‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 4)Chapitre 81 sur 107 · I.ITKE HUITIÈME. Sl8l · texte numérisé non relu

I.ITKE HUITIÈME. Sl8l

temps dans ses raisonnemens ^ et quelle ri<jiesse

il étale dans sa diction! que d'élévation dans ce

morceau sur l'union de Tame et du corps (0 !

« Comme l'Ecriture nous représente Dieu, qui

» dit que la lun^iere soit, et elle fut; de même

» la seule parole intérieure de mon ame, sans

u effort et sans préparation , fait ce quelle

» diu Je dis en moi-même j par cette parole si

n^ intérieure, si simple et si momentanée : Quç

» mon corps se m^we, çt il se meut* A cette

» simple et intime volonté toutes les parties de

^ mon corps travaillent; déjà. tous les nerfs sont

» tendus, tous les ressorts se h4tent de concourir

» ensemble j et toute la machine obéit, comme

» si chacun de ses organes les plus secrets enten^

» doit une voix souveraine et toutes puissante,

» FJoilà sans doute la puissance Ip^plus simple- et

» la plus efficace que l'on puSsse.c^ikQe^oir ; il ny

» en a aucun exemple dans tQus les êtfhçs que

» nous connoissons; c'est précisément celle que

9 tous les hommes^ persuadé^ de fa divinité, lui

9 attribuent dans tout l'univers. .L'ait^u§roisrje

)k à mon foihle esprit ou à,hi puissanûe qu'il a

» sur mon corps, qui est si différent de lui? Croi'-

» rai'je que ma volonté a cet empire suprême

» par son propre fond; elle qui, est sifoibleetsi

(s) Fénélon, Démonstration âe VExistence de Dieu.

a82 HISTOIIIB DE FÉJlÉLONy

» impuissante? mais d'ail vient que parmi tant » de corps elle na ce pouvoir que sur un seul? » Nul autre corps ne se remue selon les désirs de » ma volonté. Qui lui a donné sur un seul corps » ce qu'elle na sur aucun autre ? »

Si Fenélon a suivi GicëiH)ii dans la premik'e partie de son Traité ^ dans la seconde il suif Desr cartes (0. « Il se sert de son doute méthodique » pour parvenir à la connoissance d'une première » vérité y et bientôt il arrive , comme lui , à cette » proposition fondamentale, base de toute c^erti* a tude : Je pense ^ donc Je suis. Il s'élève ensuite » comme lui de conséquence en conséquence , s> jusqu'à ridée de Têtre nécessairement infini, » que nous appelons Dieu. Cette idée exalte son >i imagination sensible, et il prouve que rien ne » caractérise mieux la IMvinité que ce mot vrai** » meni sublime : Celui qui est. Il w veut pas >> qu'on y ajoute rien, pas m^me le mot d'infini »•

Fenélon réfute en passant ce qu^on nomme le spènesismcj mais en peu de. mots t <c On voit, >> ajoute M. de Laharpe, qu^il dédaigne de s'oc* » cuper long-temps d'un système en généml si » obscur et si monstrueux dan; ce qu'on en peut » comprend!^. C'est en effet une peine bien per^ » due que de chercher à entendre un homme

(0 Laharpe.

LIVKE HUITIÈME. 283

» qui probablement ne s est pas entendu lui^

» même. Fénélon fait ce qu'il peut pour Tinter»

» prêter, et r&ume son inintelligible livre en

^ quatre pages qui contiennent tout ce qu il est

» possible d'y apercevoir. Il est vrai que Tobsicu-

» rite même de Spinosa est ce qui a le plus con-^

» tribué à sa réputation; on Ta cru profond ,

» parce qu'il falloit le deviner, et quelques gens

» se sont piqués d'en venir à bout. Mais si l'écri-

» vain qu'il faut deviner exerce quelques curieux,

» il rebute la plupart des lecteurs , et si la philo-«

j) Sophie, comme on n'en peut douter, a l'évi-

» dence pour but, quoi de moios philosophique

» que l'obscurité »?

L*estime universelle dont jouissoit Fénélon^ '^^^'

' Correspon-

un goût particulier pour son caractère, et la ma- dance deFénière dont il avoife traité ces grandes questions? T ^^^q^, ^ de philosophie, fiiient naître au dae d^Qrléansî le Usm, désir d'entretenir avec lui une coiTespondance directe sur des sujets si dignes de la méditation dû fous las esprits éclaires. La douleur et l'indi^ gnàtipn publicpa^, qui s'étoient élevées avec tant de chaleur contre ce prince à la mort du duc et de la duchesse' de: Bourgogne, avoient enfin' cédé ki^opiDion plus^ réfléchie de& hommes sages 0t ïUodébé». Ç'étûieni les amis les plus vertueux, du doe^ide Bourgogrie^ qui avoient le plus con*^-

â84 HISTOIRE DE FÉNÉLONy

tribué par leur conduite et leurs discoui*s à dissiper de funestes préventions, qu'ils se reprochoient peut-être d'«avoir partagées dans le premiçr sentiment d'une douleur trop légitime. En déplorant le pernicieux usage que ce prince faisoit des rares qualités que la nature lui avoit données ^ les ducs de Bea^iviltiers et de Cbevreuse attendoienti>eaucoup de ses lumières et de ses talens pour le salut de la France , et aimoient k se confier à sa générosité naturelle pour la conservation de Tenfatit destiné à succéder à Louis XIV*

Le duc d'Orléans avoit senti tout le mérite d'une conduite si estimable , et sa reconnoissance pour les deux amis de Fénélon s'étoit portée sur

Fénélon lui-même,

Ce prince y dont l'esprit étoit si étendu , dont le caractère étoit si foible; qui avoit tous les sentimens d'une ame généreuse et toutes les passions d'un cœur corrompu ; que son génie appeloit à gouverner, et qui fut toujours asservi par le goût effréné du plaisir ; qui commanda les armées ave^< la "valeur la plus brillante, et qui lut subjugué par un ministre indigne de sa confiance; qui réu-^. nissoit les connoissances les plus rares, et n avoit pas une notion de morale; qui. ambition ooit tous les genres dé gloire, exoepté-cèlle (]u.e don9e:la vertu; qui se refuâoit à< croire k la. religion^ et

crôjoit à Tastrologie ; ce prince , m^ange étonnant des qualités et des vices les plus contraires , étoit cependant forcé de rendre hommage à la vertu y en retrouvant dans Fénélon tout ce qui fait aimer et respecter la vertu.

Il avoit d'ailleurs trop d'^prit pour rester dans une indifférence stupide sur ces premières notions qui s'ofirent à Tintelligence, et H étoit trop curieux de l'avenir (0, pour n être pas au moin^ occupé de sa propre destinée.

Il ne craignit pas de confier à Fénélon ses questions et ses doutes sur le culte de la divinité y sur rimmortalité de Tame et sur .le libre arbitre.

On a la réponse de Fénélon, et elle est imprimée, « avec ses admirables lettres sur la religion, » faites, dit M. de Labarjpe, pour plaire à ceux » mêmes qui n'aiment pas Fénélon ».

Ces questions, presqu aussi anciennes que le monde, ont excité dans tous les temps Tinquiète curiosité des humains ; elles ont été souvent Tobjet de la tranquille méditation des sages; elles ont quelquefois intimidé et découragé la vertu souffrante et malheureuse; elles ont exercé la religieuse résignation de ces âmes pures et sublimes dans leur simplicité, qui, dédaignant d'arr-éter

(0 Expression de Fénélon sur ce prince.

leurs regards sur un monde qui passe et -qui {Ait, ont transporté leurs pensées et leurs espérances dans cet ordre immuable et éteriiel, où toiis les voiles seront déchirés,* et où toutes les énigmes seront expliquées.

De nos joui^s , toutes ces questions se sont renouvelées et ont été agitées avéc une espèce de frénésie ; ce n^est plus comme obscures et comme difficiles qu*on les a discutées. Une génération folle et présomptueuse a accusé de foiblesse et de timidité tous les siècles qui Font précédée ; elle a prononcé sans eitamen et sans discussion sur des questions que les plus grands génies n'avoient abordées qu'en tremblant ; il n est pas étonnant qu'elle ne se soit pas rencontrée avec eux dans la recherche de la vérité.

II ne peut être indifférent à personne de savoir comment Fén^on a considéré des objets si importans pour tous les hommes. Son nom est cher à tous les amis de la religion , et il comtndhde le res]ctect à ceux mêmes qui ont affecté dé secouer le joug de la religion. C'est par cette raison que nous ne craignons pas de développer son opinion avec une certaineétendue. L'importance dit sbjet doit inspirer un gratid intérêt , et la darté qu'il a répandue sur des matières si difficiles peut soutenir l'attention.

livub HutTiÈMB* 287

TàB duc d'Orléans , en les proposant k.Fénélon ^ lui avoit deiiiandé de ne les considérer que sous des rapports philosophiques. Ce nVtoit point ïé^ véque qu'il consultoit ^ ce n'étoit point une règle de doctrine qu'il demandoit ; c étoit à la raison supérieure de Fénélon que sa raison foible et incertaine consentoit à soumettre ses doutes et ses anxiétés^ Ainsi toute cette discussion devoit rester étrangère à tous les témoignages et à toutes les atitorités d'une révélation positive j l'existence de Dieu étoit la seule vérité qu'il consentit à reéon* noître ; tous les raisonnemens dévoient découler de ce seul principe fondamental , et tontes les conséqueûces dévoient s'y rallier par des rap*ports nécessaires et incontestables.

Fénélon considéra te culte religieux sous le Da culte rerapport de Dieu et de? l'homme. ^^^^*

Dieu a dit : « Je ne donnerai poini ma gloire » àun autre iT^nt vient de lui; il faut que tout n retourne à lui. Il ne peut^voir créé des êtres )> intelligms, qu'en voulant que ces êtres em<* » ploient leur intelligence à le connottre et à » radmiï'er> et leur vokkité k l'aimer et à lui » obéir. Nous sommes ^ non à nous , mais à celui » qui nous a faits. l)i«tty en eréànt l'homme^ sVst » proposé^ comme fin dé son ouvrage , de se faire » conuottre anùme téi-ilé iufinie ^ et de se faire

a88 HISTOIRE DE FÉKÉLON,

» aimer comme bonté universelle. Dès qu'on stip« » pose que Dieu seul doit avoir d*abord tout notre » amour^ comme auteur de notre existence ^ et » par conséquent notre premier bienËtiteur^ il » ne reste plus aucune question sur le culte divin, » parce qu^il n'y a point d'antre culte que Famour, » dit saint Augustin , nec coliturnisi amando., » c'est Tadoration en esprit et en vérité ; c'est Fu- B nique fin pour laquelle Dieu nous a faits ; il ne » nous a donné de Famour qu'afin que nous Fai- » mions. Faites que les hommes soient pénétrés » de Famour qu'ils doivent à Dieu comme créa- » teur et comme conservateur , tous les doutes » sont dissipés , toutes les révoltes du cœur hu« » main sont appaisées y tous les prétextes d'irré- » ligion et d'impiété s'évanouissent. Je ne rai- » sonne point \ je ne demande rien à l'homme ; » je l'abandonne à son amour ; qu'il aime de tout » son cœur celui à qui il doit tout, et qu'il fasse » ce qu'il lui plaira ; pe qui lui plaira ne sera que ^ la plus pure religion ; voilà le culte parfait \ il » ne fera qu'aimer et obéir. La nation des justes, » dit l'Ecriture , n'est qu'obéissance et amour.

» Cet amour , dira-t*on , est un culte intérieur j » mais le culte extérieur où le trouvera -^t- on? 1» Pourquoi supposer que Dieu le demande? Mais » ne voit-on pas ^ue le culte extérieur suit néces-

» sairement

>» sairement le culte intérieur de Tamour 7 Qu'on 3» suppose une société d*hoinmes qui se regardent » éomme n'étant tous ensemble sur la terre qu une » seule famille, dont le père est au ciel 5 n'est- il » pas vrai que dans cette divine société ^ la bouche » parlera sans cesse de l'abondance dii cœur? Us » admireroi^t sans cesse l'auteur de leur existence ; » ils aimeropt sa bonté qui le porte à veiller sur » eux comme sea enfans; ils chanteront ses louan- » ges ; ils le béniront pour tous ses bienfaits ^ il » s'établira, une généi'euse émulation pour celé- » brer sa gloire , et un^ tendre compassion pour » ceux d'entreux qui méconnoîtroient les devoirs » que.la reconnoissance leur impose. Qu'appelez- » vous un culte extérieur si celui4à n'en est pas 7 » Ilfaudroity dira-t-on, prouver qu'outre l'a- » mour et les vertus , qui en sont inséparables , » l'homme doit à Dieu des cérémonies réglées et » publiques ; mais ces cérémonies ne sont point » l'essentiel de la religion , qui consiste dans l'a* » mour et dans les vertus ; ces cérémonies sont » instituées y non comme étant l'effet essentiel de » la religion , mais seulement pour être les signes » qui servent à la montrer , à la nourrir en soi* » même ; à la communiquer aux autres. Ces cé- » rémouies sont à l'égard de Dieu ce que les » marques de respect sont pour un père , ce que Fékélon. Tom. IV. 19

Zgà BISTOIEE DE FÉNÉLOM,

» les honneurs et les hommages extérieurs sont M pour un roi. N'est-il pas évident que les hommes » attachés aux sens , et dont la raison est foible , » ont encore plus de besoin d'un spectacle pour » imprimer en eux le respect d une majesté invi« » sible et contraire à toutes leurs passions. Ce » sentiment est si naturel à Thômme , que tous » les peuples qui ont adoré quelque divinité , ont » fixé leur culte à quelques démonstrations exté* » rieures qu'on nomme des cérémonies. Dès que » l'intérieur y est, il faut que l'extéiieur l'ex- » prime et le communique à toute la société. Le » genre humain, jusqu'à Moïse, faisoit des of- » frandes et des sacrifices; Moïse en a institué » dans l'Eglise judaïque ; l'Eglise chrétienne en a » reçu de Jésus -Christ. Quand Dieu n'a point » réglé ces cérémonies par des lois écrites , les » hommes ont suivi la tradition dès l'origine du » genre humain ; quand Dieu a réglé ces céré- A monies par des lois écrites , les hommes ont dû » les observer inviolablement ; les protestans » mêmes, qui ont tant critiqué nos cérémonies, » n'ont pu s'empêcher d'en retenir beaucoup; » tant il est vrai que les hommes en ont besoin. » On n'a qu'à comparer maintenant ces deux » divers plans : dans l'un , chacun reconnoissant » le vrai Dieu, l'honoreroit intérieurement à sa

LITKE HUITIEME. agi

» mode y sans en donner aucun signe au reste des » hommes. Dans rautré, on a un culte commun » par lequel chacun se recueille ^ nourrit son i»amom*^ édifie ses frères, annonce Dieu aux » hommes qui l'ignorent ou l'oublient, s'entre- » tient dans le goût de toutes les vertus que la » charité religieuse, bien plus active aue la » simple bienfaisance, inspire pour le bonheur et » l'ordre de la société, et pour le soulagement » de toutes les misères humaines. N'est-il pas clair » que le second plan est mille fois plus digne de » plaire à l'auteur de la nature et plus àccom- » mode au besoin des hommes que le premier ?

)> On objecte que Dieu est infiniment au-dessus » de l'homme; qu'il n'y a aucune proportion » entre eux ; que Dieu n'a pas besoin de notre » culte, qu'enfin ce culte d'une volonté bornée » est indigne de l'Etre infini en perfection ; il est » vrai que Dieu n'a aucun besoin de notre culte ; » mais il peut vouloir ce culte qui n'est pas indigne » de lui quoiqu'imparfait, et ce ne peut être que » pour ce culte quHl nous a créés.

^> Quand il s'agit desavoir ce qui convient ou » ce qui ne convient pas à l'Etre infini, il ne faut » pas vouloir le pénétrer par notre foible et » courte raison. Nous sentons nous-mêmes que 31 Dieu ne peut point avoir eu , en nous créant ^

29^ HISTOIRE DE FÉNÉLOlf^

» une fin plus noble et plus haute que celle de se

» faire connoitre et aimer par nous. Cette actioa

» de' connottre et aimer Dieu est la plus parfaite

» opératipn qu'il puisse tirer de sa créature, et

» qu il puisse se proposer comme la fin de son

» ouvrage. Si Dieu ne pouvoit tirer du néant

» aucune créature qu*à condition d'en tirer

» quefqu opération aussi parfaite jque la Divi-

» nité, il ne pourroit jamais tirer du néant au-

» cune créature, car il n y en a aucune qui puisse

n produire aucune opération aussi parfaite que

» Dieu. L'opération* la plus parfaite et la plus

» noble que la nature bornée et imparfaite dti

» genre humain puisse produire, est la connois-

}} sance et Tamour de Dieu. Ce que Dieu tire de

)> rhomme ne peut être qu'imparfait comme

» l'homme même; mais Dieu en tire ce que

» l'homme peut produire de plus parfait, et il

» suffit, pour l'accomplissement de l'ordre, que

» Dieu tire de sa créature ce qu'il en peut tirer

» de meilleur dans les bornes où il la fixe; alors

» il est content de son ouvrage; sa puissance a

» fait ce que sa sagesse demande.

» Nous ne saurions douter que les hommes ne 9 connoissent Dieu, et que plusieurs d'entr'eux » ne l'aiment ou du moins ne désirent de l'aimer. » Il est donc vrai que Dieu a voulu se faire con-

LIV^IE HUITIÈME. 2g3

31 nottre et se faire aimer ; car si Dieu n'avoit pas » voulu nous communiquer sa connoissance et 3» son amour/ nous ne pourrions jamais ni le » connoître ni Taimer. J'avoue que nous ne pou- » vous ni connoître y ni aimer infiniment Tinfinie » perfection. Notre plus haute connoissance de- » meurera toujours infiniment imparfaite en com* »,paraison de FEtre infiniment parfait. En un 3» mot^ quoique nous connoissions Dieu y nous ne » pouvons jamais le comprendre; mais nous le 3» connoissons tellement , que nous disons tout ce 31 qu'il n'est point ^ et que nous lui attinbuons les » perfections qui lui conviennent sans aucune » crainte de nous tromper. Il n y a aucun être » dans la nature que nous confondions avec Dieu. 3> Rien n'est si étonnant que Fidée de Dieu ; que 3» je porte au fond de moi -même , c'est l'infini 3) contenu dans le fini. Je ne comprends pas com- » ment je puis l'avoiF dans mon esprit; je l'y ai s> néanmoins. Il est inutile d'examiner comment 3» je puis l'avoir 9 puisque je l'ai ; le fait est clair 31 et décisif. L'homme qui connoit et qui aime 3» Dieu y selon toute sa mesure de connoissance 9» et d'amour, est incomparablement phis digne » de cet être parfait que l'homme qui seroit 3» comme sans Dieu dans ce monde , ne songeant 3» ni à le connottre , ni à l'aimer «.

294 HISTOIUE DE FÉNÉLOIf^

» Voilà deux divers plans de Touvragç de Dieu r » Fun est aussi digne de sa sagesse et de sa bonté » qu'on le peut concevoir; Tautre n'en est nuUe* » ment digne et n'a aucune (in raisonnable; il est- » facile d'en conclure celui que Dieu a suivi.

» Il est des hommes qui, par une hul^ilité » trompeuse et hypocrite , affectent de s'exagdrer )i leur bassesse y leur néant , et la disproportion » infinie qui est entre Dieu et l'homme, pour se- » couer le joug de la Divinité, et contenter toutes » leurs passions déréglées. Ils imaginent un Dieu » si éloigné de la terre , si hautain et si indiffé- » rent dans sa hauteur, qu'il ne daigne pas veiller » sur les hommes, et que chacun, sans être gêné » par ses regards, peut vivre sans règle, au gré x> de son orgueil et de ses passions. En faisant » semblant d'élever Dieu de la sorte , on le dé* » grade, car on en fait un Dieu indifierent sur le >» bien et sur le mal, sur le vice et la vertu de ses » créatures, sur l'ordre et le désordre du monde », qu'il a formé.

a Mais comparez ces deux plans : dans l'un, on V nous présente un Dieu sage, bon, vigilant, qui >i arrange, qui corrige, qui récompense, qui a>L veut être connu, aimé, obéi ; dans l'autre, on :» nous offre un Dieu insensible à notre conduite, » qui n'est touché ni de la Tertu, ni du 'vice;

LiviiE HUITIÈME. agS

.» qui abandonne rhomme au gré de son oi^eil » insensé et de ses honteuses passions , qui Iç né* 91 glige après Favoir créé, et qui ne se soucie » d'en être connu ni aimé, quoiqu'il lui ait » donné une intelligence pour le connoitre et. » une ame pour l'aimer. Comparez ces deux plans » dans le calme de la raison , dans le silence des » passions y dans un sentiment de vertu et de ;» bonne foi , et je vous défie de ne pas préférer ,31 le premier au second ».

C'est avec la même clarté d'idées et la même i>« /îmsimplicité de langage que Fénélon traite la ques- pamel tion de l'immortalité de l'aîne.

« Il est très-vrai que l'ame n'a point une ezis-

» tence nécetoaire. Dieu n'auroit besoin d'aucune

» action pour anéantir l'ame de Thomme ; il n'au-

» roit qu'à laisser cesser un moment l'action par

» laquelle il continue sa création en chaque mo-

i> ment y pour la replonger dans l'abîme du néiant,

» d'oii il l'a tirée.

» Mais il s'agit de savoir si l'ame a en soi des » causes naturelles de destruction qui fassent finir » son existence après un certain temps , et si on » peut démontrer philosophiquement que l'ame » n'a point en soi de telles causes.

» En voici la preuve négative. Dès qu'on a ^ supposé la distinction très -réelle de l'ame et

» du corps y on est tout ëtonné de leur union , » et ce n'est que. par la seule puissance de Dieu » qu'on peut concevoir comment il a pu unir et 1» faire opërer de concert ces deux natures si dis- » semblables. Les corps ne pensent point; les s> âmes ne sont ni divisibtes , ni étendues, ni figu7 » réesy ni revêtues des propriétés corporelles. La » distinction réelle et l'entière dissemblance de » nature de ces deux êtres étant ainsi établies, » on ne doit nullement s*étonner que leur union, » qui ne consiste que dans une espèce de concert » ou de rapport mutuel entre les pensées de l'un » et les mouvemens de l'autre/ puisse cesser sans 9 qu'aucun de ces deux êtres cesse d'exister. Il » faut au contraire s'étonner de ce que deux D êtres de nature si dissemblable peuvent demeu- » rer quelque temps dans ce concert d'opéra- » tions. À quel propos concluroit-on que l'un » de ces deux êtres seroit anéanti , dès que leur » union , qui leur est si peu naturelle , viendroit » à cesser? Il y a plus; représentons -nous deux » corps absolument de même nature ; séparez- » les, vous ne détruisez ni l'un ni l'autre. L'exis- » tence même de l'un ne peut jamais prouver » l'existence de l'autre ; et l'anéantissement du » second ne peut jamais prouver l'anéantissement » du premier; quoiqu'on les suppose semblables

» en tout , leur distinction réelle suffit pour dé* s» montrer qu'ils ne. sont jamais Vun à Fautre une » cause d'existence ou d'anéantissements

3> Si Ton doit raisonner ainsi de deux corps » qu on sépare et qui sont entièrement de même » nature y à combien plus forte raison doit-on rai- » sonner de même d-un esprit et d'un coi'ps dont » l'union n'a rien de naturel , tant leurs natures 3) sont dissemblables en tout ?

» L'union de l'ame et du corps ne consistant » que. dans un concert, ou rapport mutuel entre » les pensées de l'un et les mouvemens de l'autre^ » il est facile de voir ce que la cessation de ce » concert doit opérer. Ce concert n'est point na- » turel à ces deux êtres si dissemblables et si in* » dépendans l'un de l'autre. Il n'y a même que » Dieu qui ait pu, par une volonté purement il arbitraire et toute -puissante, assujétir deux » êtres, si divers, en nature et en opérations, à » ce concerta pour opérer ensemble. Faites cesser » la volonté purement arbitraire et toute -puis* » santé de Dieu, ce concert, pour ainsi dire, si » forcé, cesse aussitôt, jcomme une pierre tombe » par son propre poids d^s qu'une main ne la » tient plus en l'air. Chacune de ces deux parties » rentre dans son indépendance naturelle d'ope- » rations à l'égard de l'autre. Il doit arriver de là » que l'ame, loin d'être anéantie par cette désu-

298 IJISTOIRE DE FÉNÉLONy

» nion , qui ne fait que la remettre dans Son état » naturel , est alors libre de penser indépendam- » ment de tous les mouvemens du corps. La fia » de cette union n'est qu un dégagement et qu'une » liberté, comme Tunion n'est qu une gène et un » pur assujétissement Alors Famé doit penser » indépendamment de tous les mouvemens des » corps, comme on suppose dans la religion cbré- » tienne que les anges qui n ont jamais été unis » à des corps pensent dans le ciel.

» De son côté , le corps n'est point anéanti ; H i> n'y a pas le moindre atome qui périsse. Il n'ar- » rive, dans ce quon appelle la mort, qu'un » simple dérangement d'organes. Les corpuscules I» les plus subtils s'exhalent, la machine se dissout » et se déconcerte ; mais en quelque endroit que » là corruption ou le hasard en écarte les débris, » aucune parcelle ne cesse jamais d'exister; et tous » les philosophes sont d'accord pour supposer qu'il » n'arrive jamais dans l'univers l'anéantissement » du plus vil et du plus imperceptible atome.

M A quel propos craindroit-on l'anéantissement A» de cette autre substance noble et pensante , que » nous appelons l'ame? Comment pourroit-on » supposer que le corps, qui ne s'anéantit nulle- » ment , anéantisse l'ame qui est plus noble que » lui, qui lui est étrangère, et qui en est absolu- » ment indépendante.

LIVllE HUITI£|iIEr 299

» Il est vrai qu^en tout temps Dieu est tout- » puissant pour anéantir Famé ; mais il n'y a au« » cune raison de croire qu'il le veuille faire dans » le temps de la désunion du corps ^ plutôt que » dans le temps de Funion. Dès qu'on suppose la yr distinction de Tame et du corps y il faut con- » dure sans hésiter que Tame n'a ni composition , » ni divisibilité y ni figure, ni situation de par-^ » tieSy ni par conséquent arrangement d'organes. » Pour le corps qui a des organes , il peut perdre » cet arrangement de parties; il peut changer de » figure et être déconcerté; mais pour l'ame, elle D ne sauroit jamais perdre cet arrangement qu'elle D n'a pas, et qui ne convient point à sa nature/

» On pourroit dire que l'ame, n'étant créée » que pour être unie avec le corps , elle est telle- » ment bornée à cette société, que son âistence » empruntée cesse dès que sa société avec le » corps finit. Mais c'est parler sans preuve que » de supposer que l'ame n'est créée qu'avec une » existence entièrement bornée au temps de sa » société avec le corps. De quel droit le suppose«- » t-on au lieu de le prouver? On sait, et tous les » philosophes conviennent que V^^^stence du » corps n'est point bornée à la durée de la société M avec l'ame. Après que la mort a rompu cette » société , le corps existe encore jusque dans les

3oO HISTOIRE DE .FÉN ÉLON,

31 moindres parcelles. On voit seulement deux 3» choses : Tune , que le corps se divise et se d^- » range; c'est ce qui ne peut arriver à Tame, qui » est simple , indivisible et sans arrangement ; 31 l'autre y est que le corps ne se meut plus avec ^ dépendance des pensées de Famé. Ne faut -il » pas en conclure que Famé continue à exister de » son côté y et qu elle commence alors à penser » indépendamment des opérations du corps? » L'opération suit Fétre , comme tous les philo- 3» sophes en conviennent ; la nature de Famé et » celle du corps sont indépendantes Fune de P 3) l'autre y tant en nature qu'en opérations. La » fin. de leur société passagère les laisse opérer » librement , chacun selon sa nature qui n'a 9 aucun rapport à celle de Fautre.

» Enfin j il ne s'agit que de savoir si Dieu, qui » est le mattre d'anéantir Famé de Fhomme ou de » continuer sans fin son existence , a voulu cet » anéantissement ou cette conservation. Il n'y a 3» nulle apparence dé croire qu'il veuille anéantir » les âmes y lui qui n'anéantit pas le moindre » atome dans l'univers

3) Il faut néanmoins avouer que nous devrions 3» croire cet anéantissement si extraordinaire et 33 si diffidle à comprendre ^ supposé que Dieu » lui-même nous Fapprtt par sa parole. Ce qui

>» dépend de sa volonté arbitraire ne peut nous

» être découvert que par. lui. Ceux qui veulent

» croire la mortalité de Tame , contre toute vrai'

» semblance ^ doivent nous prouver que Dieu a

» parlé pour nous en assurer. Ce n'est nullement

» à nous à leur prouver que Dieu ne veut point

, » faire cet anéantissement ^ il nous suffit de sup*

» poser que lame de l'homme, qui est le plus

» parfait des^ êtres que nous connoissons après

» Dieu , doit sans doute beaucoup moins perdre

» son existence que tous les êtres qui nous envi-

» ronnent , et qui sont si inférieurs à l'ame. Voilà

» un préjugé raisonnable y constant, décisif; c'est

» à nos adversaires à venir nous en déposséder

» par des preuves claires et décisives. Or, ils ne

» peuvent jamais le prouver que par une décla-

» ration positive de Dieu même ; qu'on se taise

» donc ou qu'on nous montre une déclaration de

» Dieu pour cette exception à la loi générale

» qu'il a établie pour les êtres même physiques.

» Mais nous , produisons un livre qui porte » toutes les. marques de divinité, puisque c'est » lui qui nous a appris à connoitre et à aimer » souverainement le vrai Dieu. C'est dans ce livre » que Dieu parle si bien en Dieu, quand il dit : » Je suis celui qid est. Nul autre livre n'a peint » Dieu d'une manière digne de lui. Le livre que

3oa HISTOIRE DE FÉNÉLON,

» nous avons en main ^ après avoir montré Dieu » tel qu il est y nous enseigne le seul culte digne » de lui. Il ne s*agit point de Fappaiser par le sang » des victimes ; il faut Taimer plus que soi*méme ; » il faut renoncer pour lui et préférer sa volonté »' à la nôtre ; il faut que son amour opère en nous » toutes les vertus et n*y souffre aucun vice. G^est » ce renversement total du cœur de rhomme )) que rhomme n'auroit jamais pu imaginer; il y> n'auroit jamais inventé une telle religion, qui » ne lui laisse pas même sa pensée et sa volonté; y> lors même qu'on lui propose cette religion avec » la plus suprême autorité, son esprit ne peut la » concevoir, sa volonté se révolte, et tout son » fond est irrité. Il ne faut pas s*e^ étonner^ puis- » qu'il s'agit de démonter tout 1 ^omme-, de dé- » grader ce moi, qui lui est si cher, de briser » cette idole, de former un homme nouveau , et » de mettre Dieu en la place de ce moL Toutes » les fois que Thpmme inventera une religion , » il la fera bien différente ; l'amour-propre la dic- » tera; il la fera toute pour lui, celle-ci ne lui » laisse rien. Celle-ci est néanmoins si juste, que » ce qui nous soulève le plus contre elle , est pré- » cisément ce qui doit Iç plus convaincre de sa » vérité. Dieu tout , à qui tout ,est dû , et la créa- » ture rien, à qui rien ne doit demeurer qu'en

LlVnE HUITIÈME. 3o3

>i Dieu et pour Dieu. Toutt^i%ligion qui ne va » pas jusque-là est indigne de Dieu, ne redresse » point rhomme^ et porte un caractère de faus- V seté tout manifeste. Il n'y a sur la terre qu'un » seul livre original , qui fasse consister la reli* » gion à aimer Dieu plus que soi et à se renoncer 3> pour lui. Les autres , qui répètent cette grande » vérité y l'ont tirée de celui-ci. Le livre qui a fait » ainsi connoître au monde la grandeur de Dieu^ 3» la misère de l'homme, et un culte fondé stir » l'amour, ne peut être que divin. Ou il n'y a » aucune religion; ou celle-là est la seule véii- » table. Ce livre a fait tout ce qu'il a dit : il a » changé la face du monde ; il a peuplé les déserts » de solitaires qui ont été des anges dans des » corps mortels ; il a fait fleurir , jusque dans le » monde le plus impie et le plus corrompu , les » vertus les plus pénibles et les plus aimables. Un n tel livre doit être cru comme s'il étoit descendu » du ciel sur la terre \ c'est ce livre où Dieu nous 3» déclare une vérité déjà si vraisemblable par » elle-même. Le même Dieu tout bon et tout- » puissant, qui pourroit seul nous ôter la vie » étemelle, nous la promet ; c'est par l'attente dç 9» cette vie sans fin qu'il a appris à tant de mar* » tyrs à mépriser la vie courte , fragile et misé- » rable des corps. N'est -il pas naturel que Dieu,

3o4 HISTOIRE DE VÈSthOV,

» qui éprouve dans cette courte vie^ cbaque » homme pour le vice et pour la vertu , et qui » laisse souvent les impies achever leur cours dans » la prospérité y pendant que les justes vivent et » meurent dans le mépris et dans la douleur , » réserve à une autre vie 1er châtiment des uns et » la récompense des autres : c*est ce que ce livre » divin nous enseigne. Merveilleuse et consolante » conformité entre les oracles de FEcriture et la » vérité que nous portons empreinte au fond de » nous-mêmes ».

On est étonné de voir que le duc d'Orléans ait eu besoin de consulter Fénélon sur Fexistence du libre arbitre. Ce prince ^ qui offrôit en effet un exemple déplorable de la servitude humiliante à laquelle on est condamné lorsqu'on se laisse dominer par ses passions, vouloit peut-être se faire illusion à lui-même , ou du moins excuser ses égaremens, en paroissant croire qu'il étoit entraîné par une espèce de fatalité ou par l'ascendant d'une nature plus puissante que sa raison et sa volonté* La réponse de Fénélon ne dut pas lui permettre de conserver cette pitoyable ressource des esprits qui cherchent à se tromper eux-mêmes, et des cœurs . qui s'efforcent en vain d'étouffer leurs remords. Du libre « Il ne s'agit point /lui écrivait Fénélon , d'exa- » miner si Dieu n'auroit pas pu créer l'homme

a sans

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