HISTOIRE DS FÉNELON
EtaU gé néraux.
Mais pour juger le système d'impositions que j,/*^*^T . Fénelon propose^ il faut se «replacer à l'époque lions. où il écrivoit. Il auroit voulu qu'on eût supprimé la gabelle, les grosses fermes, la capitation et le dixièpiç, que les états de chaque province eussent été chargés de lever eux-mêmes sur les contribuables , sous la forme qui leur auroit para la moins onéreuse, la portion des charges publiques qui' leur auroit été assignée (0. Les états provinciaux auroient eu la liberté de substituer à là gabelle un léger impôt sur leS sels.
Dans le tableau suivant (a), Fénelon propose formellement l'établissement des états généraux, qui devront s'assembler iotis les trois ans. Il ne paroît pas douteux que s'ils étoient organisés dans les véritables principes de la monarchie, ils ne fussent aussi soumis et aussi affectionnés que ceux du Languedoc, de la Bretagne y de la Bourgogne, de la Provence et de l'Artois. Il règle leur composition; il détermine leurs rapports avec les états provinciaux, et il fixe leur attribution sur difierens objets de l'administration publique ; mais il a grand soin de ne leur accorder que la ^ voie de représentation (3).
(») Celte forme a été autorisée en Provence jusqu^à la révolution. (») Voyez les Pièces justificatives du livre septième, n.® VI. ^) L'abbé Fleury observoit avec rai^ott-rr qu'en France, dès
Un tableau particulier, très-étendu , règle tout ï^Xce qui a rapport à la noblesse (0. Il propose une ^ji^gge. recherche rigoureuse dans les provinces, de tous ceux qui usurpoient le titre de nobles , et indique les moyens de remédier à cet abus. Il pourvoit à Tédu cation de la noblesse, et lui prépare les moyens de se soutenir au service et à la Conr. Il veut que dans chaque famille noble il y ait un bien fonds substitué à jamais, comme les majorats en Espagne. Il demande pour la noblesse la liberté de commerce en gros, sans déroger y et celle d'eutrer dans la magistrature. Il interdit les mésalliances, ainsi que les anoblissemens , excepté le cas de seri^ices signalés rendus à VEtaU Il défend aux acquéreurs des terres des familles nobles d'en prendre les noms. Il supprime les ducs à brevet, ne veut que des ducs et pairs, en règle le nombre, qui ne pourra jamais être augmenté, qu'en cas d'extinction d'un titre. Il réserve tordre du Saint-Esprit pour les seules maisons distinguées par leur éclat, par leur ancienneté, sans origine connue. Il destine l'ordre de Saint -Michel à
M le temps de Charletnagne, les assemblées de la nation, quoi* » que fréquentes et ordinaires , ne se faisoient que pour donner M conseil au Roi, et que lui seul décidoit ».
{Discours sur les Inertes de V Eglise gallicane.) <«) Voyez les Pièces justijicatii>es du livre septième, n.* VII.
202 HISTOIRB DE FÉNELON^
honorer les services de la bonne noblesse infé' rieure, et propose différens ordres de chevalerie, avec des marques distinguées pour les lieutenans généraux, les maréchaux de camp, les colonels. Qonnoissant tout le prix de ces différentes monnoies d*opinion,'Fé|ielon se montre attentif à n'attribuer à la noblesse et- au militaire que des privilèges purement honorifiques , sans aucune attribution de pouvoir réel, ni aucune exemption des charges publiques* Lx. Il déploie une très-grande sévérité contre la
De la bâ- bâtardise^ pour réprimer le vice et le^candale.
tardise. \
Il veut qu'on ôte ^ux bâtards des rois le rang de princes^ qu'ils n'avoient jamais eu avant le règne actuel, et aux bâtards des princes le nom, les armes et le rang de gentilshonimes* LXI. Dans un vaste tableau (0 , où tous les traitf ne
Religion et ^qq^. qu'indiqués, Féndon propose toutes ses vues au sujet de la religion et de l'Eglise. Ce tableau embrasse une multitude de questions; il seroit impossible d'en donner le précis; on ne pourroit en détacher une seule proposition sans afibiblir l'efiet de toutes les autres, parce qu'elles s'enchaînent mutuellement, comme les corollaires d'une démonstration géométrique. Il faut parcourir le tableau tout entier, pour se faire une
(') Voyez les Pièces justificatives du livre septième, n.^ YIII.
juste idée de la manière dont Fénelon avoit embrassé ce sujet important, qui appartient en même temps à la doctrine , à la discipline , à l'histoire^ à {apolitique et à la jurisprudence. Ce qu'on doit le plus y admirer , c'est l'exacte précision avec laquelle il fixe les droits , les linïites et les ra|ppQrts de sa puissance spirituelle et temporelle.
Un objet non moins impoilant , celui de l'ordre lxu. judiciaire (0, n'avoit point échappé à la pré- . DelWre
judiciaire.
voyance de Fénelon , et on sera étonné de la multitude des idées qui auroient pu parotlre hardies et hasardées dans son siècle , et dont Texpérience a consacré la sagesse, l'utilité et la nécessité.
Il coQUHence par déterminer les droits, les Confieillers fonctions et les devoirs du chancelier de France, sur cette classe de magistrats qui sopt immédiatement placés sous ses yeux, et qui exercent la portion du pouvoir judiciaire que le ^souverain s'est réservée..
Fénelon désire que les charges de maîtres des ivcalires des requêtes ne soient plus le prix de l'argent j et ''^^'*®^^*" quelles soient confiées à des magistrats choisis dans tous' les tribunaux du royaume.
Il veut que, selon V ancien usage, on en\^eie
(■) Voyea les Pièces justificatives du îivre septième, n.o IX.
mens.
204 HISTOIRE DE FÉNELOIV,
de temps en temps des conseillers d'Etat dans les \ prouinces^ pour réformer les abus.
Des parle- Quant aux parlemens, Fénelon vouloit qu'on amenât peu à peu la suppression de la paulette; qu'on diminuât le nombre des charges de magistrature ; que les offices de judicature fussent à vie sur la tête des juges intègres et suffisamment instruits ; çue les enfans succédassent à leurs pères ^ lorsqu'ils s'en montreroient dignes; et qu'on leur affectât des gagfis sur les fonds publics,
« Au reste, dit Fénelon, peu de lois. Lois » assez claires pour é%fiter les difficultés sur les » testamens^ sur les contrats de mariage j sur les » ventes et échanges, sur tes emprisonnem^ris » et décrets ; enfin , peu de dispositions Hères ». Premiers H recommande la plus grande attention dans presidens et |q choix des premiers présidens et procureurs
procureurg
généraux. généraux, et la préférence en foveur des nobles
a mérite égal. Il exige pour tous les principaux
offices de la magistrature , l'âge de quarante ans
et au-delà.
Présidiaux , Point de présidiaux ; leurs droits attribués aux
baiUiages. bailliages.
Suppression Nulle justice foodale aux seigneurs particu-
«les justiees ijefs, ni au Roi dans les villaces de ses terres: leur
ieodales.
conserver la justice de police, les honneurs de paroisse, et les droits de chasse ; tout le l'este att;ri-
Lly«RÇ SEPTIÈME. 2o5
bué aux bailliages. Régler les droits de chasse entre les seigneurs et le» vassaux.
« Plus de grand conseil j plus de cour des , "PPJ^ioû ^ » aides , plus de trésoriers de France j plus tribimaax. » d'élus ».
Etablissement d'un bureau de jurisconsultes . ^^^^ ^^
jnrispruden-
choisis , auprès du chancelier de France , pour ^e. revoir et corriger toutes les. coutumes , pour abréger la procédure, pour retrancher les procureurs.
Les étais provinciaux dispenseroient de la ^ *.
' * Suppression
nécessité des intendans pour l'administration des des inten-
provinces. Des missi donfinici seulement de temps ^°®*
en temps.
On sera surtout frappé des vues étendues que ^
** * Du corn-
Fénelon avoit sur le commerce (0 dans un temps merce. où ce que l'on appelle aujourd'hui la science éeo" nomique n'étoit ni connue ni même soupçonnée.
Pour prévenir Vusure^ il croit que le moyen Banquiers, le plus, efficace seroit de réserver le commerce de Targent à des banquiers bien famés et autorisés. 11 propose une espèce de tribunal de confiance et de censure, pour fixer, autant qu'il sera possible, la distinction si difficile et si délicate dans une multitude de cas particuliers, entre le gain d^usure et le gain de vraie mercature. ' ,
vO Voyez les Pièces jusUficatii^ts du livre septième, n.° X.
2o6 HISTOIRE DE FÉSTELON,
Droits d'en- Il renvoie aux états généraux et provinciaux à
trécetdesor- décider s'il faut abandonner les droits d'entrée tie. ^
et de sortie hors dtLYojraume.
liberté d« Il regarde la France comme assez riche, si elle
commerce, yg^j jjj^jj ggg jjj^g^ huiles, vins, toiles Il ne
craint point que les Anglais et les Hollandais
puissent balancer de si grands avantages par leurs
épiceries et d'autres marchandises de fantaisie;
mais il laisse à cet égard une entière liberté.
Tarif. Un tarif constant, uniforme et modéré, pour
que les étrangers n'éprouvent ni chicane, ni
vexation.
Manufac- Etablir des manufaAures pour faire mieaz
turcs, monts- queigs étrangers, sans exclusion de leurs ou-
de-piété.
vrages j et des monts^de-piélé pour ceux qui
voudront commercer, et qui n'ont pas des fonds
d'avance.
Luxe. Fénelon recommande avec soin de s'opposer
aux progrès du luxe , qui s'introduisoit déjà dans
toutes les classes de la société, et qui ruine encore
plus de familles quHl n enrichit de marchands de
modes.
Voici Tanalyse du dixième tableau.
Marine. « Marine médiocre (0, sans chercher à l'élever
>i à un degré peu proportionné aux besoins d'un
» État à qin il ne convient pas d'entreprendre
(^) Voyez les Pièces justificatives du livre sepliéiue, n.o "XL
» seul des guerres maritimes contre des puissances » qui y mettent toutes leurs forces.
» Favoriser les relations de commerce avec » les Hollandais, qui peuvent se contenter d'un » bénéfice plus modéré que toute autre nation , » par leur travail, par leur austère frugalité, » par l'habitude oii ils sont d'employer peu de » matelots sur^leurs vaisseaux, par la bonne po- » lice de leurs associations de commerce, et par » la multitude de leurs bâtimens pour le fret des » marchandises.
» Régler le code des prises, et faciliter le com- » merce de port à port.
» Permettre à tout étranger de venir habiter » en France , et y jouir de tons les privilèges des V régnicoles, en déclarant leur intention au greife » du bailliage royal , sur le certificat de vie et de » mœurs qu'il ap^orteroit, et le serment qu'il » prêteroit » .
On voit que ces tableaux n'offrent que les résultats d'une longue suite de réflexions sur le gouvernement, sur les avantages et les inconvéniens des institution^^ existantes, sur 1| manière de le$ perfectionner et de remédier aux abus qui pouvoient s'y être introduits.
Rien sans doute ne seroit plus facile que de s'é- ^^^•
Réflexions
lever contre un grand nombre de dispositions sur les plans
de Fénclon.
208 HISTOIRE DE FÉNELOW^
proposées dans un plan aussi étendu, et de censurer avec amertume, par les motifs les plus opposés, et dans des vues absolument contraires, l'ensemble et les détails du système politique de Fénelon. L'expérience a pu nous donner, depuis quelques années, bien des lumières qui manquoient à nos pères , et qui nous manquoient à nous-mêmes.
Mais pour en juger sainement, et pour être, je ne dis pas impartial, mais exactement juste, il faudroit se transporter au temps où vivoit Fénelon; il faudroit se rappeler que, lorsqu'il proposoit des états généraux et des états provinciaux, Louis XIV vivoit encore; que l'autorité royale étoit dans toute sa force; que la France étoit accoutumée à des idées d'ordre et de soumission, qui ne laissoient entrevoir aucune disposition à l'indépendance et à l'anarchift; que le souvenir des troubles où les maitimes républicaines des Calvinistes avoient, plongé la France pendant tant d'années, n'étoit point encore entièrement effacé; que toutes les idées de religion et de morale deminoient encore dans toutes lésclasses de la société; que l'éducation publique et particulière [jétoit tout à la fois chrétienne et monarchique; qu'enfin l'esprit public n'étoit pas perverti par les doctrines impies et séditieuses qui n'ont commencé
LXY^KB SEPTIEME. SiOQ
à se propager en France que vers le milieu du dix-buitîème siècle*
On doit aussi observer que Tezécution des plans de Fénolon devoit être Touvrage d'un prince qui arrivoit au trône dans toute la force et la matu^ rite de Tâge ; d un prince éprouvé par le malheur et les contradictions, qui se voyoit déjà environné de toute la considération que* de grandes vertus et de grands talens auroient ajoutée à Téclat et à la puissance du trône ; qui se seroit vu secondé par Topinion publique; dont la fermeté bien connue auroit écarté les grands obstacles et le^ petites intrigues , et 4ont les ministres auroient été les hommes les plus vertueux et les plus éclairés de la nation. Quelle force un concours aussi rare d'hommes^ de moyens et de circonstances, nfciuroit-il pas donné à la puissance souveraine, ins<* pirée par un ardent amour de Tordre et de la justice !
Enfin il est e,$sentiel de remai^quer et de se ressouvenir que la forme que Fénelon proposoit pour la composition des états généraux^ ne laissoit point à redouter le déchaînement de ces passions haineuses qui ont déchiré la France et mis en pièce la monarchie.
Si, malgré toutes ces considérations, qu il est peut-être plus facile de rejeter avec humeur, que Féwelow. Tom. iv. ^4
de discuter avec une entière impartialité, le sentiment, toujours présent, des grands malheurs qui ont suivi des essais dangereux, portoit nos lecteurs à penser que Fénelon s^étoit Igissé entraîner au mouvement de son cœur et à la séduction d'une imagination trop confiante, nous ne chercherions point à combattre cette espèce de méfiance assez excusable à une génération à peine échappée aux plus terribles convulsions; nous ne chercherions pas même à établir par le parallèle affligeant des temps et des personnes, q«ie ce qui pouvoit être tenté avec succès parie duc de Bourgogne, devoit nécessairement renverser le trône à une époque bien diSëreobt. Nous mm^baroerions seulement à représenter aux cen* seisiss trop sévères, qu'au moment où Fénelon s'aliaAdonnoit à ses vertueuses illusions, il n'é* toit peut-être personne en France, à l'exception du duc de Bourgogne et de son précepteur, qui eut!senlementridée de s'occuper du soulagement du peuple. Il nous semble qu'un sentiment aussi estimable doit suffire pour mériter la reconnois* sance publique àrboiiane qui manifekoit des intentions si bienfaisantes.. : ^
Si, de ces considérations générales y noos .pas* s&ns a Ve^iumesa :dè^ détails du plan d^Fén^âlôn, on sera du moins: fwcé de jLeckmnc^r^ qu'il ten-
fe^me^ sur radmipisïr^ltion pqj^l^^p^ d^5: mm bien plu^ étendues qu'il n'appjatrleRoit 4^ t^mp^ oh il écrivoit.
Ce qp^il dit sur le coitimerce, et sur la jusie liberté que le gouvernement doit lui aecord^r, , sans chercher à intervenir d^ns toutes $e$ opérai tions par une influence indirecte, et des r^gle-iipf3j33^ppressifs, ^ été depuis battement ptQcIajné par tous l.es bons esprits , et mêint adopté assez généraleipent.
.; Les changemens qu il pi^posqit dans;ia magisr tvature^ ne tendoient qu'à ia âuppresskm iTun grand nombre de places iautileç» que le malheur des t'emps, etleîs besoins d'argent, bien plus qup l'intérêt d^ peuples , avoiônt forcé de créer.
L'établissement des états pros^incia^x étoit sollicité par l'opinion publique, quelques annéqs avant la révolution, avec une ardeur -qui iAdiquoit tous les avantages que l'on au):oit pu^en i:etirer, en'les anodifiant avec sagesse.
L'expérience de tous les bienfeits, que Ip Languedoc re<?ueiHoit de spn ' adbiinistratiow , aVoit laissé uœ profonde impression dans l'esprit de Fénelon; et c'est ce qm le fàisoit insister constamment à proposer les états de Languedoc pour môdidê des états prùi^inciaùwy il Jfiailoit en' effet que ia constitution de cette province è'àt en elle-
-^tpL aiSTOI&E DÉ FSITELOZÏ,
même un principe actif d*ordre et d'amélioration , puisque les progrès successifs et rapides delà prospérité du Languedoc frappoient tous les regards, et excitoient la jalousie des provinces voisines. Les administrateurs du Languedoc pouvoient dire avec confiance à leurs détracteurs : f^enez, voyez et jugez.
£i*étal)lissement des états provinciaux âuroit probablement dispensé Pénelon de recourir à Fessai si terrible et si dangereux des états généraux* Les états profinciaux suffisoient pour procurer au gouvernement tous les secours, tous les moyens de force, de «crédit et de prospérité qu'il pouvoit désirer; et sans doute il auroit hésité à mettre en présence du trône une puissance formidable^ dont les moindres mouvemens dévoient produire des effets terribles.
Quant à ce qui regarde les ministres de la religion, leur Juridiction, l'exercice de leurs fonctions, leur soumission à la puissance publique, l'indépendance du ministère purement spirituel, il est impossible de s'exprimer avec plus d'exactitude et de désintéressement. On voit également qu'il reconnoissoit l'obligation incontestable où étoit le clergé, de contribuer aux charges de l'Etat sur «es revenus. Fénelon rfétoit pas éloigné de rétablir lancieh usage des élections canoniques.
en en combinant la forme avec la juste influeiKe qui doit appartenir au souverain, sur le choix des premiers membres du premier corps de TEtat.
On ne manquera pas de se récrier sur la grande faveur que Fénelon parott accorder au préjugé de la naissance ; mais, il pensoit comme Montes^ quieu a depuis pensé et écrit, qu-il ne peut exis-». ter de monarchie sans noblesse; il vivoit dans un^ monarchie où la noblesse étoit établie^ et il tra* vailloit pour un monarque.
Ce qu'il y aurpit de plus raisonxiablQ il dire, c'est que Fénelon auroit peut-être renoncé lui*, même à l'exécution d'une partie de ses plans,, si la Providence l'eut placé à la tête du. gouvernement. Rien n'est en effet plus différent de former des plans dans la solitude de ses pensées, dans le silen<:e de son cabinet^ oà l'esprit ne voit que ce qui est utile et raisonnable , où. le cœur, u'éprouve que des sentimens vertueux,, et s'aban» donne avec douceur à la passion du bonheur pur blic, ou bien de soumettre à l'exécution toutes ces brillantes théories. ,G'est alors qu'on est arrêté à* chaque pas par toutes les contradictions que suscitent les intérêts et les t)assions des honunes^ contradictions qu'on néglige trop souvent de faire entrer dans ses calculs ; et c'est de là, pour me servir d'une expression très-fanûliëre à Fénelon,
2l4 HISTOIEE P£ PÉKBLONy>
que viennent tant de mécomptes qui affligent si «ouvent le coeur dès gens de bien, et déconcertent teiirs généreux efforts.
LXYl. Mais tandis que Fënelon préparoit le bonheur
M l^d'^ A ^^^^^ nouvelle génération y la mort, qui trompe Bourgogne, au^i sotivent dans cette vie passagère les espérances de la vertu qile les folles pensées de Tambition ) étoit prête à frapper le duc de Bourgogne. ' £rl parcourant ces monumens précieux , oà
Tame de Fénelon et celle de son jeune élève semble respirer toute entière^ faimois à fixer mes regar4s et ma pensée sur ces caractères tracés par des mâin« pures et vertueuses. J'y retrouvoîs à traque ligne ce respect profond de la religion-, ai favorable à Tautorité des rois, si utile à Tintérét des peuples, si nécessaire à Tharmonie des sociétéé; œs mouvemens de deux cœurs passionnés pour la félicité des hommes, ces pensées généreuses, GC^tte bonté éclairée^ qui annonçoient à la France an gouvernement paternel ^ dont la fettnété adroit jété tempérée par l'ordre, la, justice et la douceur; je croyois déjà voir le siècle
diï bonhéuk* succéder au siècle de la gloire
Maisj'ai senti ces papiers is'échapper de mesiiiains; éé tribtes soûvenità ont obscurci ces images si douée» et si tbixsolantes; Quatre-vingts ans ^'étbiëât à peinô éo^iés depuis la mort de Fénelon
/ njviiE SEPTIÈME. 21 5
et <]u duc de Bourgogne , et des hommes sâcri* l^ges ont démoli jusqu'aux fondemens le temple antique et vénérable où Fénelon célébroit le^ mystères dé la relijgion, ont renversé l'autel qui reçut tant de fois ses vœux pour le bonheur, de la France, ont brisé la chaire où il fit entendre sa voix! La paix des morts a été violée; un mépie jour a vu disperser la cendre des rois qui don» moient dans le silence des voûtes antiques > et des pontifes (') qui reposoieni. à l'ombre du sanc^ tuaireU.... DIEU SEUL EST GRAND, DIEU SEUL EST ÉTERNEL..
II n'y avoit pas trois mofs que Fénelon avoit rédigé les plans de ^gouvernement dont nous venons de donner le précis, qu'une maladie terrible, imprévue, inexplicable, enleva, dans Je couit espace de quelques jours, le duc et. la duchesse de Bourgogne^ et le duc de Bretagne leur fils aîné (a). On auroit pu croire, avant les événemens dont nous avon& été taous- mêmes témoins, que jamais une plus grande catastrophe n'avoit porté le deuil dans le palais des roisJ
Ainri périt à la fleur dé son âge (:H un prince
t») Voyez îe« Pièces jusUficeîiues du livre luihiéia^, n,? III j sur k découverte récente à&& restes de Fénelon.
C«) La duchesse de Bourgogne mourut le ii février, le duc de Bourgogne le 18 février, et le duc de Bretagne le 8 mars 1 7 1 2.
(5) M. le duc de Bourgogne n'âvoit que vingt-neuf ans.
ai6 HISTOIRE DE PÉNEI.OVy
dont la mort fit couler les larmes dé toute la France y et dont le nom tfest encore prononcé, après un siècle entier, qu'avec l'expression de la douleur, de Tamour, et de la vénération.
« Quel amour du bien (0! quel dépouillement 3> de soi-même ! quelles recherches \ quels fruits ! » quelle pureté d'objet! oserois-je le dire^ quels » effets de la divinité dans cette ame candide, » simple, forte, qui, autant qu'il est donné à » l'homme ici bas, en avoit conservé l'Image! » Grand Dieu! quel spectacle vous donnâtes en » lui ! et que n'est -il permis encore d'en révéler » des parties si secrètes et si sublimes, qu'il n'j a » que vous qui puissiez les donner et en connottre « tout le prix! quelle imitation de Jésus- Christ 3» sur la croix! on ne dit pas seulement à l'égard » de la mort et des souffrances ; son ame s'éleva » bien au-dessus. Quel surcroît de détachement! » quels vifs élans d'actions de grâces d'être pre- » serve du sceptre et du compte qu'il en faut » rendre! quelle soumissioh, et combien par- » faite ! quel ardent amour de Dieu ! quel perçant » regard sur son néant et ses péchés ! quelle ma- ».gnifique idée de l'infinie miséricorde! quelle » religieuse et humble crainte! quelle tempérée
(^ Mëmaires de Ssiint^imon» tom. i.«r, pag. 363.
i> confiance! quelle sag^ paix! quelles lectures! 1» quelles prières continuelles! quel ardent désir 9 des derniers sacremensi quel. profond recueil- » lement! quelle invincible patience! quelle 3> douceur! quelle constante bonté pour tout ce * » qui Tapprochoit! quelle charité pure qui le 3» pressoit d'aller à Dieu! la France enfin tomba » 'SOUS ce dernier châtiment; Dieu lui montra un » prince qu*elle ne ^méritoit pas ; la terre n'en » étoit pas digne ; il étoit mûr déjà pour Téter* 3» nité ».
Tels sont les accens lamentables que le désesjpoir et la douleur arrachoient à i)n homme du monde, témdin de ce triste événement; c'étoit dans la solitude, dans ces papiers, uniques et secrets dépositaires de ses sçntimens et de ses regrets, que M. de Saint-Simon cherchoit à soulager son ame oppressée, en peignant le duc de Bourgogne sous des traits si purs et si attachans. . Voilà ce que pensoit de ce prince un hon^me ' connu par son inflexible rigidité, et qui craignoit tellement de flatter, que souvent il étoit injuste. On doit nous pardonner de nous être étendu avec nn intérêt douloureux sur ce triste sujet. La vie et la mort du duc de Bourgogne ont été la vie et la mort de Fénelon.
Les mêmes lettres qui apprirent à Fénelon que
'^l8 HISTOIRE DE FÉNELOA'y
madame la duchesse de Bourgogne n'étoit plus^ lui apprenoient que la vie du ^eune prince luimême étoit menacée; \l paroit que, dès le premier moment , Fénelon prëvit qu'on avoit tout à craindre ; il connoissoit cette ame passionnée, ce cœur profondément sensible^ ce caractère mélancolique^ inaccessible aux vaines distractions d'un monde qu'il méprisoit, et qui ne trouvoit de charme et de consolation ^qae dans le funeste plaisir de se nourrir de sa douleur.