LIVRE faoïsifexs
Mais à peine faisoit-il paroitre un ouvrage ^ que Fénélon lui opppsoit les apologies les plus spécieuses. Ces apologies, toujours écrites avec une précision et une clarté qui sembloient initier tous les lecteurs aux secrets de la théologie la plus sublime y se répandoient avec le plus grand succès , et inspiroient Un intérêt général pour sa cause. Nous n'extrairons des réponses de Fénéloa que les seuls traits qui peuvent entrer dans un récit historique.
« Monseigneur, en finissant votre déifier livre. XL-n. » je me suis mis devant Dieu, cpmme je voudrois de Fenélonà » y être au moment de ma mort. Je Fai prié ins^ Bomucu a» tamment de ne pas permettre' que je me sédui« » sisse moi-même. Je n*ai craint, co me semble, » que de me flatter, que de tromper les autres, » que de ne pas faire valoir assez contre moi >> toutes vos raisons. Plût à Dieu que je n'eusse » qu'à m'humilier, selon votre désir, pour vous )i appaiser et finir le scandale» Mais juges vous* s même , Monseigneur, si je puis m'humilier » contre le témoignage de ma conscience, en » avouant que j'ai > voulu enseigner le désespoir » le plus impie sous le nom de sacrifice absolu de » l'intérêt propre, puisque Dieu, qui sera mon » juge, m'est' témoin que je n'ai fait mon livre s> que pour confondre tout ce qui peut favoriser » cette doctrine monstrueuse »,
2IO HISTOIâE X>B FÉHÉLON,
Fénélan se plaint ensuite de ce que , par des rapprocbemens forcés , par des altérations dans son texte y par la rigueur avec laquelle on pèse, on juge toutes ses paroles , sans égard à tout ce qui précède et à tout ce qui suit de propre à en déterminer le sens, on dénature ses expressions, on les envenime y on les délourne^de leur signifi-* cation naturelle et raisonnable.
Ibid. c( Plût à Dieu f Monseigneur, que vous ne
» m*eussiez pas contraint de sortir du silence que » j'ai gardé jusqu'à Textrémité. Dieu, qui sonde »'les cœurs, a vu. avec quelle docilité je voulois 31 me taire jusqu'à ce que Iq père commun eut » parlé, et condamner mon livre au premier » signal de sa part. Vous pouvea^ , Monseigneur, À tant qu'il vous plaira , supposer que vous devez A être contre moi le d^enseur de l'Eglise, comme » saint Augustin le fut contre les hérétiques de » son temps. Un évêque qui soumet son livre, et » qui se ti^it après Tavoir soumis , ne peut être » comparé ni à Pelage, ni à Julien. Vous pouviez » envoyer secrètement à Rame , de concert avec n moi , toutes vos objections ; je n'aurois ^onné % au public aucune apologie, ni impiimée, ni » manuscrite ; le juge seul auroit examiné mes >» défenses ; toute l'Eglise auroit attendu en paix
^ V le jugement de Rome ; ce jugement auroit tout
V fxau La condamnation de mon livre, s'il est
CIVRB VROISIÈMJT. Ht
» mauvais , étant suivie de ma soumission sans » réserve y n'eût laissé aucun péril pour la séduc- » tion 'y nous n'aurions manqué en rien à la vérité: » la charité ^ la paix , la bienséance épiscopalé » auroient été gardées »•
La seconde lettre est une discussion théologique n.« Lettre sur Tamour propriétaire et mercenaire , et sur ^ ^^"«^^^ « Famour pur et désintéressé; Elle est d'un grand intérêt pour ceux qui vôudroient se former une idée exacte de cette discussion ; mais ell^ n'est pas susceptible de ce que Ton peut appeler une simple analyse.
La troisième>l<5ttre est terminée par un des plus ni.« Lettre beaux mouvemens de sensibilité dont aucune lan- t^ Fënéloai
Boiauet.
gue ait, jamais oiiert le tnodèle.
« Qu'il m'est dur^ Monseigneur, d'avoir à sou** » tenir ces combats de pavoles, et de ne pouvoir » plus me justifier sur des accusations si terribles , 9 qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute TE* » glise, pour montrer combien vous avez défi- » guré ma doctrine. Que peut -on penser de vos » intentionsf ? Je suis ce cher auteur que vous » portez iians vos entrailles pour le précipiter, » avecMolinos/dansFabimedu quiétisme. Vous ))• ailes me pleurer partout, et vous me décliirez M en me pleurant! Que peut -on penser de ces M. larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'au**
lia HISTOIRE DE FéKÉLpN,
» torité à vos aceusations? Vous me pleurez , et
» vous supprimez ce qui est essentiel dans mes
» paroles l Vous joignez^ sans en avertir, celles qui
9> sont séparées ! Vous donnez vos conséquences
>» les plus outrées comme mes dogmes précis ^
)> quoiqu'elles soient contradictoires à mon texte >
>f formel. Quelque gi^ande autorité. Monseigneur,
» que vous ayez jaslement acquise jusquici, elle
» n*a point de «proportion avec celle que vowt
» prenez dans le style de ce dernier livre. Lé
» lecteur sans passion est étonné de ne trouver^
» dans un ouvrage fait contre un confrère soumis
» à TEglise, aucune trace de cette modération
» qu'on àvoit louée dans vos écrits contre les mi-*
» nistres protestans. Pour moi , Monseigneur, je
» ne sais si je me trompe, et ce n'est pas à moi à
D en juger^ mais il me semble<que mon cœur n'est
n point ému, que je ne désire que la paix, et que
w je suis avec un respect constant pour votre per*»
» sonne »
Fénélon, dans sa quatrième lettre, se plaint à Bossuet des altérations de son texte , qui tendoient k. jeter de Todieux sur sa doctrine. Une pareille infidélité, réelle ou prétendue, devoit changer son style et lui communiquer Témotion. de son ame« On voit qu'il a de la peine à renfermer au fond de son cœur tous les sentimens qui Top*
pressent ;
JLiy&E TAOISIEMS. Il3
pressent; et une indignatîoQ involontaire vient conununiquer à son- langage et à ses expressions une. chaleur et une vëbëinence qui doivent être attribuées à la situation violente où ses adversaires ràvoient place.
a Est-ce donc ainsi qu'on peut s'arroger le droit ^'* heure » de retrandier des mots essentiels qui dbangent Bouuet. » toute la signification du texte^ pour convaincre
» un auteur dHmpiété et de blasphème 7 Je ne
» puis finir sans vous représenter la vivadtë de » votre style, en parlant de ma réponse à votre » sommaire. Yoioi vos paroles sur votre confrère, » qui VOUS' a toujours aimé et reqf>ecté singuliè- » rement : Ses amis répandent parioul que c'est » un li^ré victorieux^ et quHljr remporte sur moi » de grands ai^ntage9$ nous verrons. Non, Mon- » seigneur, je ne veux rien voir que votre triom- » phe et ma confusion, si Dieu en doit être glo^ » nâé. A Dieu ne plaise que je cherche jamais » aucune victoire contre personne , et encore » moins contre vous, le vous cède tout pour la 3» science, pour le génie, pour tout ce qui petit s> mériter Testime. Je ne voudrois qu'être vaincu » par vous, en cas que je me trompe. Je ne vbu- I» drois que finir le scandale en montrant la pu- » reté de ma foi , si je né me trompe pas. Il n'est
» donc pas question de dire-: Nous verrons. Pour Féhéloh. Tom. II. 8
Il4 HISTaïAE DE FÉNÉLONy
» moi y je ne veux voir que la vérité et la paix ; j» la vérité qui doit éclairer les pasteurs ^ et la » paix qui doit les réunir. Vous vous récriez l'Un » chrétien, un éiféque, un homme a-t^iltant de » peine à s'humilier? Le lecteur jugera de la vé- 3) hémence de cette figure. Quoi ! Monseigneur, j> vous trouvez mauvais çuun é\fêque ne veuille » point avouer y contre sa conscience, qu'il a en- » seigné Timpiété? SouiTrez que je vous dise à » mon tour : Un chrétien, un éifêtfue, un homme » a-t-il tant de peine à avouer un zèle précipité, » que TEglise nous montre en plusieurs saints, » et même dans des Pères de TEglise 7
» Vous dites : La nouvelle spiritualité accable » VEfglise de lettres éblouissantes, d'instructions n^ pastorales, de réponses^ pleines d'erreurs. Dé » quel droit vous appelez-vous V Eglise ?%\[e n à » point parlé jusqu'ici , et c'est vous qui voulez » parler avant elle ; ce n'est pas la noui^elle spiri- » tualité , c'est l'ancienne que je défends. Mais » qui est-ce qui a écrit le premier? Qui est-ce HT qui a commencé le scandale? Qui est-ce qui a » écrit avec un zèle atner ? Vous vous irritez de » ce que je ne me tais pas, quand vous intentez » contre moi les accusations les plus atroces...;^ >i Yotis ne cessez de me déchirer, sans attendre 9 que l'Eglise décide »•
LIVRÉ T&OISkEME; ll5
il est difficile de se faire l'idée de rimpi'essioa XLlv. que cotnmençoient à exciter dans le puBlic les , ^reaaion écrits de Taràhevêque de Cambrai. Quelque opi- Fénélon sur niofi que l'on eût déjà des talens et des lumières bliq^!*° ^^'^ de Fénélon , personne n'avoit prévu et ne }j|ouvoit prévoir y que, dans une controverse tbéologîque^ il lutteroit avec autant de force et de courage contré un rival aussi redoutable qtie Bossuet ; oar^ parmi les trois prélats/ le public s'obstinoit à ne voir et à ne considérer que Bossuet. Il faut encore observer que Fénélon se montroit à l'opinion pu^* blique avec le lustre que le malheur ajoute toujours à l'éclat dp génie et de la vettu>
Bossuet ayoit été -jusqu'alors l'accusateur : sou-^^ vent même il a voit pris dans ses écrits le ton dé dignité et de supériorité d'un juge qui prononce^ '- Il croyoit avoir réduit Fénélon au r61e toujouii pénible et toujours un peu humiliant d'un accuaé obligé de se justifier. Mais Fénélon avoit su / dans ses dernières lettrei y s'élever, sans affectation et sans blesser aucunes convenances , à la juste mesure «que doit observer un évéqtie qui porte au dedans de lui-même le témoignage dHine con-^ science pure, d'une foi sincère, et qui croit avoir le droit de défendre ses opinions contre celles d'un de ses confrères, au tribunal de' leur supé^ ' rieur commun. Le public, accoutumé depuis si
Il6 HISTOIAE^ DE FÉHiLOH,
long - temps , à considéi^r Tëvêque de Meauit comme Farbitre suprême de toutes les controverses doctrinales , et le dictateur de TEglise de* France^ s'étonnoit de le voir ramené à combattre à armes égales^ et avec un succès douteux , dans une tanière qu'il avoit toujours parcourue en triomphant. >'
Bossuet sentit alors qu il avoit besoin de ras? sembler toutes ^s forces pour combattre un ad* versaire dont il n'avoit peut^tre pas apprécié tout le génie et toutes les ressources.
Il est facile d'observer, dans sa réponse aux lettres de Fénélon^ qu il déploia^avec une nou« velle vigueur tous les ressorts de Téloquence et de la logique y pour écraser la doctrine et Fauteur qu'il combat. On y voit surtout qu'il s'attache à justifier cette espace d'âcreté et d'amertume que Sénâon lui avoit reprochée , et dont le public même avoit paru se scandaliser. Mais ce qui est remarquable y ce qui est surtout conforme au ca-« racf ère &\ jKônoûcé de Bwsuét , c'est que y bien loin de dâavo«er les expressions y peut-être un peu trop vives, échappées à l'excès de son zèle jdans' là chaleur de la dispute y il dit : ^'il 9*esf montré sévkre et inflexible^ parce qu'il a dû Vêtre^ et que ie$ saintes vérités de la religion n'admettent poinile^ mollesses et les vaines complaisances du
monde. En un mot, Bossuet reprend par la force de la raison et par l'ascendant du génie, ee carac-^ tère de fiapérioritë que Tarchevéque de Cambrai sVtoit efforcé de lui contester. II seknble que tet homme extraordinaire étoit appelé à occuper tou« jours le premier rang partout où il se montroit , et à exercer, par une espèce de prérogative singulière, un ministère si:^érieur au rang même qWil occapoit dans TEglise. C'est ave« ce ton im-posant qu il dit à Fénélon :
.0 Je le dis avec dojileur , I^eU le sait : vous ^vez XLY.
' , Lettre de
% voulu raffiner sur la piété ; irons n'avez trouvé di- Bossi^t à ré-
» gne de vous que Dieu beau en soi. La bonté, pa' riiXfm.
9 laquelle il descend à nous, et nous fait remon*
» ter à lui, vous a paru un ob|et peu convenablïp
» auit parfaits. Sous le nom d'amour pur, vous
» avez établi le désespoir cofiMne le plus j^iarfait
a> des sacrifices; <:^est du moins de cette ^reur
» qu'on vous accusCé... E^ vous vene^ me direi:
)» Prouvez -moi que je «uis un insensé; prouvez-
» moi que je suis<le mauvaise foi : sinon, ma seule
i> réputation me met à GQuvept. Non, Monsei-
» ipeur, la vérité ne le souffre pas; vous serez
» en votre cœur Ce que vous voudrez ; mais nous
» ne pouvons vous juger que par vos paroles.
» Vous me reprochez de m être récrié : ZTit ehrè-
» tjjeny un éyêque, un homme «•<-// tant de .
tl& BISTOIKS D£ FÉlrÉLbir^
^ peine à s'humilier ? Vous trouuez mam^ais qu*un » éifêque ne veuille pas avouer, contre sa con-- » science j qu'il a enseigné T impiété. Oui y Mon<- )>. seigneur, sans rien déguiser , je trouve mauvais, ».et tout le monde avec moi, que vous vouliez » nous persuader qu on a mis ce qu oti a voulu » dans votre livre sans votre participation ; que> 3» sans vous en être plaint dans vos errata , vous 31 ayez laissé impunément cette impiété, comme » vous rappelez vous-même ; qu au lieu de vous p hi}milier d^une telle faute ^ vous la rejetiez sur » un autre; que v#us aye^ tant travaillé à y » trouver de vaines excuses.
» Vous vous plaignez de la force de mes ex-^ y pressions l U s'agit de dogmes nouveaux qu'on » voit introduire dans TEglise, sous prétexte de » piAé^ par la bouche d'un archevêque. Si, ea » effet y il est vrai que ces dogmes renonivellent )» les erreurs de Molinos^ serait-il permis de le T» taire? Voilà pourtant ce que le monde appelle » excessif y ^gre, rigoureux , emporté , si vous le 3) voulez. U voudroit qu'on laissât passer un dogme » naissant doucement , et sans l'appeler de son » nom y sans exciter l'horreur des fidèles par des V paroles qui ne sont rudes qu'à cause qu'elles » jsont propres y et qui ne sont employées qu'^ % cause que l'expression eat nécessaircM- Si \wr
IMITEE TROISIEME. ug
» teur de ces nouveaux dogmes les cache , les eu- 9 veloppé, les mitigé si vous voulez^ par certains 31 endroits y et. par-là ne fait autre chose' que les » rendre plus coulans^ plus insinuans, plus dan- » gereuxy faudra- 1- il, par des bienséances du » mon.de y les laisser glisser sousTherbe,, et relâ- :» cher les saintes rigueurs du langage théolo- 9 gique? Si fai fait autre chose que cela, qu'on 31 me le montre. Si c'est là ce que f ai fait. Dieu » sera mon protecteur contre les mollesses du » monde et ses vaines compl$iisance; »• . Fénélon s'étoit expliqué en ces termeç : Quoiqu'on ne puisse pas s* arracher V amour de la béatitude, on peut le sacrifier j comme on peut sacrir fier V amour de la vie, sans poussoir se Varra^ cher tout "à -/ait II faut convenir que Bossuet réfute ce raisonnement de la manière la plus victorieuse* « Avouez la vérité, Monseigneur, écrit -il à l^^^ede
, . 1. BossuelàFé-
» Fénélon : vous ne croyez pas avoir rien à dire nélon. » ou avoir rien proposé de plus spécieux que cet » argument ; mais il tombe par ce seul mot. On » peut bien samfier la vie mortelle à quelque » chose de meilleur, qui est la vie bienheureuse ; » mais lorsque vous supposez qu'on puisse sacris» fier la vie bienheureuse, il faut que vous ayez » dans l'esprit quelque chose de meilleur à quoi
Z20 HISTOIEE UE FÉMÉLON,
. » on la sacrifie ; et toujours on deviendra , ou » heureux en la possédant ^ ou malheureux a on » la perd.
» Après cela, Monseigneur , je n'ai plus rien à a» vous dire. S'il se trouve dans vos écrits quelque » chose de considérable qui n*ait pas encore été » repoussé^ j'y répondrai par (l'entres moyensw » Pour des lettres, composez -en tant qu'il vous a» plaira; (divertissez la Cour et la viUe ; faites ad« » mirer votre esprit et votre éloquence, et ra- » menez les grâces des Lettres pros^inciaïès, je ne » veux plus avoii; de part au spectacle que vous » semblez vouloir donner au public ».
11 est impossible de înéconnottre dans ces ac* cens passionnés l'émotion profonde d'une ame agitée par le sentiment d'un grand danger, et par la prévoyance de grands malheurs. C'est peut-être moins encore le zèle de la vérité, qui porte Bossuet à s'armer avec tant .d'inflexibilité contre les mollesses du monde et ses vaines complaisant ces, que cette inquiète sollicitude d'un Père de i'Ëglise , qui a vu souvent les hérésies naître et croîtra à l'ombre des illusions d'une perfection •chimérique , et trouver des protecteurs dans la piété même de ceux qui aiment la veitu de bonne foi.
Plus Bossuet avoit une Jbaute idée des vertus
LITBE TEOISIÈME. IftI
e% des talens de Féoélon « plus il deToit redouter Fappui qu'un tel homme pouvait prêter à ceux qui n avoient ni une ifme aussi pure, ni des inten« lions aussi estimables. Fénélon n'étoit point un théologien obscur, dont il aiffisoit de combattre les opinions et de condamner les erreurs. Cétoit un archevêque recommàndable par la beauté de son génie y par des talens éblouissans, par une piété sincère, par des vertus attachantes. Cétoit le précepteur de Théritier du trâne, le conseil et Toracle des hommes les plus TertueuK de la Goui*; c étoit celui qui , déjà élevé à de grandes places par la seule influence de son mérite pei^sonnel , sembloit éjtre encore appelé à de plus hautes des* tinées. ,
Plus Fénélon a'voit r^andu d'onction et de piété dans bçs maximes de spiritualité, plus elles pouvoienit favoriser les illusions ou les excès de tous ceux qui, contre ses intentions, auroient été disposés à en abuser. La conformité même d'une partie de sa doctrine avec celle de saint François de Sales , de saintç Thérèse , et de quelques écri* vains, dont la mémoire est honorée dans l'Eglise^ devenoit un motif pour prévenir l'usage pernicieux que des hommes oorrompns avoient déjà fait et pouvoient faire encore de ces maximes si pures et si innocentes dans la. pensée de l^irs
I2S HISTOIRE DE FÉKÉLONy
pieux auteurs. L'exemple récent de Molinos \cnoit de montrer , d'une manière effrayante , combien il est facile au vice de se couvrir des apparences et des exprjessions de la vei*tu *, en empruntant les autorités les plus saintes et les plus respectées. On pouvoity on devoit craindre que des hommes non moins dépravés , ne s'appuyassent de la piété et de Tautorité du nom de Fénélon, pour entraîner des âmes simples et crédules dans de funestes illusions. Saint François de Sales , sainte Thérèse et tant d'autres , avoient pu s'exprimer sans danger, et avec toute la candeur et la simplicité de leur ame, dans un temps où rien ne les avoit en^ core avertis des fausses interprétations que l'on pouvoit donnçr à la sainte innocence de leurs pensées. Mais le temps étoit venu , où l'Eglise , instruite par une triste expérience , devoit , dans sa sagesse,, tracer avec toute la rigueur théologique , la ligne exacte et précise où la véritable piété doit s'arrêter, si elle ne veut pas* s'exposer au danger de s'égarer dans des voies corrompues , ou de se nourrir d'inutiles et extravagantes illu<- 3ions.
G'étoient ces hautes et puissantes considérations, dignes d'appeler la prévoyance d'un évéque tel que Bossuet , qui enflammèrent son zèle avec tant d'ardeur dans cette mémorable contre*-
versé; et c'est ce qu'on ne doit jamais perdre de vue dans la suite des faits que nous aurons à rapporter.
Les obstacles y les conti^adictions , la résistance de Fénélon y ses plausibles et éloquentes apologies j les lenteurs de la Cour de Rome , les varia* tions de Fopinion publique, les partisans accrédités que Tarchevéque de Cambrai conservoit à la Cour, le torrent des courtisans qui seroient venu^ se ranger sous ses étendards , s'il eût été vain* queur, les incertitudes de madame de Maintenon ,1a modération même du cardinal de Noailles et de l'évéque 4e Chartres, tout contribuoit à justifier les inquiétudes de Bossuet et à exalter sa véhémence. C'étoit à lui seul qu'étoient réservés les périls et les honneurs de ce grand combat. Il falloit que Bossuet se montrât trop fort , parce que tout se montroit trop faible autour de lui. ,
La réponse de Bossuet , doat nous venons de rapporter des passages ^ remarquables, laisse cependant apercevoir qu'il ne se ^issimuloit pas à lui-même que le public avoit accueilli avec une faveur marquée le^ derniers écrits de Fénélon. On croit même observer qu'il étoit alors dans Fintention de ne plus rentrer dans une discus*siqEt directe avec lui.
1%/^ HISTOIRE PE TÈJXÈLOTKf
n paroît en effet que les adversaires de Fénê-' Ion, un peu diéconoertés par le suo^s et l'énergie de ses défenses, firent intervenir le nonce da Pape pour l'engager à garder désormais le silence. ^ \ Fénélon répondit au nonce du Pape « que c'étoit FënéloD au » toujours à Taccusé à parler le dernier, surtout Pape. ^ quand il s'agissoit d'accusations horribles sur
( ManoBcr. ) » la foi , et que Taccuséétoit un archevêque , dont » la réputation importoit à son ministère; qu'il » ne demandoit lui-même que la paix et le silence, >» à être jugé et à obéir ; que la réponse qu'il se 9 voyoit obligé de faire à la dernière attaque de » M. de M eaux , seroit sa dernière 'défense , si ce . » prâat ne reproduisoit pas quelque nouvelle » accusation ».
Féïkâon répondit en eSêt aux derniers écrits de Bojssuetpar trois nouvelles lettres. Elles offrent de nouvelles preuves de toute la fécondité et de toute la subtilité de son esprit dans un genre de controverse , dont on ne lui avoit pas plus soupçonné le go&t qu^il n'en avoît contracté l'habitude. Bossuet , étonné lui-même, ne put s'empêcher de dire «n les lisant: « M. de Cambrai a » de l'ec^rit h faire peur ».
Lettre de « Quand voulez-vous donc que nous finissions, Bomueu * écrivoit Fénélon ? Si je pouvols me donner le ïi tort et vous laisser un plein triomphe, pour
LIV&E TROISliMS» IlS
» finir le scandale et pour rendre la paix à TE* » gHse y je le ferois avec fore ; mais en voulant m* j » réduire avec tant de v&ëmence , vous avez fait » précisément tout ce qu il falloit pour m'en ôter » les moyens.... Vous m'atbîbuez les impiétés les n plus abominables , cachées sous des subterfuges » déguisés en correctifs. Malheur à moi , si je me y taisois ! Mes lèvres seroient souillées par cç a lâche ûlence, qui seroit un aveu tacite de Tim- » piété... Que le Pape condamne mon livre , que » ma personne demeure à jamais flétrie et odieuse » dans toute FEglisé y j'espère que Dieu me fera yf la grâce de me taire , d'obéir et de porter ma » oroiz jusqu'à la mort. Mais tandis que le saint ». Siège me permettra démontrer mon innocence^ » et qu'il me restera un souffle de vie , je ne ces- » serai de prendre le ciel et la terre à témoin de » l'injustice de vos accusations*
i> Il m'est impossible de vous suivre dans toutes » les objections que vous semez sur votre che*' ^ min ; les difficultés naissent sous vos pas« Tout » ce que vous touchez de plus pur dans mon 9 texte se convertit aussitôt en erreur et en blas- » phéme^ mais il ne faut pas s'en étotlner; vous » exténuiez et vous grdssissea chaque ^bjet selon » vos besoins, sans vous mettre en peine de con- » cilier vos expressions. Youlez-^vous me faciliter
lj<» HI5T01AE DB FÉHÉLOV,
m une rétractation , vous aplanissez la voie ; elle » est si douce y qu'elle n'effraie plus. Ce n'est, » dites -vous'y çuun éblouissement de peu de >} durée. Mais^ Ton va chercher ce que vous dites 3> ailleurs pour alarmer toute l'Eglise, pendant » que vous me flattez ainsi y on trouvera que ce » court éblouissement est un malheureux mystère » et un prodige de séduction.
» Tout de même, s'agit-il de mé faire avouer » des livres et des visions de madame Guy on 7 vous » rendez la chose si excusable, qu'on est tout » étonné que je ne veuille point la confesser pour » vous appaiser. Est-ce un si grand malheur^ » dites-vous, d'avoir été trompé par une amie ? >> Mais quelle est cette amie? C'est une Priscille )) dont je suis le Montan. Ainsi, vous donnez, ?> comme il vous plaît, aux mêmes objets les » formes les plus douces etles plus affreuses.
» Je ne veux pas me juger moi-même. En effet, » je dois craindre que mon esprit ne ^aigrisse » dans une affaire si capable d'user la patience » d'un homme qui seroit moins imparfait que moi. 3» Quoi qu'il en soit, si j'ai dit quelque chose qui » ne soit pas vrai et essentiel à ma justification ; » ou bien, si je l'ai dit en des termes qui ne » fussent pas nécessaires pour exprimer toute la » force de mes raisons, j'en demande pardon à
» Dieu y à toute TEglise et à votis. Mais où sont-ils }) ces tenues que f eusse pu vous épargner 7 du » moins, inarque&>les moi; mais en les marquant^^ » défiez- vous de votre délicatesse. Apres m* avoir » donné si souvent des injures pouic des raisons^ » navez'vous point pris mes raisons pour des » injures ?
» Cette douceur, dont vous me dites que fe j> m'étois paré, on la toumoit .contre moi 3 on » dit que je parlois d'un ton si radouci, parce » que ceux qui se sentent coupafbles sont toujours .. » timides et bésitans. Peut-être ai-je ensuite ua » peu trop élevé la voix ; mais le lecteur pourra » observer que j'ai évité beaucoup de termes dur^ 3» qui vous sont les plus familiers! Nous sommes, » vous et moi, Fobjet de la dérision des impies, » et nous iaisons gémir tous les gens de bien : » que tous les autres hommes soient hommes, » c'est ce qui ne doit pas surprendre; mais que » les ministres de Jésus- Christ, ces anges des- » Eglises, donnent au monde profane et incr^ )> .dule de telles scènes, c'est ce qui demande des » larmes de sang^ Trop heureux si, au lieu de ^ ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait » notre catéchisme dans* nos /diocèses,. pour ap- .» prendre aux pauvres villageois à craindre et à » aimer Dieu »!
12$ HISTOIRE BB FÉHÉLON,
En lisant ces dernières lignes , ne seroit-on pas tenté de croire qu'elles spnt de Bossuet, par le mouvement oratoire qui les • anime , et par la noblesse de Tidée jointe à la simplicité de l'expression . , XLTn. Tandis que la France entière , spectatrice de àa^^ Siése ^® violcut combat entre les deux membres les dans Texa- pjus illustres de son Eglise , attendoit avec un
men du livre . , ^ ai * «• • -i i i • * »
deFénélon. intérêt mêlé d incertitude y de quel coté la victoire se déclareroity Rome procédoit à Tinstruction du jugement avec une sagesse et une impartialité dignes des plus grands éloges.
Le saint Siège voulut mettre dans l'examen dtl livre de Farcfaevéque de Cambrai,, un appareil et une solennité qui attestoient les 'égards dus à deux grands évéques et à TinteiTention de Louis XIV.
Quoique la forme dans laquelle ce prince avoit exprimé l'importante qu'il attachoit à cette «afiaîre, laissât assez entrevoir ]a* faveur qu'il ^ acCoixlûit à l'une des parties , et sa prévention contre l'autre y Innocent XII ne crut point qu'il convint à la dignité de l'Eglise romaine/ à la gloire dé la religion , ni aux intérêts de la vérité de s'abandonner aux mouvemens variables et irrégulièrs d'une politique profane. Une année entière fut employée au seul examen du livre
de-
de rardievéqae de Cambrai ^ et des divers ëcrit» publiés pour sa défenseet pour sa condamnation. Soixante-quatre séances^ de six ou sept heures cbacttue, furent consacrées par les examinateurs à l'analyse du livre des Maximes. JLes s^uls eza-* minateurs assistèrent aux douze premières ; mais comme Ton crut remarquer parmi eux une opposition très*vive et très-animée ^ le Pape nomma les cardinaux JNforis et Ferrari> deux des membres les plus instruits du s^tcré collège^ p6ur présider aux congrégations*
On commença par extraire du livre de Tarcfaevéque de Cambrai , trente - sept propositions qui parurent devoir ^re Tobjet de Texamen des consulteurs^ L'examen de ces trente -sept propositions occupa ies soixante^quatre séances qui eurent lieu depuis le la octobre ^^91 9 jusqu'au 25 septembre 1608. On est > autorisé à présumer que le sujet de cette controverse devoit être né- <:esfiaireme)it obscur et très ^ subtil^ ou que les explications offertes par Fénélon avoient édairci ce que sa doctrine renfermoit d^équivoque et de hasardé > puisque sur lest dix examinateurs qui la discutèrent pendant une année entière^ cinq vptarent const^tnfaient en faveur de son livre : il est vrai que leur opinion étoit fondée en grande partie sur les explications fournies par Tauteurt
Fénélon* Tom. ii. 9
l3o tlISTOIlLE DE FÉRÉLON,
Vàbhé Bossaet fut violemment affecta de ce partage entre les dix examinateurs. Il ne manqua pas y d'après son propre caractère, de Fat* tribuer aux intrigues des partisane de Tarcbevé* que de Cambrai , et à rinfluence du cardinal de Bouillon.
La correspondance de Bossuet avec son neveu (0 y laisse malheureusement apercevoir qu'il ^ adopta trop fecilement les préventions de ce
dernier. Lui-méine ëloit si convaincu que la doctrine de Fénélon renfermoit les erreurs les plus monstrueuses ; il avôit annonce avec tant d*assurànce au Roi, à madame de Maiutenbn, au public y à toute FEgtise, que ces erreurs seroient foudroyées par le saint Siège, aussitôt qu elles auroient frappé Toréille du vicaire de JésUs-Chiîst , qU^il futauSsi surpris que décon* certé du partage des examinateurs. H fut surtout effrayé de ce que lui mandoit son neveu , en ces ^^^^^' termes : tt Le Pape , ces jours passés , a dit que
Fabbé Bos- » l'affaire n'étoit pas si elait^ ».
*"*u &^' *' H^ns cette disposition, 3 crut devoir se prê* ter aux vues de son neveu , et les proposer à Louis XIV et à madame de Maintenon. C'étoit d'opposer des doups de force et d'autorité aux
(0 Voyez les tomes xiii, xiy et xv de rédition des OEuyre« de Bossnet , de dom Déforis.