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Lettre de Fénélon au duc de Chevreuse sur révA/ue de Tournai^ 16 mars 171 1. (Manuscrits.)
M. l'évéque de Tournai (Beauvau) est doux, sage, modéré et insinuant; il se possède et veut faire bien ce qui dépend de lui : mais il craint les embarras de ce diocèse orageux, et aimeroit mieux un poste paisible. Je tâche de le consoler, de l'aider , de lui témoigner l'amitié la plus sincère. Toutes les fois qu'il ine demandera ma pensée, je la lui dirai à cœur ouvert; puisqu'il a tant fait que de venir , il me semble qu'il ne doit pas se rebuter d'abord , ni abandonner son Eglise au schisme qui s'y forme. Il doit aller à Courtrai , ville de son diocèse , qui n'est pas une conquête des Hollandais , ou se tenir en ce pays , pour soutenir, animer et consoler son clergé. Cela lui fera
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un honneur infini, pourvu qu'il soutienne ce personnage avec un zèle épiscopal. Je ne mënagerai rien pour son service ; je lui ai offert argent et toutes choses; que ne puis- je faire mieux! Il est venu trop tard; le parti que les Hollandais prônent de lui refuser un passeport est horrible. Ce n'est point leur penchant naturel ; mais Ernest et sa secte ont gagne
Heinsius et Pesters Entre nous ^ je le crois (Févé-
que de Tournai) ambitieux. Il a de la douceur , de Tinsinuation y du savoir-faire , beaucoup de politique et d'envie de parvenir. Je le crois honnête homme selon le monde ; je crois même qu'il a une sincère religion : mais il considère que les temps peuvent changer ; que M. le cardiuai de Noailles est dans une grande place avec un grand parti ; il attend beaucoup de la protection de madame la princesse de Conti (')• Son goût n'est pas pour les Jésuites , quoiqu'il ait des égards infinis pour leur plaire. Je vous envoie un mémoire 4ur les secours qu'il me semble convenable de lui d<mner pour l'aider à subsister.....^ Il faoïdroit qu'on lui écrivit des choses consolantes , car il regrette infiniment une pJace haute et tranquille , qu'il vaperdre^ dit-il, (c'est Toulouse) et il ne voit ià que traverses, embarras , contradictioins et pièges. U a'est point pro-
(0 Marie-Anne, dite mademoiselle deBlois, fille naturelle et légitimée de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Elle étoit veuve, sans enfans, de Louis Armand, prince de Conti, mort de la petite-vérole k Fontainebleau, le ti novembre i685. On la croyoit fiavorable à M. U cardinal de Moailles et à aom parti} elle n'est morte ^'en 1739.
Dû LIYHE QUATRIEME. 5o3
pre aux combats de doctrine^ il les craint et n'ea veut point tàter. Ce qui lui plairoit^ seroit la vie douce et tranquille du Languedoc y avec un peu de négociation où il faille de la dextérité et de la sou* plesse, sans affaires violentes, ni discussions de- doc* trine. Il dit qu^il doit beaucoup , et je n'en suis pas surpris. J^. lui ai offert une somme d'argent si fortequ'il lui plairoit , et à rendre quand il- seroit en état de le faire. Il n'a rien voulu; il n'a pas même voulu demeurer ici ; il a mieux aimé aller demeurer à Valendennes avec M. le chevalier de Luxembourg,, quoique je n'aie rien oublié pour le mettre en liberté chez moi. Il y auroit été avec plus de bienséance; mais je n'ai osé le presser plus long-temps^ à cause de ma situation de disgrâce ^ qui peut l'empêcher de vouloir demeurer avec moi. J'ai craint de le gêner de toute façon 9 et de lui donner lieu de. croire que je voidois me mêler de son affaire. J'y fais et j'y ferai ^, sans mesure , tout ce qu'il voudra;^ mais je ne ferai, aucun pas de moi-même. Il est avisé, précautionné, patient et capable d'affaires. S'il ne reçoit aucun secours, il sera contraint de s'en retourner bientôt; le B.oi a bien des moyens de le secourir sans embarras. Si la triste situation où il est en ce pays , et l'espérance d'un état plus doux en France lui donnent, comme cela est fort naturel , quelque impatience d'y retourner , vous jugez bien que l'impuissance de subsister lui servira de raison plausible et décisive pour^ s'en aller; alors l'église de Tournai sera d^s l'état le plus déplorable. A vous parler sans aucun mena-
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{;emeat , ce prélat me paroii beaucoup meilleor que beaucoup d'autres qu'on met dans les premiers rangs, n est' d'un nom distingue ; son extérieur est poli j doux et agréable : il a du sens^ de la dextérité et du talent pour manier les esprits; il se possède avec une égalité peu commune. Il ne lui échappe rien de dur, ni d'excessif; il est très-politique et très-réseryé^.ayec des manières très -mesurées et très-insinuantes. Je crois qu'il a de l'honneur et de la religion avec beaucoup d'ambition et de goût. du monde; j'aimeroîs beaucoup mieux un homme plus touché, moins yif sur la fortune y et plus ecclésiastique ^ plus nourri de bons principes, et plus capable d'approfondir; mais où trouve-t-on de tek hommes ? Les apôtres et les hommes apostoliques sont bien rares; il faut malgré nous re^ venir à juger des hommes par comparaison. Or, un sage et honnête mondain qui paroit doux, modéré^ égal et de bonne volonté pour satis&ire aux règles» est une merveille, dès qu'on le compare i la multi^ tnde de ces hommes qui vont tête baissée , et sansi sauver nulle apparence , à la fortune et au plaisir,