de France. Mais on a déjà pu observer que ce prélat, avec des vertus et des qualités infiniment estimables, avoit ce mélange d'entêtement et de foiblesse, apanage trop ordinaire des caractères Fénélon. Tom. m. 26

4oa HISTOIRE DE FÉNÉLON,

plus recominandables par la droiture des sentimens et des intentions^ que par la rectitude et retendue des idées ; il consuma tout son ëpisco* pat dans des discussi^fls où il se voyoit sans cesse obligé de reculer pour s*étre trop imprudemment avancé y et dans lesquelles il finissoit par mécontenter également tous les partis. Ce n'est pas s$ins raison que le chancelier d*Aguesseâu le représente <i comme un homme (0 accoutumé à combattre » en fuyant y et qui a plus fait dans sa vie de belles » retraites que de belles défenses ».

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