‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux;Chapitre 18 sur 56 · XXIX. ce On vit donc entrer en lice deux adversaires · texte numérisé non relu

XXIX. ce On vit donc entrer en lice deux adversaires

BoMuet^et de » iUustres,^ plutôt égaux que semblables (0 : l'un Fénéion par j» consommé depuis long -temps dans la science

le chance-

' ' <>) QEuvrea du chanoelier d^Aguesseau, tom. ziii, p. i^6«

LIVllE TfiOISXCMB. 73

» de I^glise, couvert des lauriers quil avoit rem- lî» d' Agaça-

» portés, en combattant pour elle contre les hé«

J9 rétiques; athlète infatigable, que son 4ge et ses

» victoires auroient pu dispenser de s'engager

» dans un nouveau combat, mais dont Tesprit en-

» core vigoureux et supérieur au poids des années^

» conservoit dans sa vieillesse une grande partie

» de ce feu qu*il avoit eu dans sa jeunesse : Tautre^

» plus jeune et dans la force de l'âge , moins connu

9 par ses écrits, néanmoibs célèbre par la repu-

y tation de son éloquence et de la hauteur de son

» génie , nourri et exercé depuis long*temps dans

» la matière qui faisoit le sujet du combat, possé-

» dant parfaitement la langue des mystiques , ca-

» pable de tout entendre , de tout expliquer, et

» de rendre plausible tout ce qu'il expliq^oit :

» tous deux long* temps amis, avant que d'être

>» devenus également rivaux ; tous deux recom*

» mandables par l'innocence de leiii:s inœurs , éga*

» lement aimables par la douceur de leur com-

>> merce ; ornemens de l'Eglise , de la CTour, de

» l'humanité même ; mais l'un respecté comme un

» soleil couchant dont les rayons alloient s'étein*

» dre avec majesté; l'autre regardé comme un

» soleil levant qui rempliroit un jour toute la

3» terre de ses lumi^es, s'il pouvoit sortir de cette

9 espèce d'éclipsé dans laquelle.il s'étoit malheur

74 HISTOIRE DE FÉSÉLON,

» reusement engage.. Qa vit couler de ce$ plumes tt fécondes une foule d*^rit$ qui divejrtiirent le 3» public^ et affligèrent TEglise par la division de » deux hommes dont L'union lui auroit été a^ussi )i glorieuse qu'utile^ s'ils avoient su tourner contre » ses ennemis les arme^ qu'Us employoi^t Vun y contre l'autre »% Aussitôt que le duc de Bourgogne fut instruit dacdeBov- de l'ezU de.son précepteur ^ il courut se jeler aux gogne. pieds du Roi son grand-père, et dans la taotdre émotion d'un coenr jeune ^ sensible et vertueux » il offrit pour garant de la doctrine du matti^e , la pureté des maxime que le disciple avoit puisées à son école. Louis XIV fut touché de ce dé«> vouemenifnaïf et généreux ; mais, toujours con<^ duit pov ce sentiment du vrai et du juste qui le carad^ériseit, il lui répondit : ce Mon fils, je ne » suis: pas maître de faire: de ceci une affaire de » fyy^uT ; il s'agit delà pureté de la foi , et M. de » Meaux en sait plus sur cette partie que vous IL et. moi ». Cependant, malgré toute la préven* tion qu'on étoit parvenu à lui inspirer, il voulut bien accorder aux larmes du duc de Boiir gogne, ^pie Féttiâon conservikt le titre de précepteur des princes se& p^tita-fils.

Tous les amis de Fénékm: hti rest^ait attachés dans sa disgrâce;, et on vit alors k Versailles un

spectacle dont les Cours sont rarement témoins : la vertu proscrite et malheureuse défendue, jusqu'au pied du trône, par Vamitié fidèle et courageuse. Nulle considération de crainte ou de ^^Xl.

Noble pro-

fayeor ne put arracher au duc dç Beauvilliers le cédé du duc désaveu des nobles sénthnens qui Tunissoient à f^ Beaavil-

Fénélon. En vain Louis XIY , dans un écla^rcis-

sèment particulier qu'il eut avec lui, voulut lui fiiire pressentir le sort qui le menaçoit lui-même ^ en vain il^lui dit, « qu'étant responsable à Dieu » et^k tout son royaume de la foi de M. le duc » de Bourgogne , il ne pou voit s*empécher de lui » témoigner son inquiétude sur les liaisons qu'il » conservoit avec l'archevêque de Cambrai , dont » la doctrine lui étoit suspecte ». M* de.B^uvUliers répondit au Roi,. « qu il se rappeloit avoir » engagé Sa Maje$té à nommer iFénélon précep- 3» ^teur du duc de Bourgogne , et qu'il ne pourroit ^ jamais se repentir de l'avoir .fait ; . qu'il avoit » toujours été son ami, et qu'il l'étoit encore ; mais » qu'en matière dé religion, il pensoit comme 9 son pasteur, et-non pas comme son ami ; qu'au 31 reste Su Majesté pouvoit écarter toute inquié- » tude &ur l'éducation de M. le duc de Bourgogne;

» que loin d'avoir les senttmens des.Quiétistes, U » en ignoroit même le nom ». U ajouta avec un mélange de calme et d'émotion : « Sire ^ je suis

^6 HISTOIRE DE FÉNétONy

» Fouvrage de Votre Majesté; Votre Majesté m*a 3> élevé f elle peut m'abattre ; dans la volonté de » mon prince, je reconnoîtrai la volonté de Dieu; » je me retirerai de la Gour, Sire, avec le rfegret a> de vpus avoir déplu, et avec Tespérance de » mener une vie plus tranquille »• Louis XIY parut satisfait de cette explication.

M. de Beauvilliers fit plus encore. Féùélon, en partant pour Cambrai, écrivit (0 à, cet ami si cher et si fidèle , une lettre où se peignoient la candeur de son ame et le noble courage qu'il opposoit au malheur. M. de BeatmUiers fit im«» primer sur-le*champ cette lettre, la présenta luimême au Roi, et la répandit à la Gour et dans le public. Les courtisans ne pouvoient comprendre comment on s'exposoit à compromettre son rang, ses honneurs et sa fortune, pour se montrer fidèle à un ami disgracia.

Plus M. de Beauvilliers montroit de générosité pour défendre son ami malheureux , plus Féaé- Ion sembloit s^opposer lui-même à cet excès de délicatesse. Il se trouvoit bien plus fort lorsqu'il n^avoit à combattre que ses adversaires \ mais tout son courage expiroit à la pensée et à la crainte d'associer à ses malheurs le plus vertueux de ses amis. •

(OLe 3 août 1^7.

« Oh ne peut être plus sensible que je le suis , XXXIL » mon bon duc , à la peine que je vous cause. Le Fénélon à » seul désir de vous en soulager suffiroit pour ^' ^® ®**'*" » me fidre faire les choses lel plus amères et les août 1697. » plus humiliantes. Mais vous savez qu'on a irefusé (Maaiucr.) >i de me laisser expliquer^ et on veut absolument » m'imputer des . erreurs que je déteste autant ^ que ceux qui me lès imputent.... Mes princi* » paux adversaires crient (0, me déchirent , et s> abusent de Tautorite qu'ils ont. J'ai affaire à » des .gens passionnés^ et à quelques personnes j» de bonne intention qui se sont livrées à ceux « qui agiss^ent par passion. Je tâcherai de faire » ici mon devoîr, quoique les opprobres dont » on m'a couvert troublent tous les biens que je » pourrois faire dans un pays où les besoins sont » infinis. Je ne respire , Dieu merci ^ que sincérité » et soumission sans réserve ; après avoir repré* » sente- au Pape toutes mes raisons, je n'aurai • » qu'à me taire et à obéir. On ne me verra pas, » comme d'autres l'ont fait , chercher des distinc-» » tions pour éluder lès censures de Kome. Nous » n'aurions pas eu besoin d'y recourir, si on avoit » agi avec moi avec l'équité, la bonne foi et la » charité chi*étienne qu'on doit à un confrère. » Je prie Dieu qu'il me détrompe , si je me suis

(s) a6 août.

78 HISTOIRE DE FÉNÉLOMy

» trompé; et si je ne le suis pas, quil détrompe » ceux qui se sont trop confiés à des personnes » passionnées. Ce qui m'aJflSige le plus , est de dé- » plaire au Roi, et de vous exposer à ne plus » lui être si agréable. Sacrifiez-moi, et soyez » persuadé que mes intérêts ne me sont rien en » comparaison des vôtres. Si mes^prihres étaient » bonnes j vous sentiriez bientôt la paix, la con^ » fiance et la consolation dont vous ayez besoin » dans votre place ». '

Les inquiétudes de Famitié avoient seules le pouvoir de troubler le calme de cette ame sensible et résignée ; mais les grandes pensées de la religion lui rendoient bientôt toute la force dont il avoit besoin pour lutter contre les violentes contradictions qui lui étoient encore réservées. Ce^ dans cette disposition qu il écrivoit à madame de Gamaches, peu de jours après son anûvée à Cambrai : « Encore un peu (0, et le songe trompeur » de cette vie va se dissiper, et nous serons tous » réunis à jamais dans le royaume de la vérité ^ » ob il n y a plus ni erreur, ni division, ni scan-* » dale ; nous n'y respirerons que Tamour de Dieu ; » sa paix éternelle sera la nôtre. En attendant , » souffrons, taisons-nous, laissons-nous fouler aut

(0 la 30 août 1697. (ManuBcrîts.)

9 pieds ^ portait Topprobre de Jésus-Christ : trop » heureux si notre ignoibinie sert à sa gloire ».

Louis Xiy avoit refusé à Fénélon la permission d'aller à Rome, et Fénélon fut réduit à lanéces* site et à rembarraa, de trouver un défenseur qui pût le suppléer dans rinstruction d'une cause que les circonstances rendoient aussi difficile que 'délicate. La Providence daigna venir k son slK^urs. 11 avoit besoin d'un homme qui réunit toute la considération de la vertu et de la piété , à la science théologique et à une connoissance partie culière de tous les détails de cette controverse ; d'un homme qui fût doué en même temps de cet esprit de sagesse et de conduite qui rendit son zèle utiles, sans l'exposer à offrir le plus léger pré* texte à la malveillance de ses ennemis. Fénélon eut le bonheur de trouver toutes ces qualités si rares réunies dans un par^t , dans un ami péné-^ tré pour loi de la plus tendre vénération et d'un dévouement à toute épreuve ; car telle fut sa glorieuse destinée, que sa disgrâce ^i ses malheurs . ne servirent qu'à resserrer plus étroitement les liens qui l'avoient uni à ses amis. Cet ami, ce pa-^ rent étoit l'abbé de CkA^xERAc (0, homme sage, pacifique, instruit et vertueux. GeA le témoi-**

(0 N. De Lacropte de Ghanterac, d'une aacie&ne nudson de Périgord, proche parent de la mère de fénélon.

8o HISTOIHE DE FÉNÉLONy

gnage que lui rend un partisan zëlë de Bossuet ^ dans un manuscrit dont nous empruntons les expressions (0.

xxxm. La correspondance de Vàbhê de Ghantefac avec

voie Fabbé ^^"^^^^ » dont nous avons les originaux entre les

deChanterac mains, peut être présentée comme un véritable

modèle de la sage modération que Ton doit tou*-

jour^llbserver dans les controverses ecclésiasti-> quess jelle offre surtout un contraste remarquable avec celle de l'abbé Bossuet , neveu de Tévéque de Meaux*.

Une circonstance particulière, étrangère au livre des Maximes, avoit conduit à Rome, depuis plus d un an, cet abbé Bossuet et Fabbé Phé-^ lippeaux. Ce dernier étoit un habile théologien dont Bossuet estimoit là capacité, et quil crut devoir donner pour conseil et pour coopérateur à son neveu. Ils étoient Tun et Fautre sur le point de revenir en France, lorsque Fénélon déféra lui-m^me le jugement de son livre au saint Siège» Bossuet se hâta de suspendre leur retour , et les chargea de poursuivre à Rome la condamnation du livre de Fénélon. Ce fut un véritable malheur pourTévêquedeMeaux comme pourFarchevéquê de Cambrai. Il suffit , en effet, de lire les lettres

(0 Maniucriu de Firot.

de

àeïa)A>é Bossuet (0^ eHa Relation ^u Quiétisme de Tabbé Fh^ippeaux^ pour juger cômbiçn ces' deu^ecclésiastiques contribuèrent ^ par leur eœportement et leurs relations virulentes^ à aigiir Bossuet contre Fénélon C^).

Le cardinal de Bouillon venoit d'être nommé XXXIV. amBassadeur de France à Roine. On ne doit point ^^3*^1*** juger de lui par les portraits odieux qu'en ont* ambassadeur fait, dans leurs écrits, Tàbbé Bojssuet et l'abbé * "** Phélippeaux. II. eût été, à là vérité, porté à favoriser Fénélon; mais ce ne fut jamais aux dépens' de la fidélité qu'il devoit au prince qui l'avoit honoré de sa confiance, et chargé de ses ordres. U regrettoit sans doute que Fénélon se fût imprudemment engagé dans des discussions plus subtiles qu'intéressantes, et eût ainsi trahi la fortune qui sembloit l'appeler à gouverner l'Eglise et la* Cour. U poùvoit bien ne pas attacher la même importance que Bossuet à l'afiaire du quiétisme ^ et penser comme le chancelier d'Agùesseau (^ et beaucoup d'autres ^ qu'elle n'étùii pas moinsf mne intrigue de Cour, quune querelle de religion ; mais il n'en est pas moins vrai que toute sa con-^

0) Voyez les tomes xiii , ziv et zv de Tédition des OflSuvres de Bossaet , de dom Diéforis.

(«) yoyez les Pièces jusUficadî^es du liTre troisième , n.* VI^ (3) OEuvres du cliancelier d'Âgaessesu, tom. »ii.

Fénélou. Tom* u. 6.

8% HISTOIHB DE FÉnÉLON,

duite, en cette affaire, fafrcelle d'un homtnie ^as^ délicat que généreux eu amitié , et d*un ambassadeur attentif à se conformer aux attentions de . spn niattre. U ne dissimula jamais à Fénélon que son livre seroit condamné à Rome, s'il étoit soumis à un jugement rigoureux^ il ne s'attacha qu'à tenter d'adoucir tout ce que cette condanmaGon poifvoit avoir de trop amer et de trop flétrissant pour un prélat dont il honoroit la piété et les talens / et dont il chérissoit tendrement les vertus et les qualités. Un sentiment et un voeu aussi estimables pouvoieut très-bien se concilier avec ses devoirs et ses fonctions de ministre du Roi.

Fénélon, dans sa lettre à M. de Beauvilliei^ (0, avoit auuoncé de la manière la plus précise et la plus formelle « que, si le Pape condamhoit son » livre, il seroit le premier à le condamner,, et à » faii^ un mandement pour en défendre la lecture a dans le diocèse de Cambrai »• Il avoit, à la vérité, ajouté (c qu'il demanderoit seulement au » Pape qu'il eût la bonté de li^i marquer précisa sèment les endroits qu'il auroit condamnés , et n les sens sur lesquds porteroit sa.condamnation » » afin que sa sousaîption fût sans réserve, et ^ qu'il ne courût aucun risque ni de défendre , » ni d'excuser, ni de tolérer le sens condamné ».

(0 Celle d« 3 août 1697.

B étoit a$sez naturel de n^apercevoir dans ces expressions que la disposition humble et religieuse d*un évéque qui né vouloit pas même conserver au fond de sa penséie Tombr/e d'un sentitfient équivoque. Mais Bossuet crut y voir de la part de Ftfnélon « Tintention d'éluder une condaomation » générale , et de préparer des défaites à son » obéissance. U Taccusoit de vouloir faire rehaî* » treles raffinemens qui avoient falJgué les siècles » passés, et qui fatiguoient encore lé siècle oik il » écrivoit 3». Ce sont ses termes, dans sa lettre sous le nom dun docteur.

Ce premier acte dliostilité^ par lequel Bossuet se déclaroit ouvertement la partie de Fénélon , engagea ce combat interminable d^écrits qui se succédèrent avec la plus étonnante rapidité. Mais s'ils ajoutèrent à Topinion que Ton avoit déjà des talens , du génie et de la fécondité de ces deux grands évéques, ils affligeront sincèrement les amis delà religion et de TEglise. Us aur oient pu même produire les effets les plus déplorables, si un profond amc^ir de la religion et de TEglise n'avoit pas toujours prévalu sur toute autre considération dans le coeur de Bossuet et de Fénélon.

Fénélon se hâta de faire tomber une accusation à laquelle il étoit loin de s'attendre , parce que la pensée en étoit loin de son cœur. Il rappelle

84 HISTOIRE D£ FÉNÉLONy

dans sa seconde lettre à M. de Bcauvilliers 0) , « qu'il n'a point dit qu'il ne. se soumettroit à la » cofidamnation du Pape, qu'en cas quç l'an ex- » primât dans sa condamnation les propositions » sur lesquelles le livre seroit condamné; que sa » promesse de souscrire et de faire un mande-^ » ment en conformité, étoit, absolue et sans res-

5) triction Que plus il vouloit sincèrement

» obéir, plus il désiroit savoir précisément en » quoi consiste toute Tétendue de l'obéissance; » que plus il craignoit de se tromper, ou de ne » sortir pas de l'erreur, -plus il demandoit qu'on 39 ne le laissât point errer, et qu'on lui dtt tout » ce qu'il falloit croire ou rejeter pour éviter » l'erreur.... Qu'en supposant que le Pape, par » une lumière supérieure à la sienne^ prononçât » une simple condamnation générale, il renon- » vdloit l'engagement qu'il avoit déjà pris de » sou^rire, dans la forme la plus solennelle, à. » la censure ide son livre , sans équivoque , ni » même restriction mentale ». Une déclaration, si nette et si ti^anckante ne permit plus de repro* duire les soupçons qu'on avoit prétendu âever sur la sincérité des promesses de Fénélon.

Ge n'est pas seulement dans des éaûts destinés au public, c'est dans ses lettres les plus secrètes,*

(0 Elle fat impritidée sons le titre de seconde Lettre âun ami*

c est dans'sa con^espondancé avec Tabbé dé Chanterac qu'an retrouve la même candeur et Is^^ même sincérité (0. « Ne regardez que Dieu dans sa » cause y mon cher abbé; je dis souvent à ^eu, » comme Mardochée : Seigneur, tout vofis est » connu, et vous savez que ce que f ai fait, ti^est » ni par orgueil, ni par mépris , ni par un secret • » désir de gloire. Quand Di^u sera content , nous » devons Tétre, quelque humiliation qui nous » vienne de lui ».

A peine Fénélon fut-il anùvé à Cambrai ^ qu'il xxxv. publia une instruction pastorale pour expliquer "***'«»ctfon ses véritables sentimens sur le fond de sa docr Fënélon, du trine. C'étoit une espèce d'engagement qu'il avoit ^ ^^^' pris lorsqu'il étoit encore à la Cour, pour désabuser les personnes de bojone foi qui tix>uvoient de l'obscurité outle l'embarras dans quelques partfes de son système ; il la jugea d'ailleurs nécessaire pour l'honneur de son ministère auprès du troupeau qui lui étoit confié. Il profita, même de cette circonstance pour ne laisser subsister aucun prétexte au reproche qu'on lui avoit fait sur le silence qu'il avoit gardé dans son livre ^ au sujet du quiétisme de Molinos et des trente -quatre articles d'Issy ; il plaça ces trente - quatre articles et la bulle d'Innocent XI contre Molino$, à la suite de

(0 JLeUre dtt 3 septembre 1697. (Manuscrits.)

66 RISTOTRK DE TÉVÈhON-^

son instruction pastorale. Il est vraisemblable que

s'il dût pris cette précaution en même temps qu il

publia son livre ^ il auroit mis àe son côté un

grand nombre de personnes qui le soupçon*

noient d*étre un peu trop favorable au quiétisme

mitigé.

XXXA^i. Les trois prélats avoient fait imprimer et ré-

prélats pn- Pendre , dans toute la France et toute rEurope,

Llicnt leur j^m» déclaration contre le livre de Fénélon. Quoi-

Déclaration ■ >i . i

contre le li- que si hautement attaqué, Fénélon avoit tant de ▼rcdeFene- i^pugnance à douner au public le spectacle d une division scandaleuse entre des évéques, qu'il écrivoit à Tabbé de Ghanterac (0 : <c Je h'ai pas voulu » dans mon instruction pastorale faire une ré-^ » ponse diredte à tous leurs cbefs d'accusation , » pour ne pas donner une scène , le scandale » n'étant déjà que trop grand ; mais ma réponse » en foime, à leur déclaration^ ne laissera aucifti » mot kans réponse précise. Je me bornerai à » l'envoyer secrètement au Pape, et je désire » autant épargner mes confrères y qu'ils ont affecté i> de me traiter indignethent » .

Bosquet étoit si loin de prévoir et de supposer que la condatnnatidn dé Fénélon pût éprouver à Rome des lenteurs et des incertitudes, qu'il écrite) Lettrée du i5 septembre et du 39 octobre 1697. (Manus^ rrits. )

tIVRE THOIâlÈME. 87

Toit à son neveu (0 : « Il feut bien prendre garde » de ne faire envisager ( à Rome } rien de pénible » ou de difficile. De quelque façon qu*on pro- ' y> nonce , M. de Cambi^ai demeurera seul de son » parti , et n'o3era résister.... H est regardé dans i> son diocèse comme un hérétique , et dès qu'on » verra quelque chose de Romei dans Cambrai o surtout et dans les Pays-Bas , tout sera soulevé » contre lai ».

Mais la Cour de Rome n'étoit ni disposée^ ni accoutumée à précipiter son jugement ; elle connoissoit les justes ^ards qu^elle devoit à deux grands évéques, dont la réputation étoit également chère à FEglise. On a souvent prétendu qu'elle cherchoit à attirer à elle le jugement en première instance de toutes les controverses d^ religion* J^ous ne pouvons cependant douter qu'Innocent XII n'eàt sincèrement désiré que cette malheureuse contestation eût été étouffée en France par les voies les plus douces et les plus conciliantes; il. chargea souvent son nonce d'exprimer son vœu au Roi, et ce ne fut que sur les vives instances de Louis XIY, qu'il se vit obligé de procéder à l'examen et au jugement du livre

. xxxvn.

de Fénélon.U'nomma huit constdteurSy auxquels ^ p^^^ il en ajouta deux autres peu de temps après, pour nomme dix

* * » consulieurs.

(0 Lettre du a septembre 1697.

86 BISTOinS DE FÉNÉLON.

émettre leur yosu devant les cardinaux de la cûfi** grégation du Saint-Office, xxxyni. Le désavantage de la position de Fénélon, Bossuet et de u^éme en se renfermant dans les bornes de la Fabbé Pbé- pjyg légitime défense, se faisoit sentir dans les plus petits détails; ses adversaires, appuyés de tout le crédit et de tous les moyens du gouvei^^ nement, faisoient surveiller sa correspondance, et le privoient de la liberté de transmettre à Fabbé de Chanterac, avec une entière liberté, la connoissance de plusiem^ faits intéressans pour diriger sa conduite. U étoit obligé de donner à ses lettres différentes directions, qui en retardoient nécessairement l'expédition. L'abbé de Chanterac , ^ son défenseur à Kome , ne pouvoit faire un seuf pas dont Fabbé Bossuet ne ie fit rendre compte par des moyens peu délicats. C'est ce que Fabbé Bossuet nous apprend lui-même dans une lettre à son oncle (>} : jiussitôt que le grandrvicaire sera arrM, il aura un espion, et nous serons instruits. Quoique les adversaires de Fardievéque de Cambrai eussent déjà fait imprimer la plus grande partie de leurs écrits contre sonlivre, Fénélon se refusoit toujours à donner la même publicité à ses défenses. IL espéroit toujours éviter Féclat d'un débat scandaleux entre des évéques. Toutes ses

(*) Du 3 septembre 1 697.

tIVRE THpiSiÈlCE. %g

lettres àl'abbé de Chanterac expriment ces senti-

mens de convenance et dé modération (0 : « Il ne

» faut ni faire de Téclat , ni agir ^'une manière

» qui puisse ou mal ëdijQer^ ou aigrir la Gourw Je

» veux, sans politique , par pure religion, res*

» pecter jusqu'au bout mes confrères, et à cause

» de leur ministère ^ et à cause de la confiance du

» Roi pour eux ; je la v^ix respecter dans leurs

n personnes : pour les choses à rendre entièrament

S) publiques, on ne sauroit être trop retenu. Le

» principal est de conserver notre caractère de

» patience, de simplicité et de candeur, pour

^ nous expliquer précisément et sans réserve sur

» chaque article »•

Peu de jours après W4 Fénélon écri voit encore à Fabbé de Chanterac : « Je n'ai point voulu £aiire » imprimer ma réponse à la déclaration (des » trois prélats) y à cause du scandale et du déshon- » neur qui pourroit .retomber sur n^es confrères^ 3i et c'est de quoi je m'afflige. Je, voudrois les épar- 3» gner ; ce n'est point par ménagement politique » pour la Cour ; car j'aimerois cent fois- mieux » adiever de lui déplaire , que de demeurer sans » justification. Ce qui me retiient donc est la ré* » putation de l'Eglise , et le désir de ménager

(>) la novembre 1697. (Manuscrits.) (*) 19 novembre 1697. (Maniucriu.)

g|0 BISTOIRB B£ PÉKÉLON^

» mes confrères , quoiqu'ils aient, affecté de me u couvrir d'opprobre. C'est au Pape , mon supé- » rieur, à me décider là* dessus; je dois ma ré* » putation à l'Eglise ».

Fénélon fut enfin obligé de céder au vœu des cardinaux et des examinateurs ; ils lui firent observer par l'abbé de Chanterac que cette cause produisoit tous les jours des écrits contradictoires très-'volumineux et très^subtils, dont il leur étoit souvent difficile de saisir l'esprit et même les expressions dans des copies à la main y ordinairement mal transcrites, et quelquefois peu exactes. Mais ce que Fénélon avoit prévu arriva. La publicité des écrits respectifs donna une nouvelle activité à la çbaleur de cette controverse ; et il est très-vrai de dire qu'elle auroit été portée jusqu'au scandale, si la liaute vertu de Bossuet et dé Fénélon n'eût pas commandé le respect à l'opinion publique.

Ce fut alors que Fénélon fit imprimer sa traduction latme du livre des Maximes, dont l'élégance et la pureté furent généralement admirées (O^ la traduction de son Instruction pastorale du i5 septembre 1697 > ^t de sa réponse à la déclara^ tion des trois prélats.

Non - seulement il vouloit observer les plus

(0 Voy«z la lettre de Vikhé Pk^ppeaax iBosBoet, 19 bo- Tembre 1697. ( OEufres de BoesaeC) lom* xiii. JSdiu «fc Dtforis. )

grands ménagemens pour ses adversaires , mais il exigeoit de ses amis méme^ et de tous ceux qui lui montroient de rintérét qu'ils évitassent de se compromettre par une bienveillance trop marquée. Personne ne pouvoit lui être plus utile à Rome que le cardinal de Bouillon. Malgré cette consi* dératiofi, Fénélon voulut s'abstenir^ par égard pour le caractère de ministre du Roi, (dont il étoit revêtu y d'entretenir aucune correspondance avec lui. « Je vous prié dç dire à M. 1& catdinal de XXXIX. 9 Bouillon que je suis si touché de ses bontés, F^nélon à » Que îc ne veux , de peur de le commettre , ni ^'•^**^ ^

^ ' ' '^ , ' Chanterac,

9 lui écrire, ni recevoir de ses lettres. Il n'ignore duSnovem-

» pas tout ce que M. de Meaiii a fait pour re- ,lt >

» jeter sur lui tous les mauvais succès qu'il pour-

» roit avoir à Rome. Je lui dois de ne lui donner

» aucuû signe de vie , et de n'en Recevoir aucun

» de lui , afin que ce que nous dirons de part et

» d'autre, à sa dédiarge, soit vrai «•

Le génie remarquable de B<>s^et , pour là controverse, fortifié par une longue habitude, le portoit à multiplier les écrits polémiques dont cette cause commençoit à se surcharger (0. Rome en

(0 n avoit déjà fiût imprimer, i.« Summa docbrinœ libri etU titulus : Explication des Mazàmef des Saints, etc., etc. Degog consegtt€ntibu$ ac dtfensianihus et expUçatiombtuf a.* sa Lettre tons U nom d'un docteur i 3.* Deeiaratio iihtsUissimorum et

9& HISTOIKE DÉ FÉNÉtON^

étoit déjà un peu importunée ; ses amis mêmes a voient cru devoir le lui représenter, et les deux prélats associés à sa cause n'étoient pas aussi en*» flammés que lui de Tardeur d'écrire et de comlicttre de jjaitre. Bossuet prétendoit « qu'on n avoit à lui

Boasuety da .

19 novembre » reprocher que d'être trop rigoureux pour M. de '^7*. n Cambrai ; mais que s'il moUissoit dans une que-

^ relie où il y va de toute la religion, bu s'il >» affectoit des délicatesses, on ne l'entendroit » pas, et qu'il trabiroit Is^ cause qu'il devoit dé- » fendre ».

Ce fut sans doute par cette considération que Bossuet engagea le cardinal de Noailles à retran* cber de son instruction pastorale du 27 octobre 1697 , quelques formules d'égards et de politesses qu'il y avoit placées pour Fénélon (0. Le cardinal de Noailles eut la foiblesse de céder à Bossuet ; mais il lui arriva en cette occasion ce qui arrive souvent aux caractères doux et modérés, qui craignent de s'expliquer trop fortement entre des adversaires vivement aigris. Ils parviennent

reiferendissimorum ^cclesiœ principum Ludouià Antonii de JYoaille^, Archiepiseopi Parisiensis; Jacobi Bemgrd Bossuet, episcopi Meldènsis; et PauU de Godet-^tS'Marais , episcopi CamotensiSf circà librum cui titulus : Explication des Maximes des Saints, etc. die 6, mensis AugusU , an, 1697, fiata^ et ^.^\e Préface sur ^Instruction pastorale de Varcheyéque de Camhraù

(0 Lettre de Bossuet au cardinal de Noailles.

rarement à satisfaire ceux mêmes i qui ils montrent le plus de condescendance, ^et ils blessent ceux quils auroient voulu ménager, même en leur portant des coups*

Le cardinal de NoaiUes avoit eu à se vaincre ^ eh entrant dans cette guerre ^i^crits , par com-* plaisance pour Bossuet, et BAsuet lui reprochoitr trop de douceur et de mollesse. Il auroit voulu marquer à Fénâon un reste d'égard, en ne prononçant pas son nom dans cette instruction pas" torale, et en se bornant à condamner sa doctrine; mais Fépélon attachoit bien plus de prix à sa réputation sur la foi , qu à de vains égards pour sa personne.

Aussi fut-il très-blessé du procédé du cardinal de Noailles. « M. de Paris, écrit Fénélon à Tabbé » de Chanterac (0, a fait une lettre pastorale » contre moi, qui a quelque modération appa- » rente, mais dans le fond plus de venin et d'ai-^ » greur que les écrits de M. de Meaux ».

Fénélon avoit donc à répondre en même temps aux trois prélats qui écrivoient centime lui ; car l'évéque de Chartres ne tarda pas à se montrer sur la scène; ces trois adversaires, indépendamment de tous leurs moyens de crédit, avoient toutes sortes de facilités à Paris pour Timprêssioa

(0 3 décembre 1697. (ManuscriU*)

^4 histoire' DB VtS^tLQV,

et la publication de leurs ouvrages. Il n'en étoit pas de même pour Fénëlon ; il lui étoit bien plus facile de composer que de faire imprimer ; quoi* que placé dans le voisinage de Paris, il ne pourvoit, se servir des imprimeurs de cette ville. Il étoit assez fond|^ craindre que Bossuet ne fit servir lautorité di#gouvernement à y apporter des obstacles, ou du moins à y mettre des entra* ves. Il croyoit peu décent et peu convenable à un évêque de faire imprimer des écrits de reli** gion en Hollande, pays si fameuji par la liceRce denses pres(s^s, et qui fournissoit alors TiBurope de tous les libelles que la haine de la religion et de Tautorité pouvoit inspirer k des esi»*its séditieux. Les bons flamands, qui ezerçoient Tart de Timprimerie, ne sa voient pas assez^ de latin ^ comme l'observe Fénélon dajis ses lettres , pour qu'on put sel confier à eux pour des ouvrages où la plus Légère méprise pouvoit tirer à conséquence ,. et dénaturer entièrement les idées et les sentimens d'un auieur. On peut dire , en un mot , que la partie mécanique de sa défense lui donnoit plua de peint, «t lui coûtoiA plus de temps ,, que la compositioa B^me de cette mnlti* tilde d'ouvrages qu'il opposa k ses adversaires. Il étoit obligé de les faire imprimer à Lyon avec le plus grand mystère , loin de ses regiird^ et de

sa fiorveillaiice , « sans avoir même la liberté de t^^^ ^e

. - , Fénélon k

» revoir ses épreuves dans un genre de contro-» p^bb^ de » verse, oà un simple déplacement de points ou Chamerûc,

. . , du i5 jan-

ï> de virgules pouvoit être ti^aduit en hérésie ». vier 1698. Fénélon se voyoit encore pressé par l'activité (Manuscr.) que Bossuet mettoit à poursuivre sa condamna* lion; ce prélat s'étoit persuadé que la lettre si pressante de Louis XIV détermineroit la Cour de Rome à s'écarter en cette occasion de la marche ^

si grave et. si mesurée qu*eUe s'est toujours pressente dans le jugement des questions de doctrine. B écrivoit à son neveu (0 : « Il faut faire entendre

» que le livre de M. de Cambrai est court, la » matière bien enminé^, déjà jugée en la per^ » sonne de Molinos, du Père Lacpmbe, de ma* » dame Guy on, et qu'ainsi l'on doit être prêt W. » Les politiques répandent ici ( en France ) qu'on » aura ( à Rome ) de grands ménagemens pour ne » point flétrir un archevêque ; je ne les puis croire ; 3» ce seroit tout perdre : plus une erreur si per- » nicieuse vient de haut> plus il en Ëiut détruire » l'autorité ».

Bossuet engagea le Roi à témoigner au nonce une espèce d'impatience de ce que le Pape diffé* roit autant de prononcer. Mais Innocent XII répondU;: « Que puisque les trois prélats s'étoient

(■) ai octobre 1697. (*) a^ octobre 1697.

g5 HISTOIKB DE FÉH^LÔH,

Uiiie et » rendus les dénonciateiirs de Fardlievêqae de CbMtencLi * Cambrai, et aTtHent donne la pins grande pnjuncr 1698. » blicité à leorà accusations, il ëtoit nécessaire en

(lluuiscr.)

» toute justice et en tout tribunal dVconter les » réponsesderaccusé». Louis XrV, toujours juste et modâné, lorsqu il ne suivoit que son propre mouvement, sentit la justice et la convenance de cette réponse. Il dit au nonce , dans une seconde conversation : « Qu'il ne soUicitoit un jugement » que pour la sûreté des consciences, et qu*il rem cevroit avec soumission la décision de Sa Sain- » tetéy telle qu*elle croiroit devoir le prononcer ». L*abbé Bossuet craignant les reproches de son oncle sur les lenteurs qu'il éprouvoit , lui écrivit (0 que les agens de Farchevêque de Cambrai mettoient en jeu tous les ressorts imaginables pour retarder la décision , et suspendre le jugement du saint Siège. Bossuet crut trop facilement son neveu, et se hâta de représenter au Roi combien il étoit essentiel à sa gloire et à la tranquillité de TEglise, d'accélérer là conclusion de cette grande affaire. Il rédigea un mémoire qu il fit adopter à Louis XIV, et que ce prince remit au nonce. Ce mémoire (^) , où il seroit facile de reconnoître le

(0 4 février 1698.

(* On le trouve an tome xin des Œuvres de Bossuet. ( £diL de Dtforis. )

cachet

, LIV.&E TROISlàMB. gjf

cachet ^e Bossuet^ quand méoie nous n'en trou-* venons pas l'aveu dans ses lettres, étoit fait pour convaincre le Pape et ses ministres, que le Roi attachoit la plus haute importance au livre de l'archevêque de Cambrai. Louis XIY s'y ezprimoit comme s'il eût pu avoir une connoissance tbëologique de tous les points de cette contravei^e, et un avis personnel sur ces questions si obscures et si abstraites*

Nous ne voyons pas sur quel fondement l'abbë Bossuet avoit supposé que l'archevêque de Cam** brai cherchoit à suspendre ou à. éluder le jugé-» ment de son livre. Toutes les lettres de Fénélon portent au contraire les témoignages les moins équivoques de son. empressement et même de son impatience pour la décision de cette controverse» Il écrivoit à l'abbé de Chanterac (0 : « Après » que vous aurez produit toutes mes défenses; » ne perdez pas un moment pour presser la con- » dusion. C'est sur le texte qu'il faut juger , et 3» non sur des accusations sans fin....; le Pape^ » fort âgé, peut mdtirir; de nouvelles intrigues » peuvent nous traverser.. .. Si on veut à Rome » temporiser, en nous laissant toujours écrire^ » l'afiàire s'envenimera de plus en plus , et le scan* » dale croîtra toujours. M. de Meaux, à force

(0 Le V) janvier 1698* (MAnuscrits.)

Féiïélon. Tom. II. 7

qS histoire de FÉirÉLOir,

3> d'écrire y ne fera point qu il y ait dans le texte » de mon livre autre chose que ce qu'il y. a déjà n attaqué ».

Fénélon ne s'étoit pas dissimulé un moment qu'il achevoit de se perdre à la Cour^ et de se faire une ennemie puissante de madame de Maintenon ^ en s'engageant dans un combat direct avec le cardinal de NoaiUes. Un nouveau lien alloit unir encore plus étroiteipent madame de Maintenon avec toute la maison de Noailles. Elle venoit de déclarer (0 le mariage de mademoiselle d'Aubigné, sa nièce, avec le jeune comte d'Ayen, fils atné du maréchal , et neveu du cardinal de Npailles«.

(0 Le 1 7 mars 1 698.

Des manuscrits dont nous avons eu connoissance depuis la première ^tion de cet ouvrage, nous ont appris que €^étoit F^nifhn lui-même qui avoU propotfl «t ^ngag^ le mariage âtt eonite à'Ajren avec mademoiselle é^uhigné^ à la grande satis • faction de la maison de NoaUles; que la considération d'un si grand service pùrioà la maréeliale de JYoaittes k entretenir le cardinal de KoaiUes son beau-frère ^ dans le désir de concilier et de terminer Taffaire à^xMst^àtB Maxipies par les voies les plus douces , et en receyant les ezp^ca lions de M. de Cambrai^ mais que M» de 3feaux, dans une conférence qui eut lieu en présence de madame de Bfaintenon, entre 3f, de Paris ^ M* de Chartres et lui, avoit si fortement représenté^ nécessité de se déclarer, jusqu'à dire à M, de Paris rtUme qt^'il perdçit l'EgUse, et qu'il n'y avoit que ce seul moyen de la sauver, qu'enfin M. de Paris y avoit donné les mains, après que madame de Maintenon en eûl été eonvaineue elUrmime» ( Manuscrits.)

Cette alliance , si enviée par tout ce qui aspiroit aux honneurs y au crédit et à la fortune, avertisr soit également la Cour de Rome et celle de France que les intérêts de tout ce qui portoit le nom de Noaillës étoient devenus ceux de madame de Maintenon.

Mais de foibles considérations politiques ne pouvoient pas arrêter Fénélon , lorsque la conscience et rhonneur lui ordonnoient de parler ou de se défendre.

« On ne manquera pas de faire entendre à Rome ^^^^ ^®

^ ^ . , . Fënélon à

» que Tunique ressource pour appaiser le Roi^ Tabbé de

» pour me rapprocher de la Cour, et pour lever le ^*J^°**^*^*

» scandale, c'est que je fasse certains pas pour (ManuBcr.)

s» efiàcer les mauvaises impressions , et pour re**

» connoltre humbletnent que fai quelque tort.

» Mais je déclare que je ne pense ni de près, ni

» de loin à retourner à la Cour; que fe ne veux

» que me détromper de bonne foi, si je suis dans

» Terreur, et poursuivre sans rdiache avec paï*

» tience et humilité ma justification, si je ne me

9> trompe pas, et si on me calomnie touchant ma

0» foi. En un mot, je ne veux jamais retourner à

n la Cour aux dépens de la vérité, et par un ac?

» commodément qui ne mette ni la saine doc-t

'» trine , pi ma réputation sur la foi en aucun

«» doute.... Pour mon retour à la Cour, je le metfs

lOO HIS^OIKE DE TÈVÈLÔVtf

Idem, 3 » fort au-des8ous tfune syllabe de mon Iivre#

avril 1698. - , . , . . •

(Maauscr.) ^ ^^^ ™ ^^ témoin que je n aime pomt la Cour ; » de plus y mon retour, avec une réputation dou- » teuse sur le quiétisme, est honteux et nuisible » à mon ministère. Tout au contraire , si ma doc- » trine est justifiée , je n'ai aucun besoin 'pour » mon ministère de retourner à la Cour, pendant » que mes parties y dominent^ Ce qui est de cer* » tain y c'est que si j'étois justifié, et que je retour* » nasse à Versailles, je vivrois avec tous les égards » lés plus édifians pour ceux qui ont voulu me n perdre. Voilà ce que vous pouvez assurer for* » tement »•

Il étoit donc impossible que Fénélon ne répon* dit pas à V Instruction pastorale du cardinal de Noailles, dans le temps où il se croyoit obligé de réfuter avec la plus grande force tous les écrits que Bossuet publioit contre lui. On auroit attribué une si grande difi^rence dans les procédés et les ménagemeâs à des motifs de crainte ou d'es* pérance, dont le seul soupçoii auroit blessé sa délicatesse. La feinte modération avec laquelle le cardinal de Noailles avoit afiêcté de ne pas prononcer son nom , en le rappelant sans cesse à l'attention et à l'esprit des lecteurs, sous le voile transparent d'une charitable ii^serve, n'étoit que plus accablante pour un homme comme f énélon^

tlTKE T&OISXcyCi. toi

qui ne vouloit laisser subsista aucun Auage sur «a doctrine et sur sa. réputation.

Il divisa sa cëponse en quatre lettres, qu'il évita ^e publier d'abord à Paris ; nous nous bornerons ,

à en dter qudques fragmens :

(c Monseigneur y f ai gardé le silence autant que XL. » je l'ai pu, et il n'y a rien que je ne fisse encore .^"^^ ^^^^ » pour n'être pas dans la nécessité aflUgeante où à M. Farcfaej) je me trouve de me plaindre k vous-même de V^"* *' » votre dernière letti^e pastorale. A Dieu ne plaise, » Monseigneur, que ^e m'écarte jamais de la vé- » nération que vous méritez, et de l'attachement M que )'ai pour vous depuis si long-temps.... Plus » votre place vous, donne d'autorité, plus voug » êtes responsable des impressions que vous dour 9 nez au public contre moi. Votre vertu , et la » modération qui parolt dans vos paroles, ne ser- » vent qu'aies rendre j)lus dangereuses. Les ac* 9 cusations véhémentes et outrées imposent moins n au public. Mais quand vous ne montrez que dou- » ceur et patience, en m'imputant les.erreurs les \

» plus monstrueuses , le public ^t te^té de croire » que j'ai enseigné toutes ces erreurs^ Y oUà le mal n que vous me faites ^ Monseigneur, contre votre » intention «

» Si les précautions que je propo^ois pour rc- B médi#r au mal qu'on attribuoit à mon livre, ne

I02 HlSTOIliE DE FÉNÉLON,

V> pardissoient pas assez grandes , il falloit à tofute

» extrémité prendre un parti , qui auroit édifié

» FEglise. Tous n^aviez. Monseigneur ^ qu*à vous

» joindre aux deux autres prélats, qui ont pris

» part à la déclaration /et qu'à consulter de con-

» cert avec moi le Pape sur le livre en question.

31 n nVtoit pas juste que je fusse cru dans ma

3» propre cause ; mais étoit*il juste aussi que ceux

)> qui m^accusbient voulussent décider? Je devois

» sans doute me défier de mes pensées ; peut-être

y> aussi pouvoient-ils se défier dès leurs? Il n*y

» avoit-dônc qu'à prier le Pape, notre juge com-

'^ mun , de nous donner une décision. Si j'eusse

b t*efusé de me soumettre à son jugëttient, j^eusse

)> été inexcusable devant Dieu et devant les

» hommes ; alors il aurbit été temps de faire ce

>> qu'on a fait sans attendre la réponse du père

» Commun. Vous ne déviez pas craindre, Mon-

» seigneur, que l'Eglise romaine favorisât le

>» quiétisine, qu'éUe â foudroyé dès sa naissance ^

» ni quelle voulût, pour épargner mon livre /que

» je n'aurois pas voulu épargner moi -même en

» ce cas, mettre en péril les fbndémens de la

^ religion. Ainsi l'Eglise auroit été édifiée de voir

» des prélats parfaitement unis au milieu même

» de la diversité de leurs sentimens, et la réponse

i> du Pape auroit fini tout ce diۑrend. Quoi qu'il

LITRE TROISIÈME. lo}

» arrive dans la décision , ma soumission fera con- » noitre les sentimens de mon cœur pour détester . » toute erreur, et pour me soumettre à TEglise^ n sans restriction. La prévention oii vous êtes^ » Monseigneur, ne diminue en rien mon respect 3» et mon attachement ».

Dans une seconde, lettre « Fénélon écrivoit au , ^'^ ^**^*

deFënélonà

cardinal de Noailles : « Je vous avoue^ Monsei- Tarchevéque

» gneur, que plus, fexaipine votre instruction ^^^^^

» pastorale y moins je vous reconnois ' dans ce

» style j oii vous ne me ménagez en apparence,

» que pour donner un tour plus modéré et plus

» persuasif aux plus teiribles accusations. Vous

» ne parlez presque jamais 4^ moi; vous n'en

» parlez qu^eil des tcirmes. ^onnétes; mais vous

« rapportez sans cesse quelques-unes de mes pa*

» rôles poiir les joindrç dans tax même corps de

» doctrine àv^c ce qui. parolt le plus projpre à

» y exciter l'indignation ^piddiquè^. Vous savez.^

» Monseigneur^ que rien n'est plïis facile et moins

ai concluant en matière de dogme, que de faire

» ainsi un tissu de passages détachés de divers

» auteurs, pour en tirer toutes lès conséquences^

-» les plus odieuses Vous dites. Monseigneur,

» que le chrisUanistne n'est pas nnè école de thé- » tapkysieiem; tous les chi^étiens:, U. est vrai , ne » peuvent pas être des métaphysiciens ; mais les

Io4 HISTOIRE DIS FÉMÉLON,

» principaux théologiens ont un- grand besoin de » letre. Ces! par une sublime métaphysique^ » que saint Augustin a remonté aux premiers » principes des vérités de la religion/ contre les 3» Païens et les hérétiques. C'est par la sublimité » de cette science , que saint Grégoire deNazianse » a mérité par excellence le nom de thédiogien* » C'est par la métaphysique que saint Anselme 31 et saint Thomas ont été , dans les derniers siè^ 3» des^ de grandes lumières ».

m.» leiire Fénélon termine sa troisième lettre au cardi-

de Fénëlon à

Parclievâqae ual de Noailles par le langage le plus touchant.

de Pana. ^ Pardonneu ^ Monseigneur, tout ce que l'intérêt 3» de la vérité et la nécessité de me justifier sur la V pureté de ma foi, m'ont obligé de remarquer » sur votre instruction pastorale. Plut à Dieu que » nous pussions dissiper les nuages qui ont altéré » l'amitié dont vous m'avez honoré si long-temps; » du moins, ils ne diminueront jamais la vénéra«> » tion et l'attadbement que j'ai pour votre per-> )> sonnCé Dieu, qui voit le fond de mon cœur, 3» m'est témoin, qu'en pensant autrement que » vous, je ne laisse pas de vous révérer, de dé^ » plorer amèrement cette division, et d'être tou» 3» jours avec le même respect ». .

IV.« Lettre La quatrième lettre est relative à une additicm que le cardinal de Noailles avoit faite à son ins«

lilVRE TROISIEBtC. Io5

tructiûn pastorale. Elle a^oit pour objet ^e ré- Farchevéque duire à quelques propositions claires 'et incou* ^ testables le système que lui opposqit le cardinal de Noailles, et d'en faire ressortir les contradio tions a^ec le système que Bossuet lui opposoit d'un autre côté. Il en concluoit que ses adversaires ne s'accordoient pas plus entre eux qu'ils ne s*accordoient avec lui. Cette quatrième lettre rentre dans le fond de lajcontroverse.

Fénëlon avoit évité de publier ces quatre let* très en France; il s'étoit borné à les adresser aux examinateurs nommés par le Pape^ comme le cardinal de Noailles lui-même leur avoit adressé son inscription pastorale. Mais on comprend facilement , qu'avec Textréme avidité qu'on mou* troit de toutes parts pour (5onnoitre toutes les pièces de ce grand procès , on avoit dû réimpri« mer en Italie ces quatre lettres , à Tinsu de ^Fénélon lui-même. Toutes les presses de Hollande ^

étoient également en mouvement pour reproduire des écrits auxquels les circonstances et le mérite des auteurs donnoient un grand intérêt. Il est donc assez singulier que le cardinal de Noailles parût surpris et blessé que Fénélon eût fait imprimer ^ pour Rome seulement , sa réponse à une instruction pastorale que le cardinal de Noailles avoit fait imprimer, publier, et répandre dans toute la France et toute FEuropê. .

to6 mSTOIllE DE FÉNÉLOSr^

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