‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux;Chapitre 23 sur 56 · LIVRE TUOISIBHE · texte numérisé non relu

LIVRE TUOISIBHE

» trouve heureux; mais que je suis occupé des » suites qu'aura cette affaire par rapport à lui 1 » Permettez-moi, je vous jsuppUe, Monseigneur, » de vous faire faire attention que je suis titulaire 3» du prieuré de Carenac et d'un canonicat de » Cambrai ; il mériteroit assurément mieux que » moi de possé<kr ces bénéfices; oh ! que de bon » cœur je Ten rendrois le maître, si vous le jugîeât » à propos, et je vous supplie de vouloir bien y » penser devant notre Seigneur! J'espère ton* » jours qu'il vous protégera jusqu'à la fin, lui qui 3» est la vérité et la vie ; il n'y a <|ue lui seul qui Si vous puisse soutenir au milieu de tant de corn* 3» bats et de si rudes épreuves. Que j'ai de conso- » lation de pouvoir prendre quelque part à vos » peines, et de m'attacher toujours plus forte* » ment à vous pour le temps et pour l'éternité 1 3> car il me semble que c'est ainsi qu*on doit être » uni devant Dieu »• Tels étoiènt les amis de Fé-* nélon, tels ils se montrèrent pour lui jusqu'au dernier moment. On se doute bien comment Fé»

nélon accueillit une offre aussi délicate; sa ré« ponse porte le même caractère de simplicité qui avoit dicté ce vœu généreux (0<. « Votre zèle pour » porter ma croix , me l'adoucit beaucoup , mon » cfaejr abbé; mais le prieuré de Carenac est ei|

(0 1 1 )uillet i6g8. (ManoBcrits. )

l4i HISTOtnE I^E FÉNÉLONy

» bonnes mains. Je ne souhaite rien tant que ^ votre conservation ; je voudrois que vous eussies^ » Cambrai au lieu de Carenac ».

Fénëlon n^avoit pas besoin de toute sa pénétration pour démêler les véritables motifs de Facte de rigifeur qu'on venoit d exef cér contre ses parens et ses aihis. « Vous savez , écrivoit-il à Tabbé » de Chanterac (0 ^ que MM. de Paris et de Meaux » ont fait chasser, d'auprès des princes, les deux » abbés de Langeron et de Beaumont ; ils Tout » fait pour deux raisons : la première, pour mon* n trer à Rome combien le Roi est déckré contre » moi y et pour changer par-là les dispositions dé » cette Cour, qui paroissoient m'étre favorables^ 31 la seconde, pour m'ôter Tespérance dé re- » tourner à Versailles , si Rome ne me condamne » point , afin de me réduire à quelque lâche )> accommodement .avec mes parties pour y re- » tourner. Je serois bien fâché d'acheter mon » retour par quelque expédient douteux; voua >i ne sauriez le dire trop fortement ; plus ils aug- » mentent le scandale, plus il faut parler et tenir » ferme jusqu'au bout. Elevez modestement voti'e » voix; on fait les derniers efforts pour entraîner » le Pape par autorité. Mes adversaires ont voulu » un coup d'éclat qui intimidât les théologiens ,

(0 6 juin 1698. (Manuscrits.)

p soulevés

livue troisi£MB* i45

» sanlevés ouverteoieiit contre eux, et qui impoji sâl; silence au publie indigné ».

Mais ce coup d'autorité ne fit poiiit à Rome tout refiet que les adversaires de Fénelon en avoient attendu. On y^ fat scand^disé de cet abus du crédit et de la faveur, dan$ un momi^l où la cause étoit encore soumise au tribunal dû fuge supérieur, oh les elEautiûateurs étoi^ht pôrtagé$ de sentioiens sur le livre dénoncé, où xieti ne pouvoit encore faire, préjuger légalement si la doctrine de Tarcliévéque de Gambi^ai sef oit apr prouvée ou condamnée* Daaâ wa^ audience par^ ticuliçre que le Pape aceérdaà Tabb^ de Cbanle^ rac, ce bon et vertueux pontife ne pUt s'empêdier de lui ^en témoigner soii étonnement «et sa don* leur* Dans cet entretien (0, il parât souvent s'in-» terroiiQ^re et se parler h^/ax-même^ et alors c0$ seuls.mots, répétés plûsieun^ fois ,^ échappt>ient de sa bouche : ejcpulenmt nepotem ^ exptdisrurti a&n-i satigUineumj eurpiderunt camcos; ir ils <^nt tbassë » son neveu , ses parens^ ses amis ».- * '

Un prélat italien, qui coniioi^it paifeitement la disposition des esprîits.ët des partis à Versailles, dîsoit à éette occasion^ en faibafit allusion au rôle qu*on étoit parvenu à Êuane jro^ielr à madame de

0) Lettre de Tabbé de Ghanteràc àFénélon, ix^ yno. 16984 (Manuscrits.)

Fénélon. Tom, II. ;io

>r46 Ut&TOIRB DE VÈJSÈhOy,

JVIaintenon dans cette affaire: Non est ira super iram mulieris, (11 n^est point de colère qui égale la colère d'une femme. ) ^

Les examinateurs favoral)Ies à Fénâon , bien

loin de se laisser intimider, élevèrent encore plus

hautement la voix ^. pour vanter sa piété et la pu^

j:eté de sa doctrine. Bien ne prouve mieux peut-

^tre avea quelle imp^tialité Finstruction de ce

^ grand procès fut .suivie à Home y et avec quelle

^uité on prononça le jugement. Boâsuet se dis-

posoH alors à porter un coup bien plus sensible à

un. Fénélon \ nous vonloos parler de sa fameuse Rela--

Bossuet pu- ^^ ^^ i^ QiHéOsme, le monument le plus affli*

bac aa /ie/«- ^ »

tion sur le géant de cette controverse. Mais nous devons Ça asme. ^^^^ justice à Bossuet ; rien n^étoit plus contraire ai;t caractère et aux principes de ce grand bonkme que de transformer ùx^ question 'de docti^ine en une question de faits, et de personnalités indé-ceiites^ cQntj« un confrère et un ancien ami. Bien ne prouve ntietix combien un pareil rôle blessoit tous ses seAtimeqs et toutes ses idées , que Ve^pèce: de répugnance ia^ec laquelle ils'étoit reoid^ ^uvpremières inidtances de son neveu. Dès Torigine du procès ^ Tabbé Bossuet avoit demandé à ^on onde ,pn préds* historique des faits qui avoient dpnné naissance à cette querelle. Bossuet les avoit' réunis dans une relation très«;succincte^

' LITRE TROISIÈME. i^^

qu^il avoit adressée à son neveu pour son instruclion particulière (0 ; il Tavoit rédigée en latin; il la lui avoit envoyée manuscrite. Il étoit alors si éloigné de lui donner aucune publicité, qu'il lui avoit formellement défendu d'en laisser prendre copie à qui que ce fikt ; il avoit même porté les ménagemens si loin , qu'il avoit exigé de son neveu de n'en donner communication qu'à un très-petit nombre de personnes , parmi celles qu'il étoit le plus important d'instruire et d'éclairer. C'est dans ces attentions scrupuleuses et délicates qu'on aime à retrouver Bossuèt tel qu'il

étoit.

• Mais depuis y les esprits s'étoient aigris; les

écrits s'étoient multipliés et avoient pris des deux

côtés un caractère plus passiomé. Bossuet avoit éprouvé de la part de Fénélon une résistance à laquelle il ne s'étoit pas attendu. Les examinateurs du livre de Fénélon , à Rome^ étoient partagés d'opinion ; Fénélon s'étoit défendu avec tant d'art et d'éloquence; ses apologies étoient écrites d'un style si séduisant ; il avoit su balancer par des raisoijinemens si plausibles la logique irrésistible de Bossuet y que le publi(^ en France corn-

(0 On la trouve à la tête du treizième volune de Tédition t/i-4-« des CËuvres de Bowuety fioiu le titre : De QmcUsmo ÎA 'Oallus refuUàiOm

l4B HISTOIRE DE FKJSÉLOIf,

mençoit à flotter indécis entre Bosçuet, appuyé de sa gloire et de la favenr de Louis XIV, et Fénélon qui n avoit à loi opposer que la beauté jde son ^énie et la .réputation de sa vertu. En un mot, Bossuet prétendoit (0 « qu'on étoit arrivé è^ 39 ces temps, de tentation où les cabales ^ les fac-r » tiens se remuent^ où les passions, les intérêts » partagejut le mondp^ QÙ de grande corps et de » gç4n4e$ puissances s'émeuvent y où Téloquence » éblouit les ^imples> la dialectique leur tend des » lacets, une métaphysique outrée jette les esprits 9 en des pays.inçqnnu^ j plusieurs ne sachant plus » ce qu'ils croient, et tenant tout dans TindifTéT » rence^sanç entendre, sans discerner, prennent » pai^ti par humeur )>.

, Bossuet , inquiet, de voir ainsi Topinion publi* que ilottapte et indéase, excité par son .neveu qui lui xnandoit sans cesse, que tout étoit perdu si an n'acheyoit de perdre Fénélon, se détermina enfin à chauler la nature de cette controverse, en

y ,int|roduisant une discussion de faits personnels

qui pouvoient f^opner à Fénélpn un tort réel ou apparent dans les procédés.

Ce. fut ainsi que Bossuet se vit entraîné. par l'emportement de son neveu dans un plan d attaque qui avoit paru d'abol^d répUgùér à la noblesse

(0 Relation sur le Qaiétisme.

livue tkoisieme. i49

ée sa grande ame, et il publia ssl Relation sur lé Ouiéfisme<,

Cette fameuse Relation ëtoit appuyée toute entière sur les manuscrits que madame Guyoh lui avoit confiés, sur les lettres pleines de tendresse, de respect et de déférence que Féneron lui avoit écrites dans un temps où ille regardoit comme son père, son ami, son maître dans la science ecclésiastique,^ et son supérieur dans Tordre de la hiérarchie; elle étoit enfin termiïiée par un commen taire de Bossuet sur cette lettre de Fénélon à madame de Maintenoo (0, oh. il s'étoit ouvert à elle avec tout l'abandon d^ la confiance et de l'estime. L'évêque de Chartres, persuade par lei tnotifs de conscience que lili avoit présentés Bossuet, lui avoit rçmis cette lettre, qu'il tenoit de madame /de Maintenon, et Tavoit autorisé de sa part à en faire usage.

Bossuet avoit lié ces pièces principales par le récit de quelques faits historiques {iliis ou moins essentiels, plus ou moins indifférens ; mais il avoit mis tant d'art dans cet exposé, il avoit trouvé le moyen de répandre tant de charme et d'intérêt darns un sujet si grave et si sérieux , il avoit fait ressortir avec tant de finesse et sous une forme si

(ODu 2 août 1696. On la trouve aux Pièces justificatiyes du livre troisième , n> I.

ï5o HISTOIRE DE. FÊWÉLON,-

piquante les singularités , les visions et les prétentions de madame Guyon ; il avoit su mêler d^une manière si naturelle à ces scènes ridicules des mouvemens d'une éloquence noble et épisco* pale f il y paroissoit déplorer avec tant d'onction VéblouissefM^t de Farchevéque de Cambrai^ il présentoit avec des circonstances si spécieuses le récit de leurs premières discussions ; en un mot^ cet écrit si court par sa préeision^ et ci plein de choses et de faits par la rapidité avec laquelle ils se succèdent sans mélange et sans confusion , réu-> nissoit, pour le style et pour le raisonnement, tous les genres de mérite qu'on ne pouvoit guère espérer de rencontrer dans une composition de cette nature. Il peut encore être regardé comme un des morceaux les plus accomplis dans le genre polémique.

Rien aussi np peut être comparé an succès qu'il eut aussitôt qu'il fut devenu public. On peut s'en former une idée par une lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles, du %g juin j6g8, «Le livre de M. de Meaux fait un grand » fracas ici; on ne parle d'autre chose. Les faits » sont à la portée de tout le monde ; les folies de » madame Guyon divertissent; le livre est court,- » vif et bien fait : on se le prête , on se l'arrache, » on le dévore, il réveille la colère du Roi sur ce

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