N.° VII. - PAGE
Zetm de Fénéhn h tévéque d'Arras , novembre 1 703. ( Manuscrits. }
Personne, sans exception, n'est plu éloigné que mot , Monseigneur, de vous soupçonner d'une curio- ^té indiscrète; il ne tiendra jamais à moi que je ne vous montre une entière ouvertore de coeur pour l'af» faire sor laquelle vons m'aves fait Ilionnenr de m'écriie. n n'y a encore rien d'édairci , et vous pouvez
DU LIVRE QUÀTRli^tfE* So^
compter qae je yous communiquerai tous les faitd qm mériteront d'être approfondis. Il est vrai que j'ai pré* féré les voies lentes et secrètes à celles qui eussent été moins sûres pour l'éclaircissement de la vérité , et qui aur oient fait d'abord un grand éclat. Plus la nature de la chose est importante , plus j'ai cru devoir selon Dieu^ garder ces précautions* Mais je ne prendrai ^ s^ il plaît à Dieu j aucun parti ni de mollesse y ni de politique pour flatter personne, A P égard du Roi^ dont vous me parlez y personne ne surpassera jamms mon zèle y mon respect y ma soumission, ma reconnoissance : mais permettez- moi, Monseigneury de vous dire que c'est Dieuy et non pas le Roi, qu'il JhuU mettre devant les , yeux des évéqueSy lorsqu'il ^agit des choses purement spirituelles. Je serois bien malheureux et bien indigne de mon nlinistère y si ma conscience ne suffisoit pas pour me déterminer dans une matière si grave, et si on avoit besoin de me presser par des réflexions der politique mondaine. Pour ce qui est des curieux y que vous trouverez peut-être à Paris et à Versailles, je ne crois pas être obligé à satisfaire leur curiosité ; c'est assez que je veuille vous communiquer en esprit de sincère correspondance , tous les faits qui seront prouvés ou qui pourront être éclaircis par la liaison que les uns peuvent avoir avec les autres.
Pour M. l'évêque de Saint- Omer, j'avoue que je suis fort surpris de ses plaintes. J'ai reçu une appellation dans les formes ; je n'ai donné aucune clause d'inhibition pour surprendre ce qu'il a tàiu Si j'eusse mao"
5lO PIÈCES JUSTIFICATIVES
que à &ire ce que f ai fait, j'aurois violé les règles de TEglise* J'ai même manqué k la règlef, en ne mettant pas d'abord une amende contre son greffier, en cas qu'il ne nous rapportât point le procès ; je ne Tai voulu mettre qu'à rcxtrémitéla seconde fois, après que l'autorité du supérieur a été ouvertement méprisée , et que la désobéissance a été nu^nifeste. Mon ménagement gardé contre les règles, n'a été compté pour rieii: on -crie comme si on soufiFroit une énorme injustice pendant qu'on désobéit actuellement à la justice ecclésiastique. Il n'y a plus de métropolitain, et chaque évéque demeure indépendant même dans les causes d'appellations, si un métropolitain est réduit à n'oser recevoir les appelans , ni se faire rapporter le procès pour juger si le premier juge a excédé ou non. Ses métropoles qui ont perdu presque toute leur autorité , n'en auront plus aucune , si on achève d'abattre ce dernier reste : nous sommes des juges forcés ; nous ne pouvons, «ans prévarication, ni dénier, ni retar^ der la justice aux appelans. Si les appelans paroissënt en souffrance , nous leur devons sans aucun délai les soulagemens de. droit, sauf à les renvoyer au premier juge en toute rigueur^ si les informations monctrent que ce juge a bien procédé , et que la grièveté du cas mérite la procédure qu'à a faite. Si je manquois à ce devoir essenitiel de métropolitain, vous devriez, Monseigneur y vous qui -êtes le plus ancien évéque de notre province, me représenter le tort irréparable que je ferois à la discipline, ié ne sais eé qu'on veut
DU LIVRE QUAX&iImE. Six
dire , qaand on dit que j'ai Vu des lettres^ je n'ai vu aucune pièce, je ne çonnois rien qui ait dû arrêter un juge d'appellation , qui est un juge de rigueiur, obligé à ne rien faire que sur les preuves judiciaires. De quoi ' pourroitse plaindre M. l'évéque deSaint-Omer? !Nous voulons voir s'il a dû procéder comme il a fait, et si les griefs de l'appelant sont de droit ou non* Puis* je m^ dispenser d'agir de la sorte ? Si ce prélat n'a point excédé , et si la grièveté du cas mérite la procédure qu'il a fsiite, nous lui renverrons d'abord l'accusé, sans juger du fond. Nous serons aussi rigoureux que lui pour les précautions sur 1^ simple apparence du crime; mais nous devons à un prêtre, accusé des vices les plus énormes ( dit-on)^ de ne pas le .laisser dans un état si violent, en attendant que M. Vésfêque.de Saint-Omer juge à propos de revenir de Provence* Il n'est pas juste qu'un prêtre accusé ne trouve, en attendant, aucun recours auprès du juge supérieur, et que toutes -les voies de droit lui soient refusées par le métropolitain que l'Eglise a établi exprès pour être son juge. Encore ime (bis, Monseigneur, il ne s'agit nullement du fond; il n'est question que de savoir si M. l'évéque de Saint- Omer a procédé d'abord contre la règle ou non. Le greffier n'a qu'à nous rapporter le procès, s'il ne veut pas y être contraint par les voies de droit. Dès que nous verrons que le cas miérite ce qui:a été fait, comme je suis ravi de le supposer en faveur de mon confrère , 90.US n'aurons pas moins de zèle que lui contre l'accusé, et nous ne perdrons pas un seul moment potu* le remettre entre ses mains. Si au contmire il se trouvoi^
Sia FliSGES YOSTlFiCATIYBS
( ce que je ne veux seulement pas penser ) qu'il eût jezcédé les règles dans sa procéduJre ^ n'atirois-J6 pas à \ne reprocher devant Dieu tous les délais par lesquels j'aurois frustré l'accusé du soulagement que les lois de l'Eglise me chargent de lui donner A* 9bord7 II n*est pas seulement question d'attaquer le vice avec zèle, il faut songer aux règles qu*on doit garder, et faute desquelles le bien n'est plus bien, parce que la discipline est troublée* 11 faut se mettre à la place d'un métro* politain qui doit la protection des lois à quiconque vient recourir à lui selon les formes. Quelque coupable que puisse être l'accusé , nous devons l'écouter et le mettre à portée de faire valoir ses griefs, jusqu'à ce qu'il nous paroisse par le procès qu'on n'a pohtt excédé contre lui. De quoi se méfie M.l'évéque de Saint- Orner? est-ce de la procédure, ou du juge supérieur qui est obligé de l'examiner ? Si c'est de sa procédure, pourquoi veut-il que nous ne la redressions pas , s'il sent qu'elle a besoin d'être redressée? Veut-il que le métropolitain connive pour tenir l'accusé en souffrance? Veut -il que le supérieur laisse désobéir l'inférieur, pour autoriser les manquemens qu'il a commis contre une partie? Si, au contraire, c'est du métropolitain que ce prélat se défie , est-ce une raison qui doive interdire à ce métropolitain sa fonction la plus essen* tielle ? L'inférieur n'a-t-il qu'à se défier sans raison du supérieur, pour lui lier les mains contre toutes les lois ^de l'Eglise ? Fais-je tort à M. l'évéque de Saiùt-Omer ou à la cause dont il s'agit , lorsque je nte borne à vouloir examiner, par la lecture du procès, s'il y a grief ou
non«
DU LIVttE QUATHIÈMC. 5l3
iit>n, à condition de loi renvoyer d'abotd l'appelant y si le grief prétendu ne s'y trouve pas ? Ce n'est point retarder sa procédure , c'est au contraire lui qui re^* tarde la notre , en ne permettant pas à son greffier de nous obéir pour accélérer ; c'est lui qui tient «tout en suspens pendant une très^longue absence : mais enfin ^ si ce prélat veut supposer que c'est gâter cette affaire t[tte de laisser voir à son métropolitain s'il a bien xm mal procédé , qu'y a-t-il de plus injurieux et de plus injuste que cette persuasion ? Est-ce par une persuasion si injurieuse qu'il veut ni'engager 4 m'interdirè moi-même de ma fonction? N'est-il pas étonnant qu'on raisonne ainsi y et qu'on espère nous faire raisonner de même ? J'espère , Monseigneur, que vous jugerez de tout ceci avec votre prudence et votre droiture ordi* naire , et qu'en répondant à M» f évéque de Saint^^ Orner, vous lui représenterez que, s'il n'a point ex* cédé, l'accusé sera, par mes soins, rétabli dans ses pri*ïons avant qu'il soit revenu de Provence , pourvu que le greffier ne continue pas 4 nous désobéir d^une ma* ilîère très-mal édi^nte^
Je serai fort sise tot^ites les fois qïie les évêques de notre province voudront s'unir avec leur métropoli" tain , et agir de concert dans les choses communes de discipline; ils ne me trouveront jamais, s'il plaît à Dieu , tii relâché, ni politique, je ci*ois même qu'aucun métropolitain ne pousse plus loin que moi le res*. pec( , les égards et les ménagemens pour ses comprovinciaux : Mais je n'achèterai jamais cette vorrespon^ Féjxélon. Tom* iiu 33
5l4 PIÈCES JUSTIPICATITBS
dance par des condescendances qui violent les lois de l'EgUse, et qui dégradent Je tribunal métropo^ Utain,
N.^ VIIL-PAGE 2l6.
Lettre de Fénélon à M. de Colbert, archa^éque^
de Rouen*
J'apprends, Monseigneur , qae M. Mansard vous a donné de grands dessins de bâtimens pour Rouen et pour Gaillon. Souffrez que je vous dise ëtourdiment ce que je crains là-dessus. La sagesse voudroit que je fusse plus sobre à parler ; mais vous m'avez défendu d'être sage, et je ne puis retenir ce que j'ai sur le cœur* Vous n'avez vu que trop d'exemples domestiques des engagemens insensibles dans ces sortes d'entreprises. La tentation se glisse d'abord doucement; elle fiiit la modeste de peur d'effirajer , mais ensuite elle devient tyrannique: on se fixe d'abord à une somme médiocre; on trouveroît même mauvais que quelqu'un crût qu'on veut aller plus loin; mais un dessin en attire un autre ; on s'aperçoit qu'un endrmt ^e l'ouvrage est désbonoré par un autre, si on n'y ajoute un autre embellissement. Chaque chose qu'on iait paroit médiocre et nécessaire, le tout devient superflu et excessif. Cependant, les architectes ne cherchent qu'à engager ; les flatteurs applaudissent et n'osent contredire ; on se passionne aux bâtimens comme au jeu; une maison devient comme une maîtresse, £n vérité, les pasteurs chargés du salut de tant d'ames^
DU LIVRE QUATRIÈME. 5l5
fie doivent pâs avoir le temps d'embellir des maisons. Qui corrigera la fureur de bâtir , si prodigieuse en notre siècle, si les bons ëvéques mêmes autorisent ce scan«dale? CSes deux maisons, qui ont paru belles à tant de cardinaux et de princes, même du sang, ne vous peu^ vent-elles pas suffire? N'avez-vous pas d'emploi de votre argent plus pressé à faire? Souvenez-vous, Monseigneur, que. vos revenus ecclésiastiques sont le pa*trimoine des pauvres ; que ces pauvres sont vos enfans, et qu'ils meurent de tous c^tés de faim. Je vous dirai ^ comme dom Barthélémy des Martyrs disoit à Pie IV , qui lui montrait ses bàtimens : Die ut lapides isti panes fiant: Dites à ces pierres de se changer en pain;
Espërez-vous que Dieu bénisse vos travaux , si vous commencez par un faste de bàtimens qui surpasse celui des princes et des ministre s- d'Etat qui ont logé* où vous êtes? Espérez'vous trouver le bonheur et la paix du cœur dans ces pierres entassées? Que deviendra la pauvreté de Jésus-Christ , si ceux qui doivent le représenter cherchent la magnificence ?
Voilà ce qui avilit le ministère y loin de le soutenir ; voilà ce qui ôte l'autorité aux pasteurs. L'évangile est dans leur bouche , et la gloire mondaine est dans leurs ouvrages. Jésus-Christ n'avoit pas où reposer sa tête; nous sommes ses disciples et ses ministres , et les plus grands palais ne sont pas assez beaux pour nous !
J'oubliois de vous dire qu'il ne faut point se flatter sur son patrimoine. Pour le patrimoine comme pour le reste, le superflu appartient aux pauvres; c'est de quoi jamais casuiste, sans exception; n'a osé douter.
5l6 PIECES JUSTlFICÂtIV£6
n ne resie qu'à examiner de bonne foi ce qu'on doit apji^eler superflu. Est-ce un noni qui ne signifie jamais rien de réel dans la pratique? Sera-ce une comédie que de parler du superflu? Qui est-ce qui sera superflu ? «non les embellissemens y^ dont aucun de vos prédécesseurs y même yains et profanes ^ n'a cru avoir besoin ? Juges- vous vous -même y Monseigneur, comme Yi>us croyez que Dieu nous jugera. Me vous exposez point à ce sujet de trouble et de remords pour le dernier Moment, qui viendra pei^-étre plus tôt que nous ne croyons. Dieu vous aime, vous voulez l'aimer et vous donner sans réserve à son Eglise; elle a besoin de grands exemples pour relever le ministère foulé aux pieds. Soyez sa consolation et sa gloire ; montrez un cœur 4'^véqne qui ue tient plus au monde, et qui fait régnet Jésus "^Christ. Pardon^ Monseigneur, de mes libertés; je les condamne, si elles vous déplaisent. Vonsconnoissezle zèle et le respect avec lequel je vous sois dévoué.