LIVRE Sl^PTlàME. Il
. ^ Les trois bataillons d'Oudenarde sont vrais ; » mais on me les exposa séparés de Farmée enne- » mie y et il n'y auroit eu nul combat, si Ton s'é- » toit arrêté à Tendroit oh Ton disoit qu'ils étoient, s> et on ne, les trouva point ; du moins les enne- » mis les fussent-ils venus chercher..
» Sur la Marque, M. de Vendôme n'étoit point » pressé d'attaquer ; il ne reconnut le côté où étoit » Artaignan que trois jours après son arrivée , et » dès-lors le retranchement étoit formelles plai- » nés y il est vrai , sont assez grandes j mais les en« » nemis y auroient toujours eu un plus grand » front que nous , pour nous envelopper, en dé- » bouchant les défilés.
» Je ne me souviens point d'avoir écrit à des » gens indiscrets ce que j'écrivois au Roi, en » chifTi^, sur Fétat du dedans de la ville de Lille. » Je vous remets au Yidame sur tout le reste, » dont je ne puis vous faire un plus long détail. 9 Je profiterai, ayec V aide de Dieu, de vos as^is. » Tai bien peur que le tour que je ^ais faire en » Artois, me faisant finir ma campagne à Arras, » ne ni empêche de vous voir à mon retour, » comme je Valois toujours espéré ; car de. la » manière dont vous êtes à la Cour, il me pareil » qu'il n*y a qfie le passage dans votre ville ar-^ » chiépiscopale , qui me puisse procurer ce plai- Fénélon. Tom. iv. 8
Il4 HISTOIRE D£ FÉNÉLONi
»tsir. Je suis fâché aussi que Véloignement oh je » vais me trouver de vous^ m'empêche de rece^ » voir d'aussi salutaires avis que les vôtres. Con- » tinuez'les, cependant, je vous en supplie, quand » vous en verrez la nécessité, et que vous trau^ » verez des voies absolument sûres. Assistez-moi » aussi de vos prières , et comptez que je vous ai- » merai toujours de même , quoique je ne vous » en donne pas toujours des marques ».
Louis Xiy^ convaincu qu'il étoit malheureusement impossible de dégager la citadelle de Lille , ordonna au maréchal de BouflSiers de se rendre (0, et au duc de Bourgogne de revenir à Versailles , après avoir mis l'armée en quartier d'hiver. Louis XIY récompensa le maréchal de Boufflers de la glorieuse défense de Lille , comm§ il Tau* roit récompensé d'une victoire^ et la nation en-r tière applaudit à cet acte de justice.
Fénélon n'attendit pas que le duc de Bour* gogne fût arrivé à Versailles ^ pour exciter les amis de ce prince à amortir les coups qu'on vouloit lui porter. Ce moment, comme ill'avoit écrit au duc de Bourgogne lui-même , devoit être un moment de crise; le jeune prince avoit besoin d^étre soutenu par des conseils sages et modérés, et par des inspirations fermes et décidées. U y
(0 La capitulation fut signée le 8 décembre 1708.
LIVEE SEPTIEME, Il5
avoit un ju^te milieu à tenir entre l'excès d'irri* tation que de si violentes contradictions avoient d& lui causer y et une coupable indifférence àur Fopiniott publique. La lettre que Fënélon écrit au duc de Chevreuse y peint avec une effrayante vérité Fétat de la Cour et celui du royaume , la disposition générale des esprits, le découragement de toute la nation , les dangers actuels y et Tavenir encore plus sinistre dont on étoit menacé.
« Je me sers, mon bon duc, d'une occasion XXXT. » sûre pour répondre à votre dernière lettre. Vous pz 'î'*^* « avez su que la campi^ne finit par une conclu- ducdeChe- » sion très-bonteuse. M. le duc de Bourgogne n*a décIT^-oS ' » point eu, dit-on, pendant la campagne assez (Manuscr.) » d'aatorité, ni d'expérience, pour pouvoir re* » dresser M. de Vendôme. On est même très-mé^ » content de notre jeune prince , parce qu'indé- » pendamment des partis pris pour la guerre , à » regard desquels les fautes énormes ne retom^ » bent point.sur lui , on prétend qu'il n*a point » eu assez d'application pour aller visiter les poiis<< » tes, pour s'instruire des détails importans, pour 3» consulter en particulier les meilleurs officiers, » et pour connoitre le mérite de chacun d*eux. » Voilà, si je ne me trompe, la vraie source de » l'indisposition générale des militaires , qui re- » viendroient , s'ils vo*yoient au printemps pro«
Ii6 UISTOIRE DB FÉNÉLONy
3» chain Cù prinoe montant plus souvent à che^^ » val y voulant tout voir et tout apprendre , ques- » tionnant les gens expérimentés , et décidant » avec vigueur. Mais il faudroit qu'au lieu de » M. de Vendôme y qui n'est capable que de le » déshonorer y et de hasarder la France , on lui 3» donnât un homme sage et ferme, qui corn- » mandât sous ^ui, qui méritât sa confiance, qui » le soulageât, qui Tinstruistt, qui lui fit honneur 3» de tout ce qui réussiroit, qui ne rejetât jamais » sur lui aucun fâcheux événement , et qui réta* M bltt la réputation de nos armes. Cet homme » où est -il 7 ce seroit M. de Catinat (0, s'il se
(0 On voh dans toutes les lettres de f'ënélon , combien il aiinoit et estimoit le maréchal dé Catinàt. Nous avons celle qu'il écrint à Fabbé Pacelle, neveu du maréchal, k Foccasion de sa mort ; elle peut être rapportée comme un titre honorable pour taie mémoire déjà si honorée.
c tie mauvais état de ma santé a retardé > Monsieur, le cômpli^ ^ ment (pie je' vous dois sur la perte que vous atrèz ^aite de M. le • mûréclial de Câlinât. On ne peut aimer FMtai sans regretter 9 un homme qui Va si dignement servie ni honorer la vertu sans y respecter la mémoire d'un homme qui en a donné tant d'exemf ^ples. Sa retraite lui a fait grand honneur, mais elle ne sera a pas imitée. Sa mort me rappelle le souvenir de M. de Croi- « siUes. G^étoit uù précieux ami; je ne puis penser à lui sans a m^attendrir et «ans m^^l^ûter : Famitié coûte cher, car elle 4 cause de grandes douleuiB. JTespére» Monsieur, «pie la mémoire
u portoit bien. Mais ce ff^est ni M. de Villars, ni
i> la plupart des autres que nous connoissons^
» M. de Berwick, qu'on Ipuoitfort en Espagne,
» n*a pas été fort approuvé en Flandre ; )e ne
^ $ais si la cabale de M. de Vendôme n*en a pa$
» été cause. Il faudroH de plus à notre prince
» quelque homme en dignité auprès de lui ; flùt
» à Dieu que vous y fussiez ; vous auriez pu lui
» donmer plus d'action pour contenter les troupes»
» Ce qui est certain, c'est qu'il demeurera dans ua
» triste avilissement aux yeux de toute la France
» et de toute l'Europe , si on ne lui donne pa^
» l'occasion et les secours pour se relei^r, et
» pour soutenir nos affaires. Si M. de Vendôme
» revient tout seul avec un pouvoir absolu, il
» court risque de mettre la France bieu bas ; il
» faut savoir faire ou la guerre, ou la paix. H
» faut dans <;ette extrémité un grand courage ou
^ contre T^nnemi, pour l'abattre malgré ses pros-
» pérîtes, ou contre soi-noiéme, pour s'exécuter
» sans mesure , ayant qu'on tombe encore plus
» de M. de Croisilles , qui m'a aimé , vous engagera h me donner
» quelque petite place dans votre cœur 5 il y a long-temps que je
V vous honore de tout le mien avec tous les sentimens qui vous
j> «ont dus. Personne n'est plus parfaitement que je le suis pomr
» toujours , Monsieur, votre trés-humble et trés-obëissapt $ervi-
» teqr.
sFii., arehcv, duc de Camhrai. »
ll8 HISTaiRE BE FÉNÉLON,
» bas, ou qu*on ne soit*plus à portée de se faire » accorder des conditions supportables.
» Pour le jeune prince , s*il est mou, amuse et 9 foible en arrivant k la Cour, il demeurera » méprisé et hors d'état d'avoir sa revanche* Il » faut qu'il parle avec respect et fermeté ; qu'il n avoue les torts qu'il peut avoir ; qu'il peigne ^> M. de Vendôme au natbrel; qu'il mette toute » la campagne devant les yeux du Roi ; qu'il de- » mande à relever son honneur et celui des ar- » mes de Sa Majesté, en commandant l'année » prochaine avec un bon général sous lui. S'il ne » presse pas avec une certaine vigueur, il de- » mcurera danis le bourbier. Il faut le faire en SI aiTivant. La réputation de ce jeune prince est » sans doute plus importante à la France qu'on » ne s'imagine. Rien ne décrédite tant le Roi et » l'Etat dans les pays étrangers, que de voir son » petit-fils avili à la tête des armées, n'ayant sous 3> lui pour général qu'un homme qui ne sait ni , » prévoir, ni préparer, ni douter, ni consulter, :o ni aller voir; qui se laisse toujours surprendre ; » qu'aucupe expérience funeste ne corrige; qui >i se flatte en tout ; qui est déconcerté au premier » mécompte ; enfin , qui fait la guerre comme » M. le duc de Richelieu joue, c'est-à-dire , qui » hasarde tout sans mesure dès qu'il est piqué. Si
LiyaE ssPTiBiffE. 119
» les ennemis au printemps entament notre fron- » tière d^à à demi-percëe, rien ne les pourra » airéter dans la Picardie.. Vous connoissez Té- » puisement et Findisposition des peuples ; Dieu » veuille qu'oif y pense ; mais on ne pourra se ré- » soudre ni à changer de méthode pour la guerre, » ni à s'exécuter violemment pour la paix ; et » rhiver, déjà fort avancé , finira avant qu*on ait » pris de justes mesures. M. de ChamiUart me » dit en passant ici , que tout étoit désespéré » pour soutenir la gaerre , à moins qu'on ne » pût tenir les ennemis afiàtoés dans cette fin » de campagne^ entre le canal de Bruges » l'Es- » caut , et notre frontière d' Artois. Toutes ces » eq>érances sont évanouies ; mais M. de Cha- «millarty qui me représentoit très -fortement » Vimpuissance de soutenir la guerre , disoit d'un » autre oôté qu'on ne pouvoit point chercher » la paix avec de honteuses conditions. Pour » moi y Je fus tenté dé lui dire : Ou faites mieux >» la guerre^ Ou ne la faites plus si vous canU'- » nuez à la faire ainsi. Les conditions de la paix » seront encore plus honteuses daûs un an qu'au- » jourd'hui; vous ne pouvez que perdre à at- » tendre. Si le Roi venoit en personne isur. la » frontière p il se^oit cent fois plus embarrassé » que M. le duc de Bpurgogne; il verrait qu'on
I20 HISTOIRE DE FÉHÉLOM,
» manque de tout^ et dans les places , en cas de » siège, et dans les troupes , faute d'argent; 9 » verrait le découragement de l'armée, le dëgoiH. a» des officiers, le relâchement de la discipline ^ » le mépris du gouvernement, l'ascendant des » ennemis, le soulèvement secret des peuples 1» et Firrésolution des gënërauiE, dès qu'il s'ag% » de hasarder quelque grand coup. Je ne sauroîs » les blâmer de ce qu'ils hésitent dans ces cir- » constances; il n'y a aucune principale tête qui » réunisse le total des affaires, ni qui ose rien » prendre sur soit Le branle donné du temps » de M. de Louvois. est perdu ; l'argent et la vi« 31 gueur du commandement nous manquent ; A » n'y a personne qui soit à portée de rétablir ces 3> deux points essentiels ; quand même on le poup- » roit,il faudroit trop de temps pour remonter » tous ces ressorts. Oii ruine et on hasarde la » France pour l'Espagne. Il ne s'agit plus que » d'un point d'honneur qui se tourne en déshon- » neup dès qu'il est mal soutenu. Ni le Roi, ni » Monseigneur, ne peuvent venir défendre la » France ; M. le duc de Bourgogne, qui est notre » unique ressource , est malheureusement décré* » dite, et je crains qu'on ne &sse rien de ce qu'il » faut pour i*elever sa réputation.
» Voilà, mon bon duc, ce qui me passe par