LIVRE XaOISIÈMS, 2ll
V conscience y les évéques, ni le Koi, ne peuvent » laisser M. de Cambrai en repos ».
Bossuet dut sans doute regretter en ce moment d*avoir abandonné les points de doctrine où il avoit un avantage réel ^ pour transporter la dis«* cussion sur des points de fait, kn succès extraor-^ dinaire qu avoit d'abord obtenu sa Relatiôh sur le Quiétismef avoit succédé uft intérêt plus tou-chant en faveur de Fénélon ; les personnes pieu^ ses y qui s'affligeoient avec raison du scandale de ces violens débats entre des évéques^ ne pou* voient se dispenser de convenir que Tarchevéquc de Cambrai s'étoit vu dans la nécessité derepous<ser des accusations odieuses pour dérober la sainteté de son ministère à l'opprobre dont on vouloit couvrir sa personne.
Si notre qualité d'historien de Fénélon rend no* LXV. tre témoignage suspect ^ nous rapporterons celui ^^ cb^ànccd'un homme dont le seul nom est fait pour ins*» lier d'Aguespirer une entière confiance. L'opinion du chancelier d'Aguesseau doit avoir d'autant plus de poids, que ses principes , ses relations , ses pré* ventionsméme, dévoient le rendre plus Êivorable à Bossuet qu'à Fénélpii (i). « Le scandale étoit » moins grand tant que ces deux illustres adver*
{^) Mémoires du chancelier d'Aguesseau, sur les affaires de FEglifle de Franoe, tom. ziii, p. 177.
seau.
212 HISTOtHE DE lE'ÉNÉLÔN,
j> saires ne combattirent que sar le fdnâ de la » doctrine, et Ton pouvoit le regarder du moins » comme un mal nécessaire; maïs la scène \levint » plus triste pour les ^ens de bien y lorsqu'ils s'art- » taquèrent mutuellement sur les faits , et qu^s » publièrent des relations contraires, oh, comme a» ilêtoit impossible quHls dissent tous deux vrai, » on vit avec douleur, mais auec certitude , qu'il » falloit que l^un des deux dit faux; -et sans exa-* ») miner ici de quel côté étoit la vérité, i7 est » eertain au moins que l'archevêque de Cambrai » sut se donner, dam P esprit du public j Vaçan^ ^y tage de la vraisemblance ».
Peut-être oserons-nous ajouter, au témoignage du chancelier d-Aguesseau, celui de Bossuet luimême; sans doute Bossuet ne pouvoit pas, ou ne vouloit pas convenir qu'il avoit accusé trop légèrement Tarcbevêque de Cambrai ; mais«au moins il fut obligé d'avoué que son adversaire' s'étoit parfaitement défendu. Il disoit dans un écrit assez eourt^ qu'il publia peu de mois après (0, <c que » ses partisans (ceux de F^nélon) cessent de van- » ter son bel «spHt et son éloquence; on lui ac^ 7i corde sans peine qu'il afiUt une vigoureuse et 3> opiniâtre défense. Qui lui conteste l'esprit? il » en a jusqu'à faire peur, et son malUeur est de
(0 Avertbsement sur les signatures des docteurs.
tlVRE TlVOISIÈMr. aii'
» s'être «chargé d une cause où il en faut tant » .
Il n est pas moins, certain que depuis la Ré-ponse de Fénâon aux Remart/ues, Bossuet aban« donna entièrement la question des faits; il se horna à publier encore* quelques écrits dogmatiques pour accélérer la décision^ du saint Siège. On cessa même,, dans le cours- de cette dispute^ de faire mention de madame Guyon, et de toutes, les prétendues découvertes, qu^on avoit faites de son coipmerce avec le père Lacombe. L^état de démence de cereligieuxfut entièrement constaté, et on prit le parti de. laisser madame Guyon à la» Bastille y sans^ avoir pu se procurer le plus léger indice des désordres dont oa Tavoit accusée.
Ifous nous dispenserons de parler désormais de quelques écrits qui parurent vei'S la fin de cette controverse; Us ne pourroient plus offrir aucune intérêt dans une cause où la curiosité et l'attention publique commençoient à s'épuiser par Fi- Dépuisable fécondité des dpux principaux adver?
saires.
Nous nous bornerons à dire que l'évêque de Chartres avoit publié, à la. fin de juin 1698, une Instruction pastorale. Son objet étoit de prouver ^ que l'archevêque de Cambrai avoit varié dans ses notions siir l'Espérance, qu'il sembloit exclura de la Charité. On doit bien sentir que cette di^-
2l4 HISrOIEE DE PÉWÉLOW,
cussîon , qui se réduisoit à une question de mots par la nàauière dont Fénélon s'expliqua , seroit aujoiiidlitti entièreBient indifi^ente pour tous ks lecteurs.
Fénélon ne s étoit point pressé de répondre h levéque de Chartres. On a vu qu'il avoit eu à suivre des démêlés d'uoe toute autre importance avec Bossuet et le Cardinal de Noailles, au sujet de tout cet amas de faits et d'accusations personnels, sous lesquels on avoit prétendu l'accabler. II peint , avec son aisance et sa liberté d'esprit ordinaires, la singularité d'ipne position où il étoit obligé de comJ)attre seul contre trois de ses con-
Fénéîon % ^''^''^ '' ^^ ^ ^^^^^ répondre à M. de Chartres , Fabbé de « et j'espère le faire clairement ; mais on ne peut
Gseptiegs. * P*^ ^^^^? *^* ^ ** **^^«- ^^^ «ottt trois; ils ont des (Maniiscr.) » secours et des facilités à l'infini. Je suis seul,
» sans secours , avec une santé très-foible et épui- » sée encore plus par la peine d'esprit que par le » travail, enfin embarrassé même pour l'impres- » sion ».
Ce n'étoit en effet qu a vec des difficultés , des
dé^nses et des précautions infinies qu'il pouvoit
trouver des imprimeurs. Il éproufva même un
autre genre de contradictions à Foocasion de s»
Idem, î8 Réponse à l'évêque de Chartres. II en *voit enoctob. 1698. > T 11. * 1 .
^ voye un ballot de sept cents exemplaires à Paris;
LIVllE TllOISIEttB. àl5
M. d'ArgenBon^ lieutenant de police^ cfnt des oi> dres polir les faire saisir et arréterw
Au reste , Féfl^M mit ped d'îtitrfrSt à Aonnet une grande publtcitif à cette JbéparUe, Il ne IV Voit faite > que piu*oe qii*il Vouloit r^ondre à tout; il s y étoit renfermé dans la discussion théologtque; il avoit évifaf d'y Hen inéler qui pût offenser un prëlat qu'il «stîmoit sincèreiiient^ et qm se montroit alors iUsposrf à se Vapproehelr de lui« Bossuet Vcmlnt exciter Tévéïjue de Chân> très à répliqœt* à la Méponse dd rfiÈrcbètéqUe dé Cambkiii; mais ce prâat aveit prisy coinitae le «ardmal de Noaâles, la tMae résdliitkii dé ne plus se rengager da» ce <Sonibat d'écrits. Alors Bossuet, dont la «pluitie étoit infatigaUe^ se dé« termina à y répondre lui-même sous le nom d'un théologien, ce qui mit Fénelon dansla nécessité de faire ^àrottre encôlre deusc ieUréà en ^répOnéè à celle du théologien.
Pendant que les écrits se multipiloient en France y et s'y succédoient avec une rapidité dont Roiûè^ étoit pettt-^re aussi fatigua c^'étofinée , les exattiinàteurs étoient enfin parvenus à ter- lx\t. miner lem^ examen le 25 septembre 1698, après natcuw^uli* soixante-quatre congrégalionsy à un grand n<Hnr vre deFénébre desquelles le pape avoit assfisté en persontie. sontpartagés Mais ils se trouvèrent , à la fin de cet eicàmên , d'opinion.
Sll6 HISTOIRE DE TtuÈhOV^
aussi partagés d^opinion qa^au commencôinent» Sur dix examinateurs, cinq déclarèrent que le Hvre de l'Explication des Maximes des Saints ne méritoit aucune censure; et les cinq autres prononcèrent qu^il renfermoit un grand nombre de propositions répréhensibles.
Le partage des théologiens de Rome, après un examen die près de quinze moiS| devoit naturellement opéra: une espèce de^n de non recevoir contreles adversaires deFarchevéquede Cambrai; il est vraisemblable qu'on n'auroitçoint dérogé^ en cette occasion , aux usages et règles adoj^és par le tribunal du SaintrOffice , si des considérations impérieuses n'eussent donné une autre direction à la marche accoutuoii^e de la €our de Rome (*).
(0 AL le cardinal Maary, dans sa Notice sur F^nélon , rapporCé que madame de Sévigné disoit, à Foccasion des dëméTês de Bomuet et de Féaélon : n M. de Gambvai défcad* bien la cause » de Dieu; mais M. de Meaux défend mieux celle de la religion; 3» il doit gagner a Rome ». II n^est pas facile de deviner le mot dé cette espèce d^énigme. Madame de Sévigné s^exprîmoît orditiàrrement avec pins dé naturel' et de simplicité. Mais d''aillear8 et ne peut être que par distraction, que M. le cardîaal Mamy attribue ce mot k madame de Sévigné: madame de Sp^igaé étoit morte au mois d*avril i6g6, avant les démêlés de Bossoet et de Fénélon au sujet du livre des Maximes des Saints, qui ne patut qu'a la fin de janvier 1697, et par conséquent long-temps arant que Taffairç eût été portée à Rome. Le mot que M. le cardinal Blaury attribue à madame de Sévigné est de madame
Mais les vives instances de Louis XIV^ à <{ai Bos* suet avoit représenté la doctrine de Tarchevêque de Cambrai comme subversive de la religion j, et capable de troubler la paix du royaume , forcèrent Innocent XII à porter lexamen définitif du livre des Maximes à la congrégation des cardi* naux du Saint-Office.
Lorsque Fénélon fut instruit que les congrégations des examinateurs étoient terminées , et que le partage étoit déclaré ^ il crat pouvoir hasarder avec honneur une démarche de paix et LXVII. de conciliation auprès de madame de Mainte- ^critkmadanon. Il mit à Técart tous les sujets de. plainte medeMaioqu'elle lui avoit donnés. Il voulut lui montrer y par .une conduite pleine de candeur et de franchise que son cœur y toujours fidèle au souvenir de ses anciennes bontés, ne conservoit aucune .amertume de ses derniers procédés. Il lui faisoit observer dans cette lettre (0, « que ce livre, » qu*on lui avoit représenté comme incapable 3> de toute explication catholique , et pour les
de Grignan , sa fille , et rappelle en effet pour le fond et ponr Texpresâon la prétention on le goût qu^on lai supposoit pour les questions mëtapbysiqnes. Ce mot se trouve dans nn Mémoire qu'elle a écrit vax le QuiéUtme, et qne Gronvelle a inséré daitfi son édition des Lettres de madame de SéAfpié.
(■) Dn mois de norembre 169S. ( Manincrils. )
ai8 HISTOIIiE DE FÉNÉtON^
» impiétés duquel, fies confrères avoient cru le » devoir pousser à toute extrémité ^ avoit paru » aux cinq principaux tliéologienâ , choisis par » le Pape dans le sein de TËglise romaine ^ nom 3» seulement susceptible de meilleures explica'- » tions, mais encore si pur et si correct^ qu'il » n'avoit selon eux aucun besoin d'être expliqué. » Il est vrai y Madame ^ que cinq autres sont contre 3» mon livre; mais la vçix publique décide que, » malgré leur méf ite y ils n'ont pas le poids des
» plumiers La règle inviolable du Saint*
» OflSce^ qui est le plus rigoureux de tous les » tribunaux en matière de foi^ est qu'un livre n demeure justifié ^ à mdins que la pluralité des » voix n'aille à le condamner. Cette règle est » décisive en ma faveur ; ce préjugé me justifie » par avance, Madame, aux yeux de toute la
» chrétienté Quelque événement que Dieu
» permette, on ne verra en moi que docilité pour 31 le Pape, mon supérieur; que zèle, soumission » et reconnoissance sans bornes pour le Roi, » mon maître; que respect, attachement et re- » connoissance pour vous. Madame ; qu'amour 3» de la paix de l'EgUse ; qu'horreur pour toute ^ nouveauté, et qu'oubli de la rigueur avec la<< » quelle mes confrères m'ont attaqué. Quoique » je les regarde tons selon Dieu, et dans l'esprit
» de la vraie fraternité, je ne puis m*elnpéclier » de leâ distinguer an peu les uns des antres.
31 II ne me reste, Madame, que deux- choses » à vous représenter ! la première est que , si le n Pape me condamne, je tâcherai de porter ma » croix sans murmure, et avec un cœur soumis; » et que si le Pape veut bien suivre les règles yê communes, comme \e Tespère, pour me justia» fier, je serai pour mes confrères dans la même » situation que s'ils ne m'avoient jamais attaqué. » La sedbnde chose est que toutes les croix dont » on tâche de m'accabler , ne me sont point aussi >i pesautes que celle de vous avoir cattsé tant de » déplaisir. Puis-je me plaindre de ce que vous » avez cru trois grands prélats plut que moi seul, » et que vous avez préféré la sûreté de FEglise » à ma réputation particulière ? En considérant 3» les impressions qbe vous avez reçues, je conclus ' 3#qu*il étoit naturel que vous allassiez plus loin , » et qu'il faut qu'un reste de bonté vous ait rete- » nue. C'est ce que je ressens , et que je ressen- » tirai toute ma vie , comme je le dois. Je prie t
» Dieu de tout mon cœur. Madame, qu'il vous » console lintant que je vous ai affligée malgré » moi, et qu'il vous donne ses grâces les plus » abondantes pour remplir ses desseins sur vous » .
Ufi langage si doux et si modéré, une atten^ y
220 UISTOIKE DE FÉNÉLON^
tion si délicate à éviter tout ce qui pouvoit rappeler à madaïQe de Maintenon, la légèreté avec laquelle elle étoit sortie de son caractère , en faisant elle-même les lionneurs d^un livre (0 si offensant pour un ancien ami y dut toucher une ame natnreUement sensible à la noblesse et à la géhé* rosité. Nous n'avons point sa réponse à cette lettre , et il est bien vraisemblable qu'elle n'y apoint rapondn : elle n'étoit plus à temps d'arrêter la marche d'une affaire qui avoit fait tant d'éclat et dont on attendoit à chaque instant le jugement définitif. D'ailleurs, oa étoit parvenu à persuader à.jnadame de Maintenon (^), ce que, si y> l'archevêque de Cambrai n'étoit pas condamné^ ^>- ce seroit un ^r protecteur pour le qiîiétisme >ii Innocent XII auroit sincèrement désiré d'épargner là flétrissure d'une censure à un archevêque dont il honoroit les viçrtus et les talens (3). Il apporta beaucoup de lenteur, à la décision qu'on
(0 La Relation de Bossuet.
(>) Lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles, 7 août 1698.
(') On rapporte génërilement que dans le cours de celte con^ troverse, le pape Innocent XII exprima en ces termes son opi^ nion personnelle : Erravit Cameracensis excessu amoris Dei : peccavit Meldensis defectu amoris proximi, « L^archevéque de » Cambrai a erré par excès d^amour de Dieuj Tévéque de Meauz 3> a péché par défaut d^ambur du prochain »,
^ LlVR^E TB.01S1ES1B. 2âl
. désiroit avec tant d'impatience ; et#il eut Tattention de donner à ces lenteurs le motif honorable de la solennité qu exigeoit Timportance de la cause et le mérite des grands évêques qui attendoient son jugement. Il vouloit toujours se flatter qu'à la faveur de ces délais^ quelqu événement propice le délivreroit de la nécessité de prononcer. L'abbé Bossuet y dans la vue de balancer Timpression qui résultoit^en faveur de Fénélon^ du partage des examinateurs de Rome, suggéra, au cardinal de Noailles et à son oncle , l'idée de faire paroitre ea France une censure prématu-* réei du livre de l'archevêque de Cambrai. On LXVIII. publia donc tout-à-coup à Paris une censure de ^^ sorbonne soixante docteurs de Sorbonne , quicoi^amnoit, signent une avec certaines qualifications y douze propositions propositions extraites du livre des Maximes. Mais ce qui est ^^ ^^^'® ^®*
. 1 , ^ Maximes, le
as^ez. remarquable y cest que cette censure fut i6oct. i6k)8. rédigée par M^ Pirot, le même qui avoit lu le. manuscrit de Fénélon , qui avoit fait les changemens adoptés par l'auteur , qui avoit jugé le livre correct et utile , et avoit dit publiquement que c'étoit un liure d'or. Cet aote'y l'ouvrage d'un seul particulier, fat ensuite présenté à chaque docteur séparément, au nom du cardinal de ISToailles^ 4vec l'invitation de le souscrire et en laissapt à peine le temps de le lire. Cette censure '
1122 ^ HISTOIEE DE FÉNÉLON^
ne fut d'abord signée qne d enviroa soixante ou soixante-dix docteurs ; mais le mouvement une fois donné, un grand nombre d'autres docteurs y joignirent leurs signatures pour plaire à Tévéque diocésain. Cette petite manœuvre ne produisit pas tout lefiet et n'eut pas le succès qu'on en avoit espéré. On eut lieu d'observer en cettç occasion , comme en beaucoup d'autres , que ces sortes de signatures , • surprises à la complaisance par l'intrigue ou la puissance , ont rarement le pouvoir de commander à l'opinion ; elles peu<" vent tout au plus faire un moment illusion à la crédulité. Fénélon n'eut pas de peine à démon* trer l'inconvenance d'un acte aussi irrégulier; et le cardinal de Noailles eut b^oin de se justifier à Rome , où ron fut choqué, avec raison , de voir une faculté de théologie s'établir juge d'une question dont le jugement étoit déjà déféré an saint Siège.
Rien n'est plus curieuK pour un lecteur attentif, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que le contraste de la correspondance de raM>é de Ghan« terac avec celle de l'abbé Bossnet. L'abbé de Ghanterac croyoit que , dans une controverse de doctrine, on ne devoit employer que des raisonnemens, des autorités religieuses et des formes canoniques. Ses lettres sont toujours empreintes
de cet esprit de piét^, dç ççi^Dce, de candeur et de sii^plicité. L'abbd Bossuçt, au contraire , rédame sans cesse des coups de force çt d autorité. En lisant sa çorrespond^ince (0 , on serpit tenté de a^oire qu'il s'agissQit dVne négçciation pplitique du plus grand intérêt pour Isi puissance de la France et la gloire de Louis XJV; et non d'une question asse^ obscure ^ sur laquelle les théplo* giens étoient partUgés » et qufi le chef de l'Eglise hésitoit encore à décida ^
On doit plaindre Bossuet d'avoir cédé trop far dlement aux impressions Tiolentea d'un caractère aussi emporté que celui de son neveu. Les inquiér tudes exagérées de l'abbé Bossuet , sur le jugement du saint Siège , portèrent son oncle à provoquer des mesures d'autorilié qui n'auroieuft jamais dû intervenir dan& une controverse de cette nature* Les partisans de Fénélon purent croire que l'é*vaque de Meaux méloit à son %èle pour la saine doctrine^ un peu de ressentiment contre la per-» sonn^ de Tarchevéque de Cambrais
Quoi qu'il en soit^ Louis XIY céda aux, ins-» tances de Bossuet et du cardinal de Noailles^ ap puyées de celles de madame de Alaintenon : il expédia un courrier exti^ordinaire au cardinal
(0 Voyez les tomes xin , xit et xv de Tédition des Œuvres lie Bossuet, de dom Déforis..
au
224 histoihb de TÈstthO^sif
de Bouillon , avec la lettre suivante pour le Pape. Lettre de « Très-saint Père y daùs le temps que j'eispé- Ta ^ rois y du zèle et de Tamitié de Votre Sainteté, » une prompte décision sur le livre de l'arche* » véque de Cambrai , je ne puis appren4re sans 3» douleur que ce jugement , si nécessaire à la paix » de l'Eglise, est encore retardé par F artifice de » ceux qui croient trousser leur intérêt à le dijfé^ » rer. Je vois si clairement les suites fâcheuses de » ces délais, que je croirois ne pas soutenir di* y> gnement le titre de fils aîné de l'Eglise , si je ne » réitérois les instances pressantes que j'ai faites » tant de fois à Votre Sainteté , et si je ne la sup- » pliois d'appaiser enfin les troubles que ce livre » a excitég dans les consciences. On ne peut at- » tendre pin^sentement le repos que de la décision 3» prononcée par le père commun, mais claire, » nette, et qui ne puisse recevoir de faussés inter- » prétations; telle enfin qu'il convient quelle 3» soit pour ne laisser aucun doute sur la doctrine, » et pour arracher entièrement la racine du«malv » Je demande. Très-saint Père, cette décision à » votre béatitude pour le bien de fEglise , pour » la tranquillité des fidèles, et pour la propre » gloire de Votre Sainteté : elle sait combien j'y » suis sensible,' et combien je suis persuadé de sa » tendresse paternelle. J'ajouterai, à tant de
» grands
>i grands motifs qui doivent la déterminer^ la » considération que je la prie de faire de mes » instances et du respect filial avec lequel je suis, » très-saint Père , votre très-dévot fils ,
Louis ».
A cette lettre pour le Pape en étoit jointe une autre très-dure pour le cardinal de Bouillon, par laquelle le Roi le rendoit^ pour ainsi dire, res^ ponsable de Tévénement.
On ne se borna pas à un témoignage aussi éclatant des véritables intentions du B.oi; on crut quil devoit montrer encore , par quelque coup d'autorité, que Tarchevéque de Cambrai étoit irrévocablement perdu dausson esprit, et que le retour à la Cour lui étoit fermé à jamais.
Vers les premiers jours de janvier 1699^ LXtX. Louis XIV se fit apporter le tableau des afficiers , J^ ^^^ ^^
^* aFenélonltt
de la maison des jeunes princes : il raya , de sa titre et la propre main, le nom de Farchevéque de Cam- i^^]^^ ^^
* * • ^ * précepteur
brai, de Tétat des appointemens affectés aux desenfansde fonctions de précepteur, et lui en ôta le titfe. ^^^^^' On lui retira en même temps l'appartement qu il occupoit en cette qualité au château. On est toujours surpris de voir un prince tel que Louis XIV^ croire punir un homme tel que Fénélon, en lui retirant une pension. Pouvoit-il ayoir oublié
Fénélon. Tom. 11* 2 5
^a6 HISTOl&B DE FÉWÉLONy
que (ce même Féûélon avoit. sollicité comme une gvâce^ quatre ans auparavant , la permission de verser cette pension dans le trésor royal pour les dépenses de la guerre , et que Louis XIV avoit jugé peu convenable à sa dignité d'accueillir cet acte de générosité.
L*abbé Bossuet désira au moins inutilement de voir M. de Beauvilliers enveloppé dans cette nouvelle disgrâce de Fénélon. « Il me semble bien 2> dangereux pour le présent et pour Ta venir., » écrivoit-il à son oncle y de laisser M. de Beaua> villiers dans la place qu'il occupe n. Si on l'en avoit cru y Louis XIV n'auroit fait usage de la plénitude de son autorité que pour écraser tous les amis de l'archevêque de Cambrai.
On dut être d'autant plus étonné y à Rome , des nouvelles instances formées au nom de Louis XIV, qu'on y procédoit avec beaucoup d'activité au jugement du livre de l'archevêque de Cambrai. Les cardinaux de la congrégation du Saint-Office s'assembloient en présence du Pape deux fois la semaine et souvent trois. Dix congrégations s'é« toient déjà tenues dans le court intervalle du 19 novembre au i5 décembre. Une assiduité aussi constante y dans des honmies que leur âge et leurs dignités rendoient si respectables , et qui avoient d'ailleurs d'autres affaires à suivre et des devoirs
Lettres de Fénélon à
non moins importans à remplir^ méritoit plutôt des ëloges que les reproches que Tabbé Bossuet osoit se permettre sur leur lenteur.
Cependant le Pape voulut avoir égard à Tim* patience que le Roi lui manifestoit dans une forme si expressive et si pressante. Il ordonna sur-le-champ aux cardinaux de redoubler d'activité , et de tenir une troisième congrégation toutes les semaines pour accélérer Texamen et la décision.
L'abbé de Ghanterac, témoin de toutes les LXX. manœuvres des adversaires de F^néton à Rome, instruit des vives instances du Roi pour obtenir Tabbé de la condamnation de l'archevêque de Cambrai , ^ i»"bb*^d ' ne se dissimuloit pas l'influence d'une autorité si Chanterac à imposante : il exposoit avec franchise ses inquiétudes à Fénélon. « Des* personnes, qui vous sont Lettre de » sincèrement attachées , me disent tous les jours chanterac*3 31 qu'il n'est pas possible que Rome puisse résister janviçnGgg. 91 aux instances que la Cour de France fait con- ^»'^<^*^i » tre vous. Le Roi ne demandé pas seulement » une décision prompte, mais il demande en n termes précis la condamnation de votre livre, » comme une chose nécessaire au repos et au » bien de l'Etat....... Il paroit probable que, n idem, 9
» Fonjugeoit à présent, la disposition des espritis /t^^*^*^' » et le grand nombre des cardinaux de la con-
228 HISTOIRE DB FÉNÉLONf
» grégation du Saint-Office iroient à condamnep » le livre par les impressions que la Cour de » France a données par la crainte du quiétisme, » dont on voit tous les jours ici des exemples et » des histoires terribles , par le grand trouble » que ce livre cause en France ^ et le sentiment de » tant d'évéques et de docteurs qui le jugent » dangereux et trop favorable aux Quiétistes. » Toutes ces considérations persuaderont à plu- » sieurs que, quand même la doctrine du livre ne » seroit pas mauvaise dans le fond, et que les ex- » pressions même en pourroient être justifiées par » celles des bons et saints auteurs qui s^en sont SX servis, néanmoins le bon ordre de TEglise de- » manderoit^ dans les circonstances présentes, » que Rome le condamnât ou le prohibât pour » appaiser ces troubles et rétablir la paix........
Idem, 14 » J'attends avec calme Févénement quel qu^il î anvicr 1699. ^ .^^ a^^ . l'attends dans cet esprit de
» soumission aux desseins de Dieu sur nous, que » vous me recommandez d'une manière si tou- » chante et qui en effet est si digne d'une ame » chrétienne. Au milieu d'une si rude tempête, » qui effraie et qui épuise toute la prudence hu- » maine, je voudrois demeurer en silence auprès » de notre Seigneur, sans lui dire aveo trop » d'empressement : Seigneur, sauyez-nous, nom
31 périssons : Domine , salira nos, perimus^ mais 3» pourtant y avec une confiance entière en sa » bonté y le prier qu'il veille sur son Eglise et sur » les vérités de la religion. Je vous avoue que ma » foi augmente à la vue de tant de personnes de y> doctrine et de piété qui voient plus loin que » moi dans notre ajOTaire, qui en connoissent » mieux tous les dangers^ et qui demeurent pour- » tant inébranlables dans cette certitude , que ». Dieu ne permettra jamais que le pur amour ni le » parfait désintéressement de nous*mémes soient s> confondus avec Terreur et Tillusion. Vos souf- » frances seront heureuses si elles servent à dé- » fendre la vraie charité. Que j'ai de joie, quand » je pense qu'elle nous tiendra unis durant le » temps et l'éternité! Ah! combien de fois me » suis -je dit y dans ces jours de troubles et de 3» ténèbres : Allons et mourons avec (us » !
On va juger si un pareil langage parloit au cœur de Fénélon. « Je suis attendri, comme je Leurc de » le dois y mon cher abbé, de toutes vos lettres; \Wi\ié de » mais quoi qu'il arrive, demeurez en paix; tenez Chanterac, M ferme en toute douceur et humilité. Si mon su- (iaiwiscr.) )> périeur veut m'humilier, c'est à moi à recevoir » de lui l'humiliation avec joie et docilité. Je suis 2) bien éloigné de vouloir faire du trouble dans » l'Eglise, sur l'amour désintéressé, par un ia-
23o HISTOI&E DE F^JNÉLON,
» térét personnel. Ma conduite décréditeroit ma
)) doctrine plas que toutes les censures : il s'agit
Idem, 90 3» de la doctrine et non pas de nous Je vous
(^i^ûLot^ ^ conjure de vous consoler , quelqu'évënement » que Dieu permette, et de compter que )e vous » reverrai avec le même attendrissement de cœur, . 9 soit que Dieu délivre la vérité par vous, soit » qu'il veuille nous humilier et conserver sa vérité Idem, 19 9 en nous humiliant Je n'ai de confiance
(»u«u8cr ) * qu'en Dieu seul; je n'en veux pas même avoir ii en vous, quoique vous soyez l'instrument de sa » providence. Vous voilà à la veille de la fin de » tous vos travaux pour moi; votre repos me » donnera quelque consolation; allons jusqu'au » bout en simplicité; marchons au travers des 9 ombres de la mort avec celui qui est notre guide. » Quoi qu'il arrive, je ne puis qu'adorer, aimer, » bénir celui par qui tout se fera et pour qui A seul je porte la croix. Quoi qu'il arrive , je ne » puis que le remercier de m'avoir donné en vous i> un si affectionné, si sage et si patient défen- Idem, )3 » seur Si Dieu ne veut point se servir de moi
(Mlnuscrf » dansmon ministère, je ne songerai qu'à l'aimer ^ le reste dé ma vie, n'étant plus en état de tra- » vailler à le faire aifner aux autres : je ne serai s pas moins touché de vos travaux pour moi que » si vous aviez fait approuver mon livre ; je n'en