‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 4)Chapitre 85 sur 107 · XIX. « Je viens d'apprendre , Monsieur ^ mandoit · texte numérisé non relu

XIX. « Je viens d'apprendre , Monsieur ^ mandoit

Fënélonà»/ * Fénélou au ministre y tfuune personn^yincon" Yoisin, mi- » nue, VOUS écrivit, il y a quelques mois, pour

uistre de la • r j i ti • ^

guerre, 4 * ^^^^ 3upplier de parler au Roi, afin que je août 171 3. „ pusse aller à Paris voir ma nièce, oui était

(Manu^cr.) ^ '

» alors très - malade. Je comprends bien qu on » pourra ne me croire point sur ma parole, » quand je dirai que je n'ai eu aucune connois* » sance de cette demande , et que j'aurois tâché » de Tempécher si j'en avois été averti. On pourra » même penser que je ne la désavoue maintenant » qu'à cause qu'elle n'a pas réussi ^ mais je me » livre à tout ce qu'on voudra penser de moi. » Dieu sait combien je suis éloigné de tous ces dé- ^ tours. De plus, j'ose dire. Monsieur, que ma » conduite ne ressemble guère à ces empresse- » mens indiscrets. Je sais, Dieu merci, demeurer 9 en paix et en silence, sans faire une tentative

» si mal mesurée. Personne, sans exception , na » jamais poussé plus loin que moi la vive recon« » noissance pour les bienfaits du Eoi, le profond » respect qui lui est dû, rattachement inviolable » à sa personne , et le zèle ardent pour son ser- » vice. Mais personne n'a jamais été plus éloigné » que moi de toute inquiétude et de toute préten-* » tion mondaine. Je prie Dieu tous les jours pour » la précieuse vie de Sa Majesté. Je sacrifierois » avec plaisir la mienne pour prolonger ses jours; >» que ne ferois-je point pour lui plaire ! Mais je » n'ai ni vue, ni goût pour me rapprocher du D monde; je ne songe qu'à me préparer à la « mort, en tâchant de servir l'Eglise, le reste d^ b ma vie, dans la place où je me trouve. Au reste, >» je ne prends point. Monsieur, la liberté de V vous rendre compte de tout ceci , dans l'espé- » rance que vous aurez la bonté de vous en servip » pour faire ma cour ; vous pouvez le supprimer » si vous le jugez à propos; je ne désire rien dans » ce monde plus fortement que de remplir tous ^ mes devoirs envers Sa Majesté avec un zèle à 3> toute épreuve; j'ai toujours été également dan« » cette disposition; mais je ny suis excité par ^ aucun intérêt humain. Les bienfaits passés, » dont je suis comblé, me suffisent, sans cher-^ M cher pour l'avenir aucun agrément dont je

36o BISTOIUE DE FÉlTÉLONy

» puisse être flatté. C'est avec un vrai dévouement » que je suis^ Monsieur ......

Fénélon étoit devebu si étranger à tout sen« timent d'une ambition profane^ et à la pensée d'aller se rejeter au milieu des orages et des intrigues des Cours 9 qu'il n'étoit plus alors occupé que de se séparer presqu'entièrement du monde et des afiaires. Sa santé déclinoit sensiblement , et ses forces ne pouvoient plus suffire aux devoirs indispensables de son ministère. Il écrivoit h l'abbé Letue du dé Beaumont : « J'ai de quoi me tuer par les conflkT^^ c^\ » firmations innombrables et par les visites con- V tinuelles des paroisses de mon diocèse^ ». C'est ce qui lui avoit fait naître l'idée de demander un coadjuteur, pour lé soulager dans ses fonctions xp^- • les plus pénibles. « Mais il préféroit de quitter sa pense à se » place , plutot que de se laisser donner un coaddonner un „ j^-ç^^ ^^^^j ^^^ connût pas à fond , et qu'il n'eût

çoadjuteur. * * ' *

» pas éprouvé pendant un temps assez considé- » rable en le faisant travailler avec lui. C'est une i> épreuve difficile, ajoutoit-il, et qui renvoie » peut-être la conclusion- un peu loin. Quant à » ma démission absolue , les temps orageux où » nous sommes m'en éloignent , et t^ux dont » nous sommes menacés y pourront ne m'en » rapprocher pas. Il faudroit avoir les noms et S) les qualités des sujets sur lesquels on pour-

» roit jeter les yeux pour la coadjutorerie ».

Les informations qu'il a voit prises^ et qu'il avoit fait prendre avec le scrupule le plus reli-< gieux y Tavoient à peu près décidé à fixer son choix sur le jeune abbé deTavanes, depuis évéque de Châlons-sur-Mai^ne^ archevêque de Rouen et cardinal. Le nom que portolt Tabbé de Tavanes , les qualités qu'il annonçoit et l'esprit de sagesse qu'il montra constamment pendant le cours de sa vie, dans les grandes places auxquelles il fut élevé , convei^oient en effet à un siège aussi important que celui de Cambrai ^ et pouvoient le rendre un digne successeur de Fénélon. Fénélon avoit mis un tel secret dans ses démarches , que l'abbé de Tavanes ignora lui-même le vœu honorable qu'on avoit formé pour lui^ jusqu'au moment où le marquis de Fénélon publia (en 1 7 34 ) un précis de la vie de son oncle.

Mais la Providence avoit décidé que Fénélon ne verroit ni la fin des troubles de l'Eglise , ni les eommencemens d'un gouvernement où ses principes, son caractère, ses vertus et ses mœurs auroient été dans la plus violente opposition avec les maximes qui commençoient h prévaloir. D'ailleurs j il étoit peiit-étre dans l'ordre de la nature qu'un homme qui n'avoit vécu que pour l'amitié, n'eût pas la force de survivre à tous les amis qui

ses amis.

3&2 , UISTOIKE DE FÉNÉLON,^

avoient fait le bonheur et la consolation de sa vie. ^^ï- Dans le court intervalle de quelques années, Fé-

Fénélon V, . 1 ^

perd en peu nélon eut à pleurer la mort de ses amis les plus detemp^tous ç|jçj.g^ Le premier coup qui frappa son cœur fut

■zAa omis *■ A 1 A 1

celui qui lui enleva Tabbé de Langeron (0. Us avoient passé ensemble les jours heureux et paisibles de leur première jeunesse ; le zèle de la re« ligion et Famour de Fétude les avoient associés aux mêmes travaux dans un âge plus avancé; appelés Tun et Tautre'à la Cour pour l'éducation du duc de Boui^ogne, ils étoient parvenus à orner ce jeune prince de toutes les vertus que la nature sembloit lui avoir refusées , et ils avoient dirigé l'ardeur de son génie vers tous les genres de connoissances qui dévoient en faire le roi le plus accompli. F/énélon et Tabbé de Langeron avoient trouvé dans le cœur de leur jeune élève la plus douce récompense de leurs travaux ; et api^s M. de Beauvilliers et Fénélon ^ l'abbé de Langeron étoit celui de tou$ ses instituteurs que le duc de Bourgogne chérissoit avec le plus de tendresse» Enveloppé dans la disgrâce de Fénélon, Tabbé de I^angeron le suivit dans son exil et s'associa tout entier à ses destinées ; jamais il ne ramena ses regards et ses pensées vers une Cour trop peu reconnoissante ; mais jamais il n'accusa son injas-

(0 Le lo noyembre 1710.

tice par des regrets ou des plaintes; il n'avoit vécu à Versailles que pour Fénélon ; il vivoit avec Fénélon à Cambrai ; il ne manquoit rien à son cœur ; plus heureux que Fénélon , il n*eut pas le malheur dç lui survivre , et il eut le bonheur de mourir entre ses bras.

La religion pouvoit seule adoucir, dans le cœur de Fénélon » le sentiment d'une perte aussi

cruelle. L'impression de cette tristesse religieuse

se fait sentir dans la lettre qu'il écrivit à une

amie de l'abbé de Langeron : « Je n'ai point la xxil.

>i force que vous m'attribuez. Madame; j'ai res- p^nélonsur

y senti la perte irréparable que j'ai faite avec un 'f "^^J^ ^^

1 1 • ^ •1^» Fabbé de

>> attachement qui montre un cœur bien foible ; Langeron. 3* maintenant mon imagination est uii peu ap* » paisée ; et îl ne^ me .reste qu'une amertume et

» une espèce de langueur intérieure; mais l'a? » doucissement ne m'humilie pas moins que la » douleur ; tout ce que j'ai éprouvé dans ces deux M états n'est qu'iâiagînation et amour -propre. » J'avoue que je me suis pleuré en pleurant mon » ami , qui faisoit la douceur de ma vie et dont » la privation se feit sentir à tout moment. Je me >> cotisole comme je m^ siiis affligé par la lassi-^ j» tude de 1^ douleur et par besoin de soulage- » ment; L'imagination , qu'un coup si imprévu » a voit saisie et ti'oublée, s'y. accoutume et se

» calme. Hélas! tout est vaia en nous, excepté )> la mort à nous-mêmes ^ que la grâce y opère. » Au reste ^ ce cher ami est mort avec une vue de » sa fin y qui étoit si simple, si paisible ; que vous » en auriez été attendrie. Lors même que sa tête » se brouilloit un peu, ses pensées étoient toutes » de foi y de docilité, de patience et d'abandon à 3) Dieu ; je n'ai rien vu de plus édifiant et de plus » aimable. Je vous raconte tout ceci, pour ne » vous représenter point ma tristesse , sans vous » parler de cette foie de la foij dont nous parle » saint Augustin, et que Dieu m*a fait sentir en » cette occasion. Dieu a fait sa volonté, il a pré^ » féré le bonheur de mon ami à ma consolation. » Je manquerois à Dieu et à mon ami même, si » je ne voulois pas ce que Dieu a voulu ; dans » ma plus vive douleur, je lui ai oiFert celui que » je craignois de perdre ».

Malgré cette résignation religieuse, la nature rappeloit toujours au cœur de Fénélon le souvenir d'un ami si cher. Les amis qui lui restoient surprenoient souvent les larmes qui s'échappoient involontairement de ses yeux, lorsqu'on venoit à prononcer Rêvant lui le nom de l'abbé de Langeron, ou lorsque des circonstances, qui se représentoiént trop souvent, lut retraçoieht la mé^ moire d'un ami si tendre et si fidèle.

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