LIVRE SEPTIÈME
jalousie du pouvoir supr^e confirmée par une gne an gouhabitude de cinquante ans.
ce Toute la Cour fut étrangement surprise (<) , j> lorsque le Roi , ayant retenu un n^atin lenou- » veau Dauphin seul dans son cabinet y ordonna » le même jour à ses ministres d'aller travailler » cbez le jeune prince toutes. les fois qu'il les » manderoit ; et jsans être mandé encore , de lui » aller rendre compte de toutes les affaires , dont , » une fois pour toutes ; il auroit ordonné de le » faire.
» Il n'est pas aisé de rendre letnouyement pro- » digieux que fit à la Cour un ordre si directe* » ment opposé au goût, à l'esprit , aux maximes , à » l'usage du Roi, si constant jusqu'alors; qui par » cela même marquoit une confiance pour le » Dauphin, qui n'alloit à rien moins qu'à lui re- » mettre une grande partie de la dispositiqn des » affkires. Ce fut un coup de foud^*e sur les mi- » nistres dont ils se trouvèrent tellement étour- » dis f qu'ils n'en purent cacher l'étonnement , ni » le déconcertement..... Quelle chute pour de ».tels hommes, que d'avoir à compter avec un 9. prince qui.n'avoit plus rien entre lui ^t le » trône, qui étoit capable, laborieux, éclairé, >i avec un esprit juste , supérieur^ <)ui avoit acquis
(0 Mémoires d« SaintrSimon»
1^4 HISTOIRE DE FÉlfÉLON, i
» sur un grand fond» t(mt fait depuis qu-il étoit » dan% le conseil , à qui rien ne manquoit pour » les éclairer; qui, avec ces qualités , avoil le » cœur bon ^ étoit juste , aimoit Tordre; qui avoit » du discernement^ de Tattention, de r^pplica- » tion à suivre et à démêler ; qui savoit tourner 9 et approfondir; qui ne se payoit que de dioses^ 9 et point de langage ; qui vquloit déterminé- 9 ment le bien pour le bien; qui pesoit tout au 9 poids de la conscience ; qui^ par un accès facile » et une curiosité estimable , voudroit être ins- 9 truit de tout; qui sauroit comparer et appré- 9 cier les choses ^ se défier , et se confier à propos 9 par un juste discernement »«
Tel étoit ^ et tel apparut tont-à*coup Télève de Fénélon.
Nous avons cru nécessaire dé rapporter ce long fragment des Mémoires de Saint-Simon; il a été, écrit par un témoin oculaire , un observateur attentif et instruit ; il a été écrit après la mort du jeune prince , et dan^ un temps oè l'intérêt et la flatterie n ont eu aucune part au sentiment qui Fa dicté; il sert à expliquer les jugemens contradictoires qn on a portés sur M. le duc de Bourgogne à des époques différentes; il devoit naturellement entrer dans la vie de Fénélon, puisque Fénélon avoit consacré sa vie à pr^arer
LITHE SEPTIEME. 1^5
à la France un tel roi 5 il montre eniin que le duc de Boui^ogne étoit digue de concevoir^ et capable d'exécuter les plan$ de gouvernement' que Fenéloh lui proposa^ et que nou/s ferons bientôt Connoitre«
Aussitôt que Fénélon fut instruit de la mort du F^^^}'
Conseils de
premier Dauphin , et de Tâevalion prématurée Fénélon an où cette espèce d'association à l'empire plaçoit ''^^^''*'*^^^ le duc de Bourgogne , il crut devoir lui adresser 1711. des conseils conformes à ses nouvelles destinées* C^*""^*^') Ce n'est plus Mentor^ dont la voix douce et paternelle apprend au jeune Téléinaque à régner sur les rochers sauvages de la petite île d'Ithaque ; c'est un pontife y armé de la puissance et de la majesl^ de la religion , qui vient révéler, au nom du ciel y à l'héritier d'un grand empire, les devoirs redoi^tables qui lui sont impo&és : et tandis que 4^8 courtisans adulateux^ et des ministres trem-blans ne parlent au duc de Bourgogne que de sa puissance et de l'éclat du rang suprême, Fénélon, dans ses leçons augustes et sévères, ne lui retrace que de grands dangers et de grandes obligations. Telle est l'espèce d'ini^ression solennelle et .religieuse qu'on éprouve en lisant la lettre qi&e ]Çéndlon adresse au duc de Beauvilliers, pour être mise soiis les yeux du nouveau Dauphin.
1^6 HIStOIEB DB'FÉNéLON,
c< Dieu vient de frapper un grand coup CO ; n.mais sa main est souvent miséricordiense , jus- 3» qae dans ses coupf les plus rigoureux. Nous » avons prié dès le premier jour; nous prierons s> encore. La mort est une grâce en ce qu'elle est » la fin de toutes les tentations : elle épai^e la » plus redoutable de toutes les tentations d'ici }> bas, quand elle enlève un prince avant (^vtîl » règne. Ce spectacle affligeant est donné au s> monde y pour montrer aux hommes éblouis » combien les princes ^ qui sont si grands en ap* n parence^ sont petits en réalité. Heureux^ ceux » qui j comme saint Louis^ n'ont jamais fait usage » de leur autorité pour flatter leur amour -pro« >i pre, qu^ T-ont regardée comme un dépôt qui » leur est confié pour le seul bien des peuples^ » // est temps de se faire aimer ^ craindre, esté-* » mer. Il faut de plus en plus tâcher de plaire aa }> Roi, de s'insinuer> de lui faire sentir .un atta- » chement sans bornes ^ de le ménager , et de le » soulager par des assiduités et des complaisances ^> convenables. Il faut devepr le conseil de Sa 3). Majesté, le père des peuples, la consolation des » affligés, la ressource des pauvres, l'appui de » la nation, le défenseur de l'Eglise, l'ennemi de 3> toute. nouveauté; il faut écarter les flatteurs ^
(0 Manuscrits.
» s'en
» s^eti défier ; distinguer le mérité , le chercher^ n le prévenir) apprendre à le mettre en œuvre ^ » écouter tout, ne croire rien sans preuve , et se » rendre supérieur à tous , puisqu'on se trouve SI au-dessus de touSi Celui qui fit passer David ^ }> de la houlette au sceptre de roi, donnera une » bouche et uue sagesse à laquelle personne ne » pourra résister, pourvu qu'on soit simple ^ re- » cueilli, défiant de soi-même , confiant en Dieu D seul. Il faut vouloir être le père^ et non le » maître. Il ne faut pas que tous soient à un seul; » mais un seul doit être à tous poutjbi^e leur » bonheur »i
On peut bien ciroire que Fénéloil ti'âppirit pat sans la plus douce satisfactioti les succèè du duc de Bourgogne à la Cour et danà le public , Yes-* pèce d'autorité que sa sage conduite lui dpnnoit déjà dans le gouvernement et dans l'opinion, et le retour subit de tous les cœurs et de tous les es^ prits en sa faveur. Il porta son attentiôti à diriger tous ses pas dans cette nouvelle carrière, qui offroît de grandes diffit^ultés à côté de grandes facilités. Dans l'impossibilité d'entretenir dirëc-^ tement avec le jeune prince une correspondance habituelle, dans un moment oii il étoit âansdoutef plus surveillé que jamais, et où Louis XIV ti'au'^ roit point pardonné à son petit -fiils de s'abau- Fénélon. Tom. iT. 12
1^8 HISTOI&E DE FÉNÉLOBTy
donner aux inspirations de son ancien précepteur, Fénélon se sei*voit du duc de Chevreuse comme de Tintermédiaire le plus utile et le plus naturel , pour faire arriyer jusqu'au nouveau Dauphin ses conseils, ses leçons et ses vœux.
ic U y avoit déjà des années que le duc de Beau- » viUiersCO avoit initié le duc de Chevreuse au-» » près du duc de Bourgogne , et qu'il Tavoit ac- » coutume à le considéi*er comme une seule chose « avec lui. Le liant naturel et la douceur de Tes- >i prit de Chevreuse , son savoir et sa manière de » savoir et de s'expliquer, ses vues fleuries, quoi* » qu'un peu sujettes à se perdre, fureat des qualités » faites pour plaire à ce jeune prince, avec lequel » il avoit souvent de longs téte-à-téte , et qui le » mirent si avant dans sa confiance , que M. de n BeauviUiers s'en servoit souvent pour des choses » qu'il crut plus à propos de faire présenter par » son beau-frère, que par lui-même. Gomme ils » n'étoient qu'un, tout marchoit en eux par le » même esprit, couloit des mêmes principes , ten*« » doit au même but, et se référoit entre eux » deux , en sorte que le prince avoit un seul con.- » ducteuren deux différentes* personnes, et qu'il » avoit pris beaucoup de goût et de confiance au » duc de Chevreuse y qui depuis long- temps étoit
(0 Mémoires du duc de SaîntrSlmoiL.
LIVllE SEPTIÈME. l'JQ
u bien reçu à lui dire tout ce qu il pensoit de lui, s» et ce qu il désiroit sur sa conduite , et toujours 3» avec des intermèdes d^histoire, de science et ^ de piété )».
D'ailleurs y le caractère du duc de Beauvillieis étoit naturellement plus froid ^ plus circonspect et plus réservé que celui du duc de Ckevreuse '; il aimoit mieux attendre la confiance de son élève que la prévenir, et le jeune prince , toujours assuré de trouver dans la tendresse de son ancien gouverneur les conseils les plus désintéressés y et les consolations les plus pures , venoit entretenir sans cesse auprès de lui cet amour de la vertu et du bien public que ses instituteurs avoient allumé dans son cœur comme le feu sacré, symbple du salut de la patrie.
ce On peut dire de ces deux beaux -frères (0^ » qu ils n'étoient qu'une ame, et que M. de Gam-* » brai en étoit la vie et le mouvement. Leui; aban- » don pour lui étoit sans bornes ; leur commerce » secret étoit continuel ; il étoit sans cesse con- » suite sur les grandes et lés petites choses puj> bliques, politiques, domestiques. Leur confiance » étoit entre ses mains; le jeune prince se consul- » toit par eux , et c'étoit par eux que s'entrete^ » noient cette amitié, cette estime, cette confiance
(0 Mémoires dn duc de Samt-Simôn.
l8o HISTOIAE DE FÉSÉLOS',
» si haute et si connue qu'il efut toujours pour 9 Fénélon. Il comptoit les entendre tous trois , » quand il ëcoutoit Tun d'eux ».
Ce concert si parfaitement établi, dont aucune Cour n*a peut-être offert un second exemple, dorinoit au duc de Clievreuse la facilité de voir à chaque instant le nouveau Dauphin , et de lui communiquer toutes les lettres de Tarcfaevéque de Cambrai, sans inconvénient , sans danger, sans alarmer Tesprit ombrageux du Roi et de madame de Maintenon , et sans offrir de prétexte à la jalousie des ministres.
M. de Saint-Simon nous a peint Tadmirable conduite du jeune Dauphin dans sa nouveUe position , et la lettre suivante de Fénélon nous fait voir qu elle lui avoit été tracée jusque dans les plus petits détails, par son sage instituteur. XLVni. . a Le P. P. ( M. le duc de Bourgogne) doit pren*
Lelire de
FëBélon att ^ ^^^ sur lui, plus que jamais, pour parottre ouducdeChe- ^ yert, prévenant, accessible et sociable. Il faut
yreuse , i^
mai 171 1. ^ qu'il détrompe le public sur les scrupules qu'on (Manuicr.) ^ i^^ impute; qu'il soit régulier en son particu^ » lier^ et qu'il ne fasse point craindre à la Cour J9 une réforme sévère^ dont le monde n'est pas » capable , et . qu'il ne faudroit même mener ^ qu'insensiblement^ si elle étoit possible; nous » allons prier pour lui* 11 ne saur oit trop s'appli-
LiVRK SEPTIEME. l8l
» qaer k plaire au Roi , à lui éviter les moindres » ombrages; à lui faire sentir une dépendance » de confiance et de tendresse, à le soulager dans » le travail y et lui parler avec une force douce » et respectueuse , qui croisse peu à peu. // ne » doit dire que ce qu'on peut porter; il faut avoir » préparé le cœur, aidant de dire les vérUés pé*^ » niblesj auxquelles on n'est pas accoutumé. » Au reste, point de puérilités , ni de minuties » en déi^otion. On apprend plus à gouverner, en » étudiant les hommes, qu'en étudiant les livres »« Déjà la réputation du nouveau Dauphin s'éten* doit rapidemenjt de Versailles et de Paris jusqu'aux extrémités de la France, et Fénélon com* i^ençoit à jouir du succès de ses soins et de ses vœu^. Toutes les lettres qui arrivoient à Cambrai 4!e toutes les parties du royaun;iey attestoient una« nimement Tespèce d'abandon avec lequel tous les cœurs se livroient aux espérances d'ordre et de bonheur qui alioient succéder à tant de confusion, de ténèbres et de calamités. On voit dans une lettre de Fénélon qu'il ne peut se défendre lui* même de cette espèce d'émotion gép^rale; mais il n'ose cependant s'y abandonner qu*avec cettd n^é&ance modeste, que l'on conserve toujours, lorsqu'on est trop diilicile sur le mérite de son prQpre ouvrage,
l8a HISTOIRE DE FÉNÉLONy
Lettre de ce J*en tends dire que le P. P. fait mieux ^ que duc^de^che" ** ** réputation se relève , et qu'il aura de l'au- ▼reuse , a4 » torité. Il faut le soutenir , lui donner le tour {^OBcr. ) ** ^^* affaires, Faccoutumer à voir par lui-même , » et à décider. Il faut quHl traite avec les hommes » pour découvrir leurs finesses, pour étudier leurs » talens, pour savoir s'en servir malgré leurs dé- » fauts. Il faut le mettre eif train de rendre compte » au Roi , de lé soulager, et de lui aider à décider » par une manière insinuante de lui proposer son » avis; s'il le fait avec respect et zèle, il ne donj» nera aucun ombrage, et sera bientôt cru. Qu'il » se donne tout à Dieu, pour n'agir que par son » esprit », Toutes les réflexions et tous les conseils de Fé- > nélon au nouveau Dauphin n'ont jamais pour objet que Fintérét de sa propre gloire , et le bien des peuples qu'il étoit appelé à gouverner. Dans ce grand diangement de scène, qui devoit natui*ellement amener un si grand changement dans la situation personnelle de Fénélon , il ne fait jamais un retour sur lui-même. Ceux même de ses amis intimes, avec qui il étoit le plus accoutumé à montrer son ame toute entière , à qui il pouvoit au moins laisser apercevoir l'espérance consolante d*être réuni avec eux, avant que la mort les séparât pour toujours, lui reprochent sou-