LIVRE SEPTIÈME. qS
» là les ont divulguées, avant que Sa Majesté 3» eût reçu* vos lettres secrètes , oh vous mandiez » ce qui manquoit dans la place assiégée.
» Voilà y Monseigneur , les principales choses 9» qui me reviènnckit par de bons cananx, quoi- > » que je sois loin de tout commerce du monde. 3» Un Hasard bizarre fait que je sais là-dessus plus » que sur les autres affaires. Fent-étre personne j» n'osera vous dire tout ceci. Pour moi, je l'ose » et je ne crains que de msuiquev à Dieu et à vous. » Personne n'est plus éloigné que moi de croire » tous ces discours ; la peine que je souffre de 7) les entendre est grande ; il s'agit de détromper M le monde prévenu ; ceux qui vous déchirent ^ 31 parlent hautement, et ceux qui voudroient vous n défendre n'osent parler.
» Je suppose que vous avez éclairci chaque 1» point en détail avec M. de ChamiUart, et que » vous lui aurez fait toucher les choses au doigt , » pour convaincre pleinement Sa Majesté de la » fausseté de tout de qu'on vous impute.
» Il ne m'appartient pas, Monseigneur, de rai- » sonner sur la guerre , aussi n'ai-je garde de le 9 faire; mais on a de gt^ndes ressources, quand » on est k kl tête d'une puissante armée, et » qu'elle est animée par un prince de votre nais- » sancequi la conduit. U e^t beau de voir votre
96 HISTOIRE DE FÉJEféLQN^
» patience et votre fermeté pour demeurer en 9 campagne dans une saison si avancée. Notre m jeunesse impatiente de revoir Paris avoit besoin , 9 d'un tel exemple. Tandis qu'on croira encore » pouvoir faire quelque chose d'utile et d'hono- » rable, il faut que ce soit vous. Monseigneur, 9 qui tâchiez de Texécuter. Les ennemis doivent • être affoiblis; vous êtes supérieur en force; it 3» faut espérer que vous le serez aussi en projets » et en mesures justes , pour en rendre Texécu* 9 tion heureuse. Le vrai moyen de relever la ré* » putation des affaires, est que vous montriez » une application sans relâché; votre présence )» nuiroit et aux affaires , et k votre réputation , 9 si elle paroissoit inutile et sans action dans des » temps si fâcheux. Au contraire, votre fermeté » patiente pour achever cette campagne, forcera » tout le monde à ouvrir les yeux, et à vous 9 faire justice, pourvu qu'on voie que vous pré-> » voyez, que vous projetez, que vous agissez avec n vivacité et hardiesse ».
Lorsque Fénélon vit la campagne près de finir, et de finir de la manière la plus affligeante pour la France , et la moins honorable pour le dua de Bourgogne, il ne s'attacha plus qu'à lui tra* cer la marche qui lui re&toit à suivre pour se justifier avec une noble fermeté dans ^'esprit du
Roi,
iltllÉ SE^TIEMÉé 9^'
Kôîy et.dhercher k ramener Topinion pobliqtte^ i^u^on avoitsi cruellement égarée.
' ce Monseiraeur (0 , Fexcès de confiance et de ^^^^•
° ^ Utiles con-
» bonté qite vous me témoignez dans lea lettres seOs de fé- 9 dont vous avez bien voulu m'honorer • loin de ^l ^\^^ ^^
^ de Bourgo-
» me donner un empressement indiscret , ne fait gne, après la
» qu'augmenter ma retenue et. mon inclination ^f «"'^
» à continuer le profond SiIeUcé où )e suis de«
» meure pendant tant d^années. Je prends même
» infioimetit sur moi y en. me donnant la liberté
j) de vous écrire çur des matières très -délicates.
n qui sont fort an-dessùS de moi^ et qui ne
M peuvent vous être que très*désagréables$ niais
» je croirois manquer à tout ce quç je vous dois^
» Monseigneur^ si je ne passois pas , dans une
» occasion si extraordinaire , par -dessus toutes
» les fortes raisoùs qui m'engagent au silence^
» pour achever de votis dire tout ce que fap-
9 prends* *
» i.^^/Le bruit public contre votre conduite » croit au lieu de diminuer; il est si grand à Paris ^ 9Q qu il n est pas possible qu*il ne Vienne d.es mau-^ V vais discours et des lettres malignes de Tarmée^ » Rien n est plus digne de vous , Monseigneur^ * que la di^o^tion où vous êtes de pardonner
(0 35 octobre 1708.
FjÉirÉLOBr. Tom. iv* j
98 HISTOIRE DE FÉRÉLON,
» tout, de profiter même de la critique , dân^ » tous les points où elle peut avoir quelques pe- » tits fondemens, et de continuer à faire ce que » TOUS croyez le meilleur pour le service du Roi ; » mais *il importeront beaucoup de voir quelles » peuvent être les sources de ces discours si in*- » justes et si outrés , pour vous précautionner M contre des gens qui sont peut-être les plus em- » pressés à vous encenser, et qui osent néanmoins » en secret attaquer votre réputation de la ma- » nière la plus atroce. Cette expérience, Mon- » seigneur, doit, ce me semble, vous engager à » observer beaucoup les hommes , et à ne vous » confier qu*à ceux que vous aurez éprouvés à » fond, quoique vous deviez montrer dé la bonté n et de TaiFabilité à tous , à proportion de leur n rang.
» Personne n^st plus mal informé que moi de 4) ce qui se passe à la Cour ; mais je ne saurois « croire que le Roi ignore les bruits qui sont I) répandus dans tout Paris contre votre con- » duite c ainsi il me paroît capital que vous preniez M des mesures promptes et justes pour empêcher » que Sa Majesté n'en reçoive quej^qu'impression^ 9 et pour lui montrer avec évidence, combien ces 9 bruits sont mal fondés^ La voie des lettres a » un inconvénient, qui est que les lettres ne
tlVtlE SfiïTiÈltâ. ^g
» peuvent pas répondre comme les conversations,
» aax objections qui naissent sur-le-champ^ et
n qu*on n'a pas prévueis; mais aussi les lettres .
» ont un grand avantage : on y développe par
» ordre les faits , sans être interrompu ; on y me^
» sure tranquillement toutes les paroles ; on s'y
» donne même une force douce et* respectueuse
» qu'on ne se donneroit pas si facilement dans
« une conversation. Ce qui est certain, Monsei-
» gneur , c'est que vous avez un pressant besoin
» de vous précautionner vers le Roi , et de faire
3» taire le public , qui est indignement déchaîné.
» Vous ne sauriez jamais écrire ni agir avé<c trop
» de ménagement > de respect , d'attachemeut ^
» ni de soumission ; mais il importe de dire très-*
» fortement de très-fortés raisons , et de ne laisser
» rien dont on puisse encore douter sur votre
» conduite.
» U me revient encore par le bruit public , » qu'on dit que vous vous ressentez de Féduca- » tion qu'on vous a donnée ; que vous avez une » dévotion foible, timide et scrupuleuse sur des » bagatelles , tandis que vous négligez l'essentiel » pour soutenir la grandeur de votre rang et Ibl » gloire des armes du Roi ; on ajoute que vous » êtes amusé y inappliqué, irrésolu; que vous » n'aimez qu'une vie particulière et obscure ; que
tOÛ UISTOIKE DE FÉnÉLOlT,
n votre goût vous éloigne des gen^ qui ont de Té- » lévation et de l'audace; que vous vous accom- » modez mieux de donner voti^ confiance à des » esprits foibles et craintiâ , qui ne peuvent vou^ 9 donner que des conseils déshonorâns; on assure » que vous ne voulez jamais rien hasarder, ni en- , » gager aucun combat , sans une pleine sûreté. » que votre armée sera victorieuse , et que cette » recherché d'une sûreté impossible , vous fait » temporiser et perdre les plus importantes occa- » sions*
» Je suis très-convaincu , Monseigneur, que la » vérité des faits est entièrement contraire à ces » téméraires- discours; mais il s'agit de détromper » ceux qui en sont prévenus. Oh dit même çu0 9 vos maximes scrupuleuses vontjusçuà ralentir » votre zèle pour la conservation des conquêtes » du Roi; et Von ne m,anque pas d'attribuer ce ^ scrupule aux instructions que je vous ai données » dans votre enfance. Vous sas^z. Monseigneur, n combien j'ai toujours été éloigné de vous inspi- » rer de tels sentimens; mais il ne s* agit nulle^ » ment de moi, qui ne mérite d'être compté pour » rien; il s'agit de l^tat et des armes du Roi, que yf je suis sûr que vous voulez soutenir avec toute la » fermeté et la vigueur possible. Je sais que vous » n'avez pris aucun parti de sagesse et de précau*
Liy&E SEPTIEME.. lOl
n tion y que par le conseil des officiers généraux » les plus expérimentés et les plus exempts de ti-* » midité; mais c'eàt là précisément ce que le pu* » blic ne veut pas croire , et par conséquent, » c*est le* point capital qu'il importe de mettre » dans un tel point d'évidence , que personne ne » puisse Tobscurcir. Vous avez , Monseigneur , » tous les officiers généraux qui sont autour de D vous : rien ne vous est plus aisé que de les D prendre chacun en particulier, et de les en- » gager tous, sotis un grand secret, à vous don* » ner par écrit une espèce de courte relation de o la manière dont ils ont opiné dans les princio pales occasions de cette campagne. Ensuite, y> vous pourrez- leur faire entendre que vous » croyez devoir citer au Roi leurs témoignages, » afin qu ils soient tous prêts à soutenir de vive » voix leur petite relation écrite. Cet engage- » ment Les liera, et les fera tous parler un langage )i décisif et uniforme; au lieu que, si vous ne le » faites pas ainsi, chacun pourra, malgré sa » bonne intention, dire trop ou Lrop peu, varier » et obscurcir par des termes foibles ce que vous 9 aurez besoin de rendre clair comme le. jour. » Après avoir posé ce fondement, vous pourrez » nommer au Roi tous vos témoins, en le sup- » pliant de les interroger lui - même Tun aprè^
lOa HISTOIIIE BE FÉirÉLOUy
» rautrè. C'est aller jusqu'à la racdne du mal, et » ôter toute ressource à ceux qui veulent vous )> attaquer dans les points les plus essentiels.
» Il me semUe qu'il convient que vos lettres » dès à présent tendent à ce but d'une manière 9 très -forte y pour les raisons et pour les senti- » mens y quoique très-respectueuses et très-sou- » mises par rapport à Sa Majesté. Ensuite, quand 9 vous serez arrivé à la Cour, il sera capital, si » je ne me trompe , que vous fessiez , avec des » manières également fortes et respectueuses , » réclaircissement à fond de tous les faits qui » vous justifient , en pressant le Roi d'interroger » les principaux officiers ; après quoi je souhaite » que vous puissiez, sans perdre un moment, » dès que les faits seront édaircis à votre dé- » charge, obtenir de Sa Majesté des gens qui vous » conviennent, pour servir sous vous Tannée prq- » chaine. Plus on ose vous attaquer par les en* « droits essentiels, plus il vous importe de conti- » nuer à commander l'armée avec les secours qui » peuvent assurer votre gloire et celle des armes » de Sa Majesté. Il faut que vos lettres cSmmen- » cent cet ouvrage, et que vos discours fermes» » touchans et respectueux, l'achèvent dès votre » première audience , s'il est possible. Quand » vous arriverez à la Cour, plus on vous accuse
LITllE SEPTIÈME. Io3
ih dé foiblesseet de timidité, plus vous devez
n montrer par votre procédé combien vous êtes
» éloigné de ce caractère, en parlant avec force..
» Il est aussi, ce me semble , fort à souhaiter
1» qu'après que vous vous serez bien assuré des
» témoignages décisif de tous les principaux
» officiers, pour éviter les discours politiques et
» ambigus, vous les engagiez à parler et à écrire,
» dans les occasions naturelles, à leurs amis, la
j> vérité des faits , pour détromper toute la France.
» C'est une chose inouie qu un prince , qui doit
» être si cher à tous les bons Français, soit atta-
3> que dans les discours publics, dans lest lettres
n imprimées, et jusque dans des gs^zettes, sans
3> que presque personne ose contester les faits
» qu'on avance faussement contre lui. Je voudrois
» que les personnes dignes d'être crues , parlas* '
» sent et écrivissent d'une manière pix>pre à re-
» dresser le public, et à préparer les voies pour
» rendre votre retour agréable. Ceux qui de*»
>\ vroient n'oser point parler, parlent hautement,
» et ceux qui devroient crier pour la bonne cause,
» sont réduits à se taire. Je ne sais rien de secret
» ni de particulier , mais je sais en gros ce que
» personne n'ignore : savoir qu'on vous attaque
» dans le public sans ménagement.
» On ne peut être plus édifié et plus charmé
|o4 HISTOIEE DE FÉlf^LOl^y
» que je le suis. Monseigneur, de la solidité ds » vos pensées et de la piété qui régné dans tou9 ^ vos sentimens ; mais plus je suis touché de vçir » tout ce que Dieu met dans votre cœur, plus le » mien est déchiré d*entendre toqt ce que j'en* f» tends* Je donnerois ma vie, non - seulement v pour TEtat, mais encore pour la personne du » Roi, pour sa gloire, pour sa prospérité, et je }> prie Dieu tous les jours sans relâche, afin quHl » le comble de ses bénédictions.
» Je vous crois infiniment élqigné des timidité^ » scf^puleuses dont on vous accuse j et çuon ^) m'impute sur la défense de Lille j qid esVune ïi des principales cqntfuétes du Roi ; j*espëre que » st vous continuez à commander les armées , ^ sans être gêné par des gens qui ne vou^ cqn-r )> viennent pas, et ^yànt sous vous des personnes » dé confiance, vous montrerez h, la France e( V à ses ennemis, combien vous êtes jignc'de sou* ^ tenir la gloire dis S^ Majesté ^t celle de toute 19 la nation»,
Cette correspondance si intéressante (0 se ter-
(0 Les copies de toutes ces lettres ont été prises sur les ort* ginaux de la main de VL le duc de Bourgogne et de Fénélon , par feu M. dé Dévisse ( AugufitinrCésar de Henrilly), cvéque de Boulogne , chanoine de Cambrai pendant la vie dci Fénélon , et honoré des bontés particulières de ce prélat. Cest ce que déclarq 11. de Dévisse lui-mêm6 au bas de çei copies.