‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 2)Chapitre 66 sur 72 · N.*" IL ^ PAGE · texte numérisé non relu

N.*" IL ^ PAGE

Sur r opinion de Fénélon , au sujet de la manient de prêcher sans apprendre par cœur un sermon * écrit.

Ob pourroit < dire qu'il en est de cette question comme d'une multitude d'autres sur lesquelles» on ne diffère: d'opinion que selon la manière de les pré* sent^.

Il est certain que si l'on considère Yéloquence de la chaire comme un art difficile et sublime, dont il est permis de faire usage pour donner aux vérités d^

47^ Pièces JUSTIFICATIVES

la religion une force entrainaate et irrésistible, oii pour exciter dans l'ame de profondes émotions , ou pour étonner l'imagination et appeler l'admiration par une certaine magnificence de style et 4e pensées. Vélo* quehce de la chaire est, comme toutes les autres sciences humaines, soumise à des règles fondées sur la nature et sur TobservatiMi du cceur et de l'esprit bumain. Elle a ses principes, ses convenances, ses re* cherches, ses délicatesses et même ses artifices. £31^ exige une connoissance approfondie du sujet que l'on se propose de traiter , une combinaison savante dans la disposition de toùtea les parties qui doivent y entrer , une grande sagacité dans la manière de les présenter, de lés faire valoir^ de leur prêter une force^ un intérêt qui s'accroît en se développant* £Ue doit surtout être empreinte de la doctrine et du sty4e des livres sacrés et du langage des Pères qui (mt puisé à cette source divine. On doit y joindre le choix des expressions qui .conviennent à la majesté de la religion et à la dig^ité du ministre qui parle en son nom^ et même une certaine harmonie qui ait de la noblesse sans affectation et de la simpUcité sans bas* sesse.

U est bien difficile sans doute que des jcomppsilions )i savantes puissent résulter d'une simple méditaûon du sujet que Ton se propose de traiter,. quelque £ïcilité habitueUe que l'on puisse avoir pour disposer des expressions les plus convenables aux idées et wl% sentimens que l'on aura puisés dans ses méditations* Cest une prérogative que le ciel n'accorde qu'à quel-

BU LIVHE QUATRIÈME. 4??

qaes hommes extraordinaires qui apparôissent à de longs intervalles.

Il £tat encore observer que f es sujets religieux qui font la matière des sermons , sont déjà connus de la plupart àbs auditeurs ; que leur imagination est déjà préparée, en grande partie , aux instructions et aux réflexions dont le prédicateur vient les entretenir; qu'il s'agit seulement de donner, à ces instructions et à ces réflexions, la forme la plus propre à exciter l'attention de l'esprit et k laisser unci impression profonde dans le cœur; que rarement les orateurs chrétiens Ont l'avantage de ces circonstances extraordinaires et inattendues , que les discordes civiles , les grandes convulsions politiques , les rivalités de l'ambition , les haines , les fureurs offrent aux orateurs profanes, pour produire ces pensées fortes et hardies, et ces traits passionnés qui saisissent les imaginations^ excitent l'enthousiasme, donnent quelquefois un noble essor à la vertu , et plus souvent encore enivrent de fureur une multitude corrompue ou égarée.

€es déplorables et dangereuses ressources de l'éloquence profane sont heureusement interdites à la tribune sacrée; elle croiroit s'avilir si elle s'en permettoit ou en regrettoit ^^sage. Sa dignité noble et calme n'admet que ces pensées saintes et augustes comme la religion dont elle prononce les oracles. Si elle parle aux passions humaines, ce n'est pas pour les enflam'^ mer, c'est pour les humilier, les abattre et les briser. Mais on doit comprendre que les orateurs chrétiens^ sont assujettis à un travail plus difficile , par les en-

47^ VIBCBS 1USTIFICATITB8

Uavef mêmes que les cwivcnanceiTdigiciMeB leur iia» posent, n seroît injuste d'attendre, de k ]^ii9ttit des prédîcatenis, des dîscears dignes d'une Tocaticm uassi miposante, s*ib ne les soomettoient pas k nne oompofltkm pins on mains laborieuse, sdon les talens qne la nature leur a donnés et que Fétnde a pcrfecticmnés. En supposant mteie que quelques-uns dfenti^enx fiusent doués de cette espèce ^inspiratîoii qui créé ^ontanément et sans effort les grandes pensées et les grands effets, les auditeurs seuls profiteroient de ces miracles de la nature et de la gr&oe; les traits de leur génie seraient petdns pour la postérité et pour le plqs grand nombre de leurs ocmtemporains. Làts âmes rdigieuses ^les-mémes seroient prirées des oonsola*

tiens qu'elles puisent ciiaqne jour dans la lecture de

ces cheb-d'oeuyre d'éloquence chrétienne que Bossnet, Bourdaloue et Bfassillon ont prononcés dans un âède plus heureux : l'Eglise gallicane ne jouirrât pas de la gloire d'avoir produit les plus grands orateurs qui aient honoré les siècles modernes.

Ce n'est pas sans doute sous ce point de vue qu'il faut considérer les principes de Fénélon sur l'éSSoquence de la chaire; H a youlu parler uniquement de ces instrtictions que les évéques et les pasteurs sont obligés, par le devoir de leur ministère, de faire aux fidèles confiés à leurs soins. Il est bien certain .qu'en réduisant la question à ce se^l objet, toutes les maximes de Fénélon sont incontestables : tout ce qu'il dit, du peu de firuit que le peuple et même les fidMes d'une classe plus élevée recueillent des sermons pré«

bu LIVRE QUATB.I£S£4S* 479

par& avec trop d'an et d'étude; ses plaintes et ses regrets sur Tignorance où ces sermons laissent les peuples sur Thistoire de la religion, Tobjet de ses mystères ) Tinstitution des sacremens, les règles de la discipline, les vérités combattues par les hérétiques et consacrées par l'autorité de l'Eglise , les i:apports du dogme avec la morale chrétienne , sont malheureuse* ment justifiés par l'expérience et l'observation. C'é» toit à un si grand mal que, selon Fénélon, les évéqnes et les pasteurs dévoient s'attacher à apporter un re^ mède convenable \ et l'on ne peut contester que la méthode qu'il propose ne soit plus appropriée au véritable objet de l'instruction chrétienne, que des sermons préparés , dont les avantages et les effets ne sont pas toujours en proportion avec les soins qu'ils exigent ni avec le temps qu'ils consument.

Fénélon n'a point voulu être orateur^ il n'a voulu 4tre que pasteur; il s'est pénétré de tous les devoirs que ce titre lui imposoit; il a pensé qu'un évéque Honoroit encore plus son ministère en donnant au peuple des villes et des campagnes des instructions conformes à sa simpUcité et accessibles à son intelli* gence, qu'en aspirant à la célébrité de cette éloquence humaine qui perd tout ce qu'elle a de sacré, et se ' profane, en quelque sorte, dès qu'il s'y mêle im vaii^ désir de gloire.

' C'est peut-être parce qu'on n'a pas considéré l'opinion de Fénélon sous son véritable point de vue , que plusieurs écrivains distingués l'ont combattue par ^es raisons très-solidesé

48o PIECES JUSTIFICATIVES

Le père Delarue 0) y dans la prë£aice de ses Sermons, et M* Dnguet C^), dans une de' ses lettres, ont traité la même cpiestion, et sont d'un arls diffé-' rent de celui de Fënëlon. L'opinicm du père Delarue est la plus extraordinaire de toutes. Il étoit d'avis d'affranchir les prédicateurs de l'esdavage d'apprendre par cœur* Il pensoit c[u'il valoit aiUant lire un sermon que le prêcher ^ et que cette méthode ne nuiroit point à la vivacité de l'action» Cette idée étoit d'autant plus singuhère de la part du père Delarue , que c'étoit celui de tous les prédicateurs de son temps dont le débit avoit le plus de grâce, de dignité et d'onction; avantages qui se seroient certainement évanouis par la simple lecture d'un discours préparé : c'eût été d'ailleurs &ire perdre aux auditeurs la plus précieuse de toutes les illusions; et en effet, quoiqu'on soit a»sez généralement persuadé que le prédicateur que l'on entend a écrit d'avance son discours, on peut quelquefois en douter, si son débit a assez de chaleur , de naturel et de vérité pour permettre de croire qu'il ne fait qu'obéir à une inspiration spontanée, au moins dans quelques parties de son sermon. Or, rien ne seroit plus propre à dissiper cette espèce d'incertitude ou d'illusion , à laquelle on renonce toujours avec peine , que de voir le prédicateur lire son discours, quelque parfait qu'il fût. Ce seroit donner

(i) Charles Delarue, jésuite, «é à Paris en i643 , mort à Paris en 1735, âgé de 8a ans.

. (*) Jacques -Joseph Dnguet, né à Hontbrison le 9 décem- . bre 1649, mort à Paris le a3 octobre lyBS, âgé de 84 ans.

trop

trop oav^tement k la parole descendue du ciel les couleurs , l'acceut et le langage de l'éloquence profane. Le pire Bapin (0 auroit été sans doute contraire à llopmion de Fénëlon s'il Feùt connue; et il a exprimé son sentiment avec précision et justesse. « Autant , dît » le père Rapin, que les choses méditées surpassent »> celles qu'on dit sans méditation , autant les choses » écrites surpassent celles qui ne sont que méditées v.

On pourroit fortifier ces dififérens témoignages par la pins imposante de toutes les autorités en ^ette matière^ celle de Bouidaloue. Il n'a pas précisément traite cette question comme un oh jet de discussion ; mais il a fait assez connoitre son opinion. On lui demandoit au» quel de ses sermons il donnoit la préférence : « Cest » celui que je sais le mieux , parce que c^est celui que je » dis le mieux ». Cette réponse indique clairement que Bourdaloue attachoit un grand prix à graver ses sermons profondément dans sa mémoire , et par conséquent à les composer et à les écrire ^ pour mieux en assurer l'effet et le succès.

Cependant M. Buguet paroU avoir (entrevu que Fénélon n'a jamais prétendu donner son sentiment comme une règle générale pour toute sorte de sermons. Après

avoir exposé sur cette question les raisons pour et contre, il ohserve qu'elle dépend beaucoup « des qualités » de chaque prédicateur, de la mesure de son talent , des -» circonstances différentes dans lesquelles il se trouve^ » de l'espèce d'auditeurs devant lesquels il parle v.

(0 René Rapin, jésoite, né à Tours en i6ai, mort à Paris le 37 octobre 1687, âgé de 66 ans.

Fénéloit. Tom. III. 3i

48s riECBS JUSTIFICATIVES

Uabbé Trublet rapporte (0 à ce sujet un fait assez curieux qui nous ramène à Fénélon luirmétaie. U demandoit au père Ségaud {^)y célèbre prédicateur jésuite, « ce qu'il pensoit sur la question: S'il faut écriiè » et apprendre par cœur, ou s'il ne vaut pas mieux » 'parler sur-le-champ et s'affranchir de l'esclavage de » la mémoire. Le père Ségaud , dit l'abbé Trublet, » n'hésita point à lui répondre qu'il falloit écrire, ei » même en faire un précepte général j sans exception » de prédicateur, et qui ne souffrait que celle dei 9 autres circonstances du Heu, de f occasion y des au-' 9 diteurs; et pour confirmer son sentiment par la meil- » leure de toutes les preuves en pareille matière , pac » l'expérience, il ajouta que, si jamais quelqu'un avoit » été capable de prêcher excellemment sur-le-champ, v et par conséquent dispensé d'écrire et de composer 1» à loisir, c'étott M. de Fénélon; qu'il l'avoit entendu » plus d'une fois; qu^en admirant quelques endroits » des discours que l'éloquent prélat Csùsoit sans prépa- « ration, il en avoit trouvé d'autres trop négligés, » trop foibles , et par-là nuisibles àl'effet des premiers; » que mémeil résultoit de ce mélange de beautés et de » défauts , de force et de foiblesse , une inégalité d'au- » tant plus choquante, qu'on attendoit davantage du » prédicateur , à cause de sa réputation, et qu'on exi- » geoit plus à cause de sa dignité ».

Le témoignage du père Ségaud, ajoute l'abbé Tru-

(>) Dans fies Réflexion$ sur P Eloquence. (*) GuiUaume Ségaud, né à Paris en 1674, mort dans la mtmt TÎlle, le 19 décembre 174^ y âgé de 74 ans.

blet, ëtoit d'autant moins suspect y que la mémoire de Féuëlon lui ëtoit infiniment précieuse; que s'il écrivoit ses sermons y il les travaiUoit assez peu, et qu'il faisoit souvent des exhortations familières qu'il n'avoit point écrites.

N.^ lïl. —PAGE l33.

jiu sujet des œuvres spirituelles de Fénéîon.

Le marquis de Fénélon, dépositaire de tous les ma*^ nuscrits de l'archevêque dé Cambrai , son onde y avoit , dès 1 7 18 , £ût imprimer à Anvers une partie des œuvres spiritueUes en deux volumes inr\% de 5oo pages cha« cun. Dans l'interyalie de 1718 à i7!23 , il étoit parvenu à recueillir un grand nombre de lettres de Fénélon, du même genre , qui ayoîent échappé à ses premières recherches* Voulant éviter les difficnltés que le souvenir, encore assez récent, de l'affaire du quiétisme auroit pu apporter à l'exécution de son plan, s'il les eût fait imprimer en France , il s'étoit proposé d'en donner une édition à Avignon , avec la permission et l'approbation de l'archevêque de cette ville, qui y exerçoit en même temps les fonctions de- vice-légat.

n s' étoit flatté qu'un prélat italien se montreroit beaucoup plus facile ' que le gouvernement français pour la publication des ouvrages de piété de l'archevêque de Cambrai, dont la personne, la réputation et la mémoire avoient toujours été chères à la Cour de Rome par ses vertus, ses talens, sa soumission exemplaire, et son sincère attachement à l'honneur et à l'autorité du saint Siège.

Mais révénement ne répondit point à ses espérances. L'archeyécpie d'Avignon refusa son approbation d'one manière assex sévère^ et on trouve , dans sa lettre au* manpiis de Fénélon, en date dn «i janvier 17^49 les motifs de son refus, qui ne paroissent point expritiës avec toute la justesse et F^cactitnde que demandoient les égards dus à un nom aussi respecté dans l'Europe religieuse et savante , que celui de l'archevêque de CambraL

« J'ai^ lui écrivoit-ily &it examiner par des per- » sonnes éclairées, les papiers qui ont été soumis à » mon approbation^ et ayant fak fiûre teintes les ré-> » flexions qui convenoient à l'importasee et à la déli- » catesse de la matière , s'agissant prîncipaiement d'un » auteur àaot la doctrine avoit été condamnée, quoi- » que , par son édifiante rétractation , sa personne mé* » rit&t des éloges, le rapport qui m'a été &iK^ saià » aucune prévention, m'oblige, malgré moi, de re« » fuser et l'imi^ession et l'approbation que vous sousbaitez».

Ce prélat se nottunoît François -Maurice Gonteri, recommandable d'ailleurs par sa charité et les services qu'il a rendus à l'église d'Avignon* Il avoit ekercé des emplois importans dans les différaites provinces de l'Etat ecclésiastique, et il.étoit doyen des consulteurs du saint office à Rome, Iwsqu'en 1705 le Pape Qément XI le nomma archevêque et vice-légat d'Avignon; il avoit probablement été témoin des longues et vives discussions que les ouvrages et les opinions de M. de Fénélon avoient excitées partni lés théolo-

Dtr LÎVUfi QT7ATRlèME. 4^5

gieas du saint Siége^ et àe& embarras où le Pape et son ministère s'étoient trouvés^ par l'ardeiir qae la Cour de France avoit mise à en poursuivre la con<> damnation.

On doit par conséquent être moins surpris de Top* position que oe prélat montr<M| à kôsser parpitre, sous ses auspices et avec son approbation , des écrits où il étoit si facile de retrouver ou de supposer les expressions et les maximes d'une spiritualité trop raffi^ liée. Il pouvoit craindre , ave<i raison , qu*oti ne lui fit un reproche à Rome d'avoir fait renaître, par un eX" ces de complaisance ou de facilité^ ^es controverses que la vertueuse soumission de l^ir auteur avoit heureusement sfôsoupies ; mais cette considération n'autorisoit point r-archevéque d'Avignon à écrire que M. de Fénélon avoit donné une rétractation qu'on ne lui avoit jamais demandée.

Le marquis de Fénélon se crut donc obligé, dans sa réponse & ce prélat , de relever , avec tout le respect du à son caractère , l'inexactitude des expressions dont il s'étoit servi ; il lui représentoit , dans sa lettre du ï8 février i«j24, «qûerien n'auroit dùjui faire regar- » der Tarchevéque de Cambrai comme Fauteur d^une « doctrine condamnée^ que lorsqu'il vit sa doctrine » attaquée par les conséquences que l'on vouloit tirer » dé certaines expressions du livre des Maximes des » Saints y il fut lé premiei^ à soumettre ses expressions D et le livre même au jugement du saint Siège; mais, 1^ que loin d'adopter aucun des principes erronés qu'on » vouloit lui imputer, il justifia pleinement sa doctrine

486 PIECIBS 7V8TIFICAVIVB8

» en la développant à la face de FEgtise entière , dans » les écrits apologétiques qu'il publia; que le Pape, » en condamnant le livre des Maximes des Saints., ■9 se refusa constamment à condamner les écrits apolo- » gétiques de l'archevêque de Cambrai , dans lesquels » ce prélat aVoit exposé sa doctrine et ses sentimens » personnels »• 0 rappeloit, à ce sujet ^ ce qui s'étoit passé à l'assemblée métropolitaine de Cambrai de 1699 f convoquée pour l'acceptation du bref d'Innocent XII contre le livre des Maximes des Saint^i* « Y oilà, » Monseigneur, ajoutoit le marquis de Fénélon, ce 1» qui me fait présumer que mon onde pouvoit mé- » riter des. éloges de votre part, à d'autre titre que » celui d'une rétractation de sa doctrine , que le saint I» Siège a été bien éloi^é d'exiger de lui »«

Le marquis de Fénélon se vit donc forcé de suspendre l'exécution du projet qu'il avoit eu de publier les Œus^res spirituelles de l'archevêque de Cambrai. Ce ne fut que pendant son ambassade auprèa des Etatsgénéraux , qu'il crut le lieu, et la circonstance favorables pour le succès d'une entreprise qu'il juge<nt aussi honorable à la mémoire de son oncle qu'utile à la religion elle-même, par les sentimens de piété que ces écrits dévoient entretenir ou faire naître dans toutes les âmes vertueuses ou portées à la vertu.

On voit, par sa. correspondance, que dès 1782 il se mit en relation avec des imprimeurs d'Amsterdam pour une édition des OEuvres spirituelles, qui fût d'un débit plus facile et moins coûteux que les magnifiques éditions in-folio et i>»-4«^ dont il était alors occupé.

il paroU que c« projet d'une édition iVt-ia traîna en longueur; les chagrins et le» contradictions que le marquis de Fénâon eut i essuyer an sujet du fameux ouvrage de son onde , intitulé Examen Jk conscience pour un Roi y qu'H venoii de faire imprimer pour la première fois dans l'édition dont on vient de parler et qu'il fut obligé d'en retirer à ses fisais^ pahr. déférence pour le gouvernement, rempéchërent alors, de s%>c;cuper de l'édition lin-ia des Œuvres spirituelles ; mais il en reprit le projet en 1736; ei les imprimeurs de Hollande , pour mieux en assurer lie débit , firent répandre en France le prospectus d'une souscriptioa pour cette édition.

Aussitôt que le ministère en eut connoissance^. il en» conçut quelqu'inquiétude. Le. caractère et les principes du cardinal de Fleury le pprtoient., avec raison ^. à prévenir tout ce qui pouvoit faire renaître de nouveaux sujets de divisions dans l'Eglise de France , qui n'étoit déjà que trop agitée à Foccasion de \h huUe Unir genitus. Il craignoit qu'une édition des Œuvres spirituelles de l'arcbevéque de Cambrai , imprimée en Hollande sans avoir été soumise à l'examen et à la censure des théologiens de France, ne parût encore favoriser la doctrine des quiétistes*

n fit donc écrire, le g août 1736, au marquis de Fénélon , par le garde des sceaux , Ghauvelin , ministre des affaires étrangères, « que, quelque dignes de 9 louangef que fussent les ouvrages de M. de Cambrai^ 9 le gouvernement ne pouvMt souffrir la distribution » de la nouveUe édition qui se préparoit en Hollande ^

» qu'oalui demandoit donc de vouloirLien , an lieu d'y )> contribuer en aucune manière y fiiirecequi dépendreit » de lui pour en détourner cet imprimeur, el même 9 pour arrêter Fimpresaion de ce noavel oarrage »•

Le marquis de Fënéloa voulut apparemment cal* mer les inquiétudes du cardinal de Fleury et du ministère, en lui repr^entant que l'édition des Œuvres spirituelles j qui se préparoît en Hollande, ne deroit renfermer que des ouvrages déjà connus du public.

Mous avons sous les yeux la réponse que le garde des sceaux fut chargé d'adresser à ces représentations; eUe est du ji6 août 173e. « Ce n'est qu'après avoir entendu » la lecture entière, Monsieur, de votre lettre du 17 » de ce mois , au sujet des oeuvres de feu M. l'arche* » véquede Cambrai, que je suis chargé de vous man- » der ce que nous pensons. Il paroit qu'il seroit beau- 9 coup plus décent et honorable pour la mémoire de » feu M. votre oncle , que de pareils écrits de piété » fussent imprimés en France , et fussent par consé- » quent revêtus d'ime autorité qui lui fut toujours pré- » cieuse. L'impression qui se fait en Hollande, passant » pour être faite sous vos yeux, vous sentez, Mon- » sieur , que , s'il échappe dans des temps aussi criti- » ques la moindre chose , vous vous en trouverez en » quelque sorte responsable. Si ces écrits ont déjà paru » imprimés , et que ce soit en France qu'ils l'aient été , » nuUe difficulté d'en faire une nouvelle édition^ mais » ce qui paroîtroit le plus simple et le plus octovenable^ » seroit que vous adressassiez id kuliAe exsnite des ou-

» vrages qui doivent entrer dans le recueil que l'on a » dessein de donner au public ; Son Eminence s'en fe- » roit rendre compte, et elle jugeroit elle-même de » la manière dont il conviendroit que ces ouvrages » parussent. Vous savez les raisons qui nous détermi* » nèrent à vous inspirer de ne pas faire parottre avec » le Télémaque Y Examen de Conscience, Nous ne » doutons pas qu'il n'est pas question , dans le recueil » que l'on se propose de donner , d'y insérer cet ou- » vrage ». '

Le marquis de F^nélon se donna bien de garde d'opposer la plus légère objection au vœu et aux intentions du ministère. Il se montra même pénétré de reconnoissance pour l'idée , si honorable à la mémoire de son oncle , de publier en France une nouvelle édition de ses ouvrages, revêtue de l'approbation et consacrée par l'autorité du gouvernement. Mais, voulant aller au devant de toutes les difficultés qu'il redoutoit des préventions de quelques théologiens ou de la circonspection ombrageuse du cardinal ministre, il essaya de faire tomber le choix du gouvernement sur un censeur 'dont les sentimens et les principes fussent favorables à la mémoire et à la doctrine de l'archevêque de Cambrai : il proposa M. de Combes, supérieur des missions étrangères ; mais les mêmes raisons qui avoient porté le marquis de Fénélon à l'indiquer , déterminèrent probablement le ministère à l'exclure. M. de Chauvelin lui écrivit, le 25 septembre 1786: « J'étois bien persuadé, Monsieut, que la proposition

49^ l»làCK5 lUSTIFlGATITKS

» qae je vons arois laite, de fiôre imprimer à Pari» » les différeos onrrages de M. votre onde, ne poav<^( » qae tous être agréable ; il e$t effectiyement plus 9 décent, qne Tonlant en faire nne édition complète^ 9 elle se £ufie en France et n'j paroisse qne revétne 9 dn sceau de rantorité. Son Eminence, Monsieur , 9 estime infiniment M. de Combes , supérieur des mis- 9 siens étrangères 3 mais elle ne le croit pas assez fort 9 sur certains points de théologie pour lui confier l'exa- 9 men de tout ce qui doit être inséré dans cette non- » velle édition. Son Eminence en veut être juge die- » même et s'en fera rendre compte par les personnes 9 en qui elle a le plus de confiance ; ainsi vous pouvez » lui adresser directement , ou à moi^ tou^ce que vous » vous proposez de faire imprimer, afin que je puisse » engager tout ce que nous avons de meilleurs , tant 9 libraires qu'imprimeurs, à s'en charger; et quand la 9 compagnie sera formée , on pourra y intéresser le a libraire de Hollande , si cela est absolument néces^ 9 saire pour l'engager à renoncer à son entreprise, 9 dont je crois cependant qu'il commence à se dégoû- 9 ter, par le peu d'empressement que le public té- 9 moigne à souscrire ».

Le marquis de Fénélon se conforma aux ordres du ministère ; mids , soit que les imprimeurs de Hollande , qui avoient déjà commencé leur travail , se mon* trassent trop difficiles sur les dédommagemens qu'ils exigeoient pour en faire le sacrifice , soit qu'il ne fàt pas fiiché, par les considérations qu'on a déjà exposées, que l'édition parut en Hollande plutôt qu'en France,

il fit valoir y d'une manière si spacieuse, les difficultés qu'il avoit éprouvées de la part des imprimenrs d^ Amsterdam y que M. de Chauvehn ïxA chargé de lui répondre , le 27 novembre 1786, « qu'ayant fait com^ » muniquer à deux des principaux libraires de Paris ^ » les propositions que &isoit celui d'Amsterdam pour » la réimpression des Œuvres spirituelles de l'arche- » véque de Cambrai , ils'n'avoient pu se déterminer » à les accepter ^ et qu'on ne pouvoit pas s'empêcher » de convenir qu'ils n'uvoient pas tort; qu'il étoit aisé » de comprendre que le libraire d'Amsterdam ^ animé 9 par les souscriptions qu'il avoit reçues et qu'il rece- » voit journellement , ae presseroit d.'exécuter son en- » treprise/et qu'on ne pourreit que très-difficilement » l'en détourner; qu'ainsi Son Eminence pensoit , ainsi » que lui y qu'il falloit abandonner le projet qu'ila » avoient formée de faire faire en France, cette, nou* 1» velle édition avec approbation et privilège,: ce qui 9 eût été plus convenable »..

Ainsi débarrassé de toute inquiétude du côté du gouvernement , le marquis de Fénélon poursuivit avec ardeur la continuation des belles éditions. m^£o et 2/2-4.* <iui s'imprimoient alors en Hollande :. le sacrifice qu'il avoit été obligé de faire. aux ordres trèsprécis du ministère , en retirant de cette belle édition V Examen de Conscience y lui avoit déjà été trèspénible; et il se consoloit en pensant que rien ne pourroit plus désormais arrêtée la publication libre et entière des OEuvres spirituelles de son onde, dont il avoit adopté la doctrine dès sa plus tendre jeu-

J^g% FlkcES JUSTIFICATIVES

liesse y sur tout ce qui appartient à la charité et au pur aittour.

Mais il fut encore trompé dans cette espérance ; aussitôt que les éditions de Hollande y in-folio et iit-4«*' , eurent paru y le ministère* dans la vue de prévenir toutes les inductions que Ton pourroit tirer de quel* ques expressions de ces Œuvres spirituelles y pour rappeler le souvenir des anciennes controverses ; con* çnt le projet de fiiire faire à Parfs une édition iVemsi de ces mêmes Œuvres spirituelles ^ en prenant la précaution de la faire précéder d'un avertissement qui put servir de correctif aux erreurs et aux inexactitudes que l'on avoit reprocbées à l'atitenr dans son fiuneux livre des Maximes des Saints.

Le marquis de Fénélon, ne pouvant empéchef l'exécution de Ce projet y voulut au moins attacher le nom et la protection du cardinal de Fleurj à cette nouvelle édition ^ en le priant de vouloir bien permettre qu'elle lui fût dédiée. Il témoîgnoit en même temps son inquiétude sur les changemens que l'on prétendroit peut-être apporter aux écrits de son oncle ^ sous prétexte de mettre en sûreté la saine doctrine. Le cardinal de Fleury s'empressa de le tranquilliser par une lettre extrêmement obligeante y en date du à février 1739. « Si j'ai différé, lui écrivoit Son Emi- » nence, de répondre à la lettre dont vous m'avez ho- 9 noré, du 26 décembre, c'est uniquement parce que »j'attendois des nouvelles de M. d'Argenson, au sujet » de l'édition que le libraire de Paris projette de faire 9 des œuvres posthumes de feu M. l'archevêque de

BU LIVRB QlTÀTRlkME. 49^

)» Qimbrai; il n'y a eu que deux mots dans lont l'on* » vrage qui aient fait quelque peine y et on y a remé* » dië par ravettiflsement du libraire, «i six lignes. Je » suis ravi que cette affaire soit terminée , et j'ai une » vraie impatience de recevoir l'exemplaire que vous » avez eu la bonté de me destiner , et que M. d' Argen- » son doit me remettre dès qu'il sera relié , comme il » me l'a dit aujourd'hui. Si vous avez des pièces nou* 9 velles à ajouter à l'édition qu'on en fera à Paris , il » seroit bon de vous presser de les envoyer^ mais il 9 me semble qu'elle sera m-ia, parce que les libraires Tii croient qu'elle en sera plus utile au public , et que le » débit en sera plus grand. Je me ferois certamement » un grand honneur de voir panntre mon nom à la • tète de ce bel ouvrage ^ mais je me suis fait une loi » de refuser toutes les épitres dédicatoires y parce que » j'étois accablé tous les jours de pareilles demandes.

» P. iS*. J'ai cbargé M. Amelot de vous apprendre » que le. Roi vous avoit fait chevalier de ses ordres , » dont je vous félicite de tout mon cœur ».

M. d'Argenson, chargé de la partie de la Ubrairie, lui écrivit également le lo ao4t 17^. « J'aurois dû » vous accuser y il y a déjà long-temps, Monsieur, la 9 réception de l'exem^aire irt^oUo des Œluvres spi" » riiueiles de M. votre oncle, que Rollin m'a remis de » votre part. L'écUtion m-ia, qui se fait à Paris, y v-sera entièrement conforme, et je ne souffrirai pas » qu'on y joigne aucune des pièces que M. de Laville »- vous a dit que les libraires de Paris songeoient à y » ajouter. On m'assure au surplus que l'exécution en

4g4 PIÈCES JtJSTinCATiVfiS

» sera asses belle pour que vous n'ayez point lieu de » regretter «ju'elle n'ait point été faite en Hollande. i> Mon empressement pour tout ce qui peut vous in- » téresser , doit vous répondre de l'attention que je » continuerai à y donner ».

M* de Fénâon se reposoit arec confiance sur des dispositions aussi favorables , lorsqu'il reçut tout- àcoup f par M. de Combes ^ supérieur des missions étrangères, et dont nous avons déjà parlé , une copie de Yavis du libraire^ qu'on se proposoit de mettre à la tête de l'édition in- 1 a de Paris. En lui envoyant cette Copie , M. de Combes lui écrivoit, le 8 août 1789 : « Je » vous prie , pour ne pas commettre la personne de 9 qui je la tiens , de n'écrire qu'à moi les réflexions » que vous y ferez , et j'en ferai part , si vous le croyez » nécessaire j aux personnes qui sont à portée d'en faire » usage; l'avis me paroît fait par une main amie, et » pour engager la Cour à ne pas exiger les change- » mens qu'on avoit proposé de faire à l'ouvrage même » et qu'on ne fera pas moyennant cet avis ».

n est certain qu'en lisant cet avis, le marquis de Fénélon dut trouver qu'il resseilibloit bien peu à l'idée que le cardinal de Fleury avoit cherché à lui en don< ner. Rien assurément ne ressembloit moins à un avis de libraire en six lignes , qu'une discussion dogmatique qui ne pouvoit être que l'ouvrage d'un théologien parfutement instruit.de la matière; ce qui dut surtout l'affliger, c'est qu'en y conservant les égards' dus à la mémoire de l'archevêque de Cambrai , on ne dissimuloit point qu'il avoit hasardé des maximes pros-

DU LIVRE QUATRliSME. 4?^

critespar un jugement du chef de l'Eglise. Le marquis de Féaélon étoit attaché à la mémoire de son onde comme à ceHe d'^un père qu'il avoit chéri de toute la tendresse de son cœur; et il avoit conservé ^ pour sa doctrine et ses principes , une adhésion >de cœur et d'esprit qui étoit la règle de toutes ses opinions et.de tous ses sentimens; il lui devoit cette piété. tendre, cette religion exacte , cette rectitude de morale qu'il savoit allier ^ au suprême degré , k la profession des armes et au talent des négodations.

Il ne put donc voir qu'avec une peine sensihie la. manière dont on s'exprimoit dans Yaws que le gouvernement venoit de faire mettre à la tête de l'édition in- 12 des OEuvres spinluelles* « On ne doit pas dissi* » muler , disoit l'auteur de cet avis , qu'oi^ trouvera » en baelques endroits, et surtout dans la première » partie de ces OEus^res spirituelles, des traits un peu » forts et des expressions qui approchent des sentimens » condamnés dans le livre des Maximes des Saints. On » sera surpris de cet abandon total , de cet anéantisse- » ment du moi , de cette entière indifférence même » pour le salut , que l'auteur semble exiger pour la per* » fection. On n'aimera point à voir traiter les actes de » crainte et d'espérance comme des actes d'imperfec* T^ tion que le feu jaloux du purgatoire doit détruire ».

L'auteur de Vavis cherchoit ensuite à excuser Far-» chevéque de Cambrai , a en invitant le lecteur à se » souvenir que la première partie des Œuvres spiri- 9 tuelles avoit été écrite avant le bref d'Innocent XII ; p que l'auteur lui'*meme avoit condanmé arec l'Eglise

9 ces termes et ces expressions; et que, quelque purs » qu'eussent éié ses sentimens, il étoit pourtant con- » venu qu'il ne les avoit pas exprimes avec assez » d'exactitude ; qu'il ne falloit donc pas s'arrêter aux » termes qui étoient trop forts et dignes de censure ».

On dtoit ensuite un passage de l'archevêque de Cambrai lui-»méme , que l'on supposoit avoir été écrit après la condanmation de son livre , dans la vue de rectifier ce qu'il pouvoit y avoir eu de répréhensible dans ses premiers ouvrages.

L'auteur de l'am s'exprimoit enfin avec beaucoup de ménagement sur le caractère et la personne de madame Guyon, qu'il représentoit comme recommandable par Y intégrité de ses mœurs et la sainteté de sa vie; mais dont les ouvrages, pris dans toute la ri* gueur théologique , avoient paru censurables h M. de Fénélon lui-même.

On voit que M. de Combes étoit assez fondé à penser que ce prétendu avis de timprimeur avoit été rédigé par une main amie, dans Ut vue d'engager la Cour à ne pas exiger les ckangemens qu'on avoit proposé de faire h la partie des Œuvres spirituelles. Il est bien certain qu'il étoit difficile de s'exprimer avec plus de ménagemens et d'égards : on ne fiiisoit qu'énoncer ce

que Tarchevéque de Cambrai avoit dit mille fois dans

ses écrits apologétiques ^ pour prévenir les fausses interprétations qu'on prétendoit donner à sa doctrine.

La précaution très -sage que prenoit le gouvernement , de fiiire insérer cette espèce d'explication à la tête d'une édition revêtue du sceau de l'autorité publique ^

BU LIVUE QUATaiÈlCE* 497

blique^ soffisoit pour fermer la bouche à tous^ les dé'^ tracteurs de Fénëlon, ({ui ëtoient encore trèfr-nombreux el très T accrédités, et qui n'auroient pas manqué de publier que l'on cherchoit à £ùre revivre une doctrine solennellement proscrite par le concours des deux puissances.

Mais il s'en falloit de beaucoup que le marquis de Fénélon fût disposé à se montrer aussi satisfait de la circoinspection avec laquelle on s'étoit exprimé au sujet lie M. de Cambrai; la haute opinion qu'il avoit con>servée des vertus et des lumières de son onde étoit telle, qu'il ne pou voit pas admettre un seul moment l'idée qu'il se fdt trompé } il reconnoissoit bien qu'il y avoit eu un jugement du saint Siège contre le livre des Maximes des Saints ^ il convenoit bien que l'archevêque de Cambrai s'étoit soumis à ce jugement; il citoit même avec un juste orgueil cette soumission comme une nouvelle preuve de l'éminente vertu de l'archevêque de Cambrai , qui l'avoit porté à acquiescer avec ime ' humble docilité à la sentence de son supérieur ; mais il étoit intimement persuadé que le bref d'Innocent XIJ avoit laissé intacte la doctrine du livre des Maximes des Saints, et n'avoit frappé que quelques expressions dont on pouvoit abuser pour en tirer des conséquences absolument opposées à la doctrine de l'auteur , telle qu'il l'avoit exposée dans ses écrits apologétiques; il appuyoit même son opinion sur le refus constant que le Pape avoit opposé aux vives sollicitations qui lui avoient été faites pour obtenir la condanmation de ces mêmes écrits apologétiques, FéJVÉLon. Tom. III. i%

Il avoit égalemeat la plus religieuse vénération pour la mémoire de madame Guyon : il avoit eu dès sa jeunesse des relations avec elle; et il ne croyoit pas lui avoir moins d'obligation qu'à son onde lui-même , pour les principes de religiqn , et les sentimens de piété tendre et affectueuse qu'elle avoit entretenus et développés au fond de son cœur. G'étoit lui qui. avoit le plus contribué à réhabiliter sa réputation ^ que l'indiscrétion de ses liaisons et de. ses écrits ^ ainsi que la prévention ou la sévérité de ses juges avoient singulièrement compromise dans l'opinion publique. Les manuscrits que nous avons sous les yeux nous font voir que les -articles Fénélon et Guyon , du dictionnaire de Moréri y édition de 1 734 9 avoient été rédigés par le marquis de Fénélon lui-même. Il s'étoit également attaché à venger la mémoire de madame Guyon, dans V avertissement qu'il avoit fait placer à la tête de la belle édition de Hollande des OEuyres spintuelless

On conçoit qu'av.ec de pareils sentimens il ne put voir y sans une véritable douleur , que datas une édition qui alloit être répandue dans toutes les parties de la France y on eut supposé , comme un fait reconnu par l'archevêque de Cambrai lui-même , que les sen" timens qu'il avoit consignés dans l» livre des Maximes des Saints avoient été condamnés, et qu'il avoit ac* quiescé à cette condamnation.

Le marquis de Fénélon ne dissimula point son mé* contentement dans sa réponse à M. de G>mbeSy en date du 17 août 1739. Il affecte de croire que ce prétendu avis de timprimeur n'a pu être ni dicté ni exigtf

DU LivnE QUÀTaièME. 499

par le gouvernement, puisque le cardinal de Fleury lui avoit écrit qu'il n'y* avoit Iqué deux mots dans tout l'ouvrage qui lui eussent fmt queltjue pefrte, et qu*on y avcit remédié par un avertissement du libraire, en six lignes* Il suppose que la pièce dont M. de Combes lui avoit envoyé la copie, ne peut être l'ouvrage que de quelque théologien jaloux de faire prévedoir ses propres sentimens et ses préjugés.

Si une préveation excessive le rendait un peu in* juste et ne lui permet toit pas de sentir tout le mérite de la réserve et de la circonspection que l'on avoit observées dans les réflexions dont il se plaignoit avec tant d'amertume , on doit convenir en même temps qu'il étoit plus fondé à relever une contradiction dans laquelle le rédacteur de Vavis étoit tombé sans s'en apercevoir; il disoit <c que pour connbitre les véri*- » tables pensées de l'archevêque de Cambrai, il ne » falloitpas s'arrêter aux termes, qui sont trop forts et » dignes de censure ; mais qu'on devoit les prendre » dans les lettres qu'il a écrites sut la fin de sa vie, et » dans lesquelles il explique ses vrais sentimens Jt, Il citoit , à l'appui de cette supposition , un passage assez long d'un ouvrage de M. de Cambrai, comme écrit dans les derniers temps de sa vie, et destiné à édaircir et à expliquer ce qu'il pouvoit renfermer d'équivoque et de répréhensible ; mais le marquis de Fénélon observoit avec raison que ce passage étoit d'autant plus mal choisi , qu'il avoit précédé le jugement du saint Siège et quSl avoit servi à justifier la véritable doctrine du livre des Maximes des Saints.

5oO PIÈCES lUSTIFICATIYES

Mais toutes ses rejirésentations forent inatfles. Le gouvernement étoit très-déddë à ne laisser imprimer les Œuvrer spiriiueUes de Fénélon , qu'avec cette espèce de correctif qu'il jngeoit nécessaire pour prévenir de nouvelles controverses; on doit même observer que ce correctif étoit tempéré par tous les adoucissemens et les égards que le cardinal de fleur j avoit recommandés j et qui étoient si parfaitement iissortis à l'aménité de son caractère et à la modération de ses principes.

M. de G>mbes écrivit donc au marquis de Fénéloo , le ^o novembre 1789 : « J'ai fait faire les observations » que vous m'avez envoyées; mais on m'a dit que • M» le cardinal-ministre ne voudroit pas revenir là* » dessus ; vous ferez à cet égard ce que votre prudence » vous dictera ».

Cette réponse y et l'inutilité des observations qu'à avoit fait présenter y par M. de CoxnbeSy aux personnes qui dirigeoient l'édition de Paris, achevèrent de convaincre le marquis dé Fénélon qu'il devoit céder à l'influence d'une autorité supérieure, et que la sagesse lui prescrivoit de se renfermer dans un profond silence; ' ce fut le parti qu'il prit, ainsi qu'on le voit par sa lettre du 14 décembre 1739, à M. de Combes, dans laquelle il laisse percer en même temps la peine extrême que . lui causoit cette sorte de censure de la doctrine de son oncle. « Un avis de l'espèce de celui- » là me dispense de prendre intérêt à cette édition 9 de. Paris : les faiseurs de l'avis doivent avoir vu les » choses avec des yeux bien différons, pour avoir

DU LIVRE QUATRIÈME. 5oi

1» -aperçu dans ces OEmres spirituelles la variëtë des » sentimens qu'ils y trouvent, suivant que l'auteur 9 les avoit écrits avant ou depuis raffaire de son livre » des Maximes des Saints. Enfin , le mélange d'un » avis de cette q|pèce paroîtra , je crois , à tout esprit » attentif 9 si mal assorti avec le reste de l'ouvrage , » que c'est le cas de pouvoir se reposer sur le discer- » nement que le public équitable ne peut manquer ^ d'en faire. Je me regarde donc par-là suffisamment » dispensé d'interrompre personne de mes représen- » tations sur ce sujet , et j'ai de quoi pouvoir me » fixer, comme je 1^ fais, au parti du silence »•

Page 1