‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux;Chapitre 13 sur 56 · LIVRE T&OISliMB · texte numérisé non relu

LIVRE T&OISliMB

et leur doukur $ur une doctrine qai aUoit Texposer aux plus violentes contradictions* Nous avons une lettre de l'abbé Brisacier à Féhélon lui-même ^ où la vertu , la vérité , la simplicité, le respect, Famour. et la douleur s'expriment dans le langage le plus touchant.

«c Je ne me console pas, Monseigneur, de tout XI. » ce que fentends dire tous les jours à toutes sortes |^ i^^ . ^ n de gens, de toutes soiles d'états, contre un ou- àFënëlonsur

. . *. .*• jv .» «oo livre des

» vrage qui porte votre nom , et qdi , dès que j en MaAimet » sus le titre et le dessein, aussi bien que la ma- ^^ Sainu , » nière dont il avoit été rendu public , me jeta » sur-le-champ, par l'attachement sincère que je » vous ai voué , dans une extrême consternation ; » prévoyant bien dès-lors les dangereuses suites » où ce livre alloit vous exposer, indépendam- » ment même de l'examen des critiques sur la » doctrine qu'il peut contenir. Ma frayeur n'a » point été vaine ; je vois chaque jour ce que j'a« » vois appréhendé.' Comme j'ai passé jusqu'ici » pour un de vos plus fidèles serviteurs, et qu'on » m'a vu, avant la publication de votre livre, vous » défendre de bonne foi sur les soupçons qui se » répandoient contre vous^ Monseigneur, bien » des gens croient être en droit de me demander » comment vous ayez pu vous- résoudre à écrire » sur un sujet si délicat , et comment vos plus Féwélon. Tom. II. 3

34 HISTOXgB'PE FÉIIÉLOK,

» intimes apiis ne VOUS en ont pas détourné. On , » prend plaisir à me dire une infinité de choses » sur lesquelles j*ai fait moi - même de fâcheuses » réflexions ; et on me rapporte de toute part , » sans ce que je vois de mes yeux ^ que les prélats D les moins suspects de préoccupation contre vous^ 3» des ecclésiastiques très^sensés^ des curés zélés ^ » des docteurs habiles, des supérieurs de commua ». nautés séculières et r^ulières, des laïques très« » recommandables et très * intelligens dans les » matières spirituelles , quelque prévenus qu*ils » aient été jusqu'ici en votre faveur ^ ne peuvent » s*empêcher dédire ou en secret, ou tout haut, » que vous avez peu de partisans dans cette aflfaire^ 3» comme en effet, il est vrai qu'il ne se trouve » presque personne qui ose vous soutenir ni dans » la forme , ni dans le fond. Vos meilleurs amis , » sans vous le témoigner, sont désolés de vous » voir engagé dans une carrière / dont vous ne » sauriez sortir avec un entier agrément, et où » certainement vous n'aviez nulle obligation d'en- » trer pour la gloire de Dieu, qui en souf&ira. » Tel est, Monseigneur, le jugement anticipé du »^ public, que je recueille, malgré moi , de toutes » les bouches, à chaque pas que je fais. Des gens » dignes de foi, qui ont été à la Cour, m'assurent » qu'on y est aussi révolté qu'à Paris, qupiqu'on

% garde encore quelques mesures de Respect ^ » en ne s'ezpliqliant qu'à demi et avec peu d'é« » dat* B est visible qu*il y a peu de chemin à » faire encore pour éclater tout -à- fait, ce qu'on » ne pourroit assez déplorer pour toutes sortes de « raisons y et surtout à cause des grandes places » que vous occuper dans TEglise et dans FEtat^

» Pour nq^oiy Monseigneur, je nen parle qu'en 9 particulier, qu'à quelques amis intimes, dont » la plupart me proviennent , et qui ont Thon- « neur d'être des vôtres» Ils sont tous aussi alar» » mes que je le suis , et leur juste inquiétude aug» » mente la mienne. Vous n'êtes pas un auteuif 31 indiffèrent, Monseigneur, et quand vous le » seriez pour les autres, vous ne pouvez jamais y Tétre pour moi ; mais par malheur, vous ne le » sauriez être pour pérsoïkne^ et tout ce qui voos » regardera, fera nécessairement grand bruit. Ce » serait trop pour un homme de votre rang d^être » le moins du monde soupçonné en ce qui re-^ » garde les sentimens ; que seroit - ce donc s'il » arrivoit quelque chose de pis i et pouve^vous % user de trop de précaution pour ne vous y pas » exposer? Je vous proteste avec reqpect et avec » douleur. Monseigneur, que je n'écris ceci ni » par aucun entêtement particulier, ni par Fins-. » tigation de qui que ce soit. Personne sous le

35 BISTOIHE DE fÈVÈhOVf

» ciel ne sarit que f di Thoiméur de vous écrire , ni 3> la tnanièlre dofnt je le fais. Personne ne m*a pré^ j> venu; personne ne m*a animé; personne ne » croit que je pense-à prendre^ ni que j*ose pren«> » dre la liberté que je prends, ie n-ai pour oon«* j> fidens qose quelques momens de la nuit. Je n'ai » nul motif que d'épancher sincèrement et res- » pectueusement mon cœur dans celui d'un prélat » estimé par lui-même, et aimé de tout le monde , » et qui , tout grand qu'il est , a daigné jusqu'à » présent s'ftbaisser souvent jusqu'à me donner » des marques de son amitié, que je respecte au- >» tant qu'elle m'honope. Je ne veux nullement )i m'érigeren censeur, ni en juge. Je n'ai nul des- » sein que cette lettre que j'écris à la hâte dans » les ténèbres, et dont^je^necetiônsnulle copie , » soit jamais vue d'autre que de vous seuL Ce n'est » point un esprit critique qui conduit ma main ; » c'est un cœur qui vous est parfaitement dévoué, » et qui gémit chaque jour devant Dieu dans l'at- » tente de -tout ce qm peut arriver. Il me semble » que je n'ai rien laissé volontairement échapper » dans le style , qui blesse le moins du inonde la ^ profonde vénération que f ai pour vous, Mon- » seignem*; si vous en }ugez autrement, je vous » réponds de la droiture de ma volonté, et je » vous demande pardon de ma faute , si vous en

y» troQTez quelqu*ane dans la démarche secrète p de TOtre très-humble..... »

Nous devons regretter de B^avoir poiat retrouvé la réponse de Fénélon ; elle devoit peindre la profonde émotion qu'un pareil langage avoit. dû lui causer. Il ne pouvoit d'ailleurs se dissimuler cpie la voix de cet homme vertueux ne fût en ce moment l'intei^rète trop fidèle de la voix publique.

On répandit en même temps dans le public une lettre du célèbre abbé de Rancé à Bossuet, dont les expressions n'étoient pas, à beaucoup près, aussi convenables et aussi mesurées, et qui parurent très-déplacées dans la bouche d'un religieux, en parlant d'un archevêque aussi recommandable que Fénélon (')•

Un malheur, d'un genre Bien différent , mais qui auroit pu afiêcter vivement tout autre que Fénélon, vint se réunir aux orages quis'élevoient autour de lui , et qui prenoient chaque jour un caractère plus menaçant. Lé feu consuma en Un incen» quelques heures son palais de Cambra^, tous ses J* alab* de meubles, tous ses livres, tous ses papiers. II. en Féaéloa. apprît la nouvelle, non avec une indifférence afifeçtée^mais avec la douceur et la sérénité habituelle de son ame (^). L'abbé de Langeron , ins-

(*) Yc^yez l«f Pièces juitifieative$ du liyrc Uomème^ n.« IL (*) c Plunenn sayans qui oat eu, comme c« vertneits prélat.

38 , HISTOIRE DB FÉNÉLONy

trait de cet événement, courut à Versailles f>our en prévenir Fénélon ; il le trouva causant tranquillement avec ses amis; il crut qu'il ignoroit encore ce malheur, et il voulut le lui apprendre avec une espèce de ménagement. « Je le savois , » mon cher abbé , répondit Fénélon ; il vaut » mieux que le feu ait pris à ma maison qu'à la » chaumière d'un pauvre laboureur », et il reprit avec la même égalité la conversation que Fabbé deLangeron aVoit interrompue (i); mais ses amis, les amis de la religion, des sciences et des lettres, déplorèrent la perte d'un grand nombre de manuscrits intéressaus, qui avaient servi de maté*»

« le malheur de perc(ce leurs livrei par un aocident seinblablet » it'ont pas snpportë celte perte avec le méipe courage* f« ce-» 9 lébre Bartholin, dont la bibliothèque fut brÀlée avec tous ses V papiers et d'^autres manuscrits précieux, a fait un ouvrage iA»

• tituléy Je BiàU ù thêçt f mtenâio^ oii il déplore son isfortunei ^ 4x^V)nius Urceus, dit God^iis , & qui la mécne disgrAc« arriva « y pei^a» c|it-on, en perdre Fesprit U faut plaindre /sans les 9 condamner^ ces deui^ littérateurs ; mais il faut louer Fénélon 9 d^âvoir nMmtré plqs de courage, et de Ta voir ei^rimé aveo ft «ne sensibilité si touchante «r

( Hi^* Jeê mvntr^ <f« Mofid.Jr.^ 1787, t. ii|> pu 333.)

• (0 L'anieur des Mémoires de madame de Biaintenoii suppose ^Mfi JPénélon reçut cette nouvelle le même jour que Tordre du Roi qui )e reléguoit dans son diocèse. Il se trompe, Tincendie du pah^s de Cambrai arriva an mois de février 1697, et FénéloQ «e re^ttt l'ordre de quitter U Coof qu^itn mois d'août suivant.

lithê TROisiÈifiî. 39

riaux à ré4uGation àe M. le duc de Bourgogne, ou qui avoient été le trayail des plusbeUeâ années de sa vie.

Bossuet avoit publié son Instruction sur les xn. EiaU d'oraison environ un mois après que le bKeron in»l livre de Fénélon eût paru ; il Tavoit appuyé de traction «nr Tapprobation du cardinal de Noaijleis et de Té- raison. véque de Chartres , conçue dans les termes les plus magnifiques; l'ouvrage étoit en effet digne de la réputation de son illustre auteur. 11 avoit coûté dix -huit mois de travail à Bossuet , et on doit bien croire quun ouvrage, dont Bossuet s*étoit occupé avec liant de persévérance , devoit être y comme il Tétoit en éfiet, un modèle d*éru* dition et dé sagacité.

Si Fénélon avoit été dans le cas d'observer, pen«> dant les conférences d'Issy, que Bossuet n'avoit quinine notion assez vague et assez superficielle des questions de spiritualité et des auteurs qui en avoient traité , la lecture de Y Instruction de ce prélat sur les Etats d'oraison dut lui prouver qu'il n'avoit fallu que dix-huit mois à Bossuet pour se rendre maître dans cette science ; îl entreprit de la saisir dans son origine et dans ses progrès, dans ses principes et dans ses conséquences ; il sut la soumettre à des règles fixes et certaines , démêler ce qu'elle peut avoir de vrai et de faux ^ d'utile et

4o HISTOIRE BE FÉNÉLONy

de dangereux, se soutenir invariablement dans cette |uste mesure , qui lui permettoit de respecter dans les auteurs qui en ont parléy ce qtt*ila ont pu dire d'exact et d'édifiant y d'excuser ei^ quelques-uns l'irrëgularité ou l'exagëration des expressions en £siTeur de leurs intentions, et foudroyer impitoyablement tous ceux qui àvoient voulu emprunter le masque de la piété pour propager des maximes dangereuses et des eonsé^ quenoes révoltantes. Cet ouvrage est resté parmi les théologien&comme la véritable règle à laquelle pn doit s'attacher pour la croyance , et se conformer pour la pratique. D'ailleurs Bossuet y laisse assez d'alimens à la fnété sincère et aSectueuse, pour se nourrir sans danger de tout ce qui peut élever l'ameau degré de perfection compatible avec la foiblesse humaine ,^ et se borne, à lui interdire ces illusions trompeuses, quipeuvent séduire les imaginations trop vives, ou pervertir les cœurs corrompus.

. Il étoit difficile , qu'en traitant toutes ces questions, et surtout en les ti^aitant dans des chxonstances qù elles ayoient excité des inquiétudes fondées, Bossuet pût se dispenser de parler -des auteurs, dont les écrits avoient donné lieu à de justes reproches. Il parloit donc des ouvrages de madame Guyon \ il en citoit des passages nom-

LlTtE TEOIS^ÈXE. ' 4'

breux ; il en révëloit les consdqùences absurcles çt condaomaUes ; mais , en même teinps, il tf vitoit d'accuser ses inteations ou de jeter des soupçons sur sa personne» Jl ne faisoit à det ^gard que ce qu^avoit fait Févêque de. Chartres qmnze mois auparavant. Mais pouirquoi Bpssnet exigeoit^l de Fénëlon ce que Févéque de Chartres n'avoit pas même jugé convenable de lui demander ?

Fénélony instruit de la, chaleur avec lamelle Bossuet s'élevoit contre son livre; en y mélânè des accusations qui tendoient à faire suspecter sa bonne foi et sa dâicatesse dans les procédés , drat que son honneur exigçoit d*abord qu'il se justifiât sur des points si facUes à éclaircir, puisqu'il n'étoit question que de faits* fl prit pour y parvenir la voie la plus courte et la pliis simple^ ce foi de prier madame de Maintenon de vouloir bien l'entendre en présence du cardinal de NoaiUes. Ce prélat étoit le seul témoin de tous les faits relatifs au livi*e de Fénélon^ puisqu'il ne Favoit composé, réformé, et fait imprimer que de. concert avec lui.

Cette conférence eut lieu à Saint-Çyr (>) , en présence du cardinal de NoaiUes et du duc de Chevreuse, Mais elle ne servit qu'à embarrasser

(*} Â la fin de février 1:697. ïhua en «vonfi le numuscrit ori^ ^inaL

4^ HIStOIRE DB FÉNÉLON;

madame de Maintenon y et à dépiter le cardinal de Noàilles. U ne pouvoit côjitester aucun des faits sur lesquels Fénâon interpelloit son témoignage ; et ces faits rendoient plus sensibles ses variations. D'ailleurs ce prélat ^ dont la douceur ressemblôit un peu à la foiblesse, ^oit entraîné par l'ascendant de Bossuety et emban*assé de justifier sa pro^ pre conduite au sujet du livre de Fénélon, depuis qu'il le voyoit si violemment attaqué.

Bosstiet avoit d^abord paru se borner à faire rectifier par Fénélon lui-même ce qu'il pouvoit y avoir d'inexact dans le livre des Maximes des Saints, G'étoit dans cette disposition qu'il avoit annoncé qu'il donneroît en secret ses remarques à Fénélon comme à son intime ami; mais depuis qu'il se voyoit secondé par l'opinion publique , depuis qu'il se sentoit appuyé du cardinal de NoailleSy de l'évêque de Chartres et de madame de Maintenon y il ne dissimuloit plus son intention d'arracher à Fénélon une rétractation absolue, xm. Cependant trois mois s'étoiént déjà écoulés^, et

met au^apê ^^ssuct n'avoit point encore communiqué à Fêle jugement nélon ces remarques annoncées et attendues de- ' puis si long-temps. L'archevêque dé Catnbrai prit alors le parti de soumettre son livre au jugement du Pape par une lettre du 27 avril 1697; ibais il ne fit cette démarche qu'avec l'autorisation du

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