CHAPITRE II
ÉduratioD de M. le duc de Bourgogoe. — Portrait de M. de BeauTilliers.— Il est nommé gouverneur du prince.— Il fait agréer l'abbé de Fénelon pour précepteur. —Fénelon choisit l'abbé de Langeron pour lecteur, et les abbés Fleury et de Beaumont pour sousprécepteurs du jeune prince. ~ Caractère de M. le duc de Bourgogne. — Éducation morale , littéraire et religieuse du duc de Bourgogne.— Fables de Fénelon. — Dialogue des morts.— Jugement de Bossuet sur l'éducation du duc de Bourgogne.
C'est ici que Fénelon va se montrer dans tout rëclat de ce caractère qui lui a mérité Testime et Tamour de ses contemporains , et qui a laissé des souvenirs si doux dans la mémoire de la postérité.
Louis XIV mettait sa grandeur à s'environner de grands hommes. Il avait donné Montausier et Bossuet pour instituteurs au Dauphin son fils *, il devait faire un choix aussi heureux pour son petit-fils. Quand il vit approcher l'époque où l'éducation de son petit-fils, le duc de Bourgogne (1) ,
(0 Le duc de Bourgogne était le fils atné du Dauphin, fils de Louis XIV. Les autres enfants du Dauphin étaient le duc d'Anjou, qui fut roi d'Espagne tout le nom de Philippe V, d'où des-
demandait les soins d'un gouverneui% il n'eut qu'un seul sentiment et une seule pensée, celle de la confier à Thomme le plus vertueux de la cour, et qui unit à la vertu toutes les qualités les plus propres à former un grand prince : cet homme fut le duc de Beauvilliers.
Nous avons déjà parlé de son amitié pour Fénelon ; cette amitié , qui va devenir plus intime, et qui fut toujours tendre et constante, exige que nous le fassions connaître. Parler de M. de Beauvilliers, c'est parler de Fénelon.
Paul, duc de Beauvilliers, troisième fils du duc de Saint Aignan , s'était trouvé appelé à succéder aux honneurs et aux dignités de son père par suite de la mort prématurée de ses deux frères aînés. Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, il conserva à la cour et dans l'exercice des emplois dont il fut revêtu , les principes de la religion qu'il avait reçus dans sa première jeunesse. Il avait épousé la seconde fille de Colbert , et il trouva dans sa femme une entière conformité de sentiments et de goûts pour toutes les œuvres de piété. '
Par un rare bonheur, les deux autres sœurs de M™' de Beauvilliers furent animées du même esprit , et épousèrent les ducs de Chevreuse et de Mortemart, déjà unis au duc de Beauvilliers par
cendent les Bourbons d'Espagne el de Naples; le duc de Berry mort sans postérité. —Louis XV était le second fils du duc de Bour<gogne, qui avait pris le nom de Dauphin i la mort de son père.
une,estiine et une amitié que la vertu avait fait naître et que le temps et les liens du sang rendirent inaltérables. Les trois sœurs et les trois beaux-frères montrèrent à la cour une famille privilégiée, qui n^avait d'autre ambition que celle de rester fidèle à Thonneur et à la vertu.
Jamais , à l'exemple desr autres courtisans , on ne vit les ducs de Beauvilliers , de Chevreuse et de Mortemart étendre leur complaisance jusqu'à flatter les passions du roi et rendre de honteux hommages aux objets de ses coupables affections.
Louis XIV fut frappé du contraste d'une conduite si noble et si pure avec la servitude peu honorable où l'ambition et l'intérêt avaient engagé le reste de la cour. Il conçut dès lors pour le duc de Beauvilliers une estime qui ne fit que s'accroître dans la suite, et se changea en une véritable affection, surtout quand le progrès des années, une vie plus sérieuse et la religion lui eurent fait sentir et goûter tout le mérite de la vertu.
M"* de Maintenon , qui s'attachait à ramener le roi à une conduite plus chrétienne et plus régulière , entretint et favorisa de tout son pouvoir l'estime , la confiance que Louis XIV montrait à M. de Beauvilliers. Celui-ci , de son côté , avait vu dans M"" de Maintenon , que des nœuds légitimes unissaient au roi, une femme vertueuse, que la Providence avait appelée auprès du trône par des voies extraordinaires , pour ar-
34 HISTOIRE DE FÉRELON.
racher le roi à des engagements coupables , et le fixer dans le goût et la pratique des vertus chrétiennes et morales. De là s^était formée ^ entre M'"'' de Maintenon et toute la famille de M. de Beauvilliers , une intimité qui convenait à leurs sentiments et à leurs goûts mutuels.
En 1686, à la mort du premier maréchal de Villeroi , qui avait laissé vacante la place de chef du conseil royal des finances, Louis XIV, de son propre mouvement , lui donna pour successeur le duc de Beauvilliers, qui n^avait pas même eu la pensée de demander cette place.
Ce nouveau titre avait rapproché encore plus M. de Beauvilliers de la personne de Louis XIV, et ce prince avait observé avec satisfaction que les honneurs et la faveur n^apportaîent aucun changement ni à sa modération ni à la simplicité de ses mœurs et de sa conduite.
En 1688, lorsqu^il confia au Dauphin, son fils , le commandement du siège de Philisbourg , il lui donna pour conseil et pour tuteur M. de Beauvilliers.
En 1689 , Louis XIV, qui , ainsi que nous l'avons déjà remarqué , avait la volonté sincère de donner pour gouverneur à son petit-fils l'homme le plus vertueux de la cour, n'hésita pas à fixer son choix sur M. de Beauvilliers.
Voulant ajouter à un témoignage de confiance si éclatant toutes les formes les plus propres à y
PREUIÈRË PARTIE. 35
donner un nouveau prix., le roi laissa au duc de Beauvilliers le choix libre et entier de toutes les personnes qui devaient concourir à Téducation du jeune prince.
Louis XIY n^avait pas été indécis un seul moment dans le choix d'un gouverneur pour son petitfils : M. de Beauvilliers ne fut pas indécis un seul instant dans le choix du précepteur qui devait partager ses fonctions ; on était venu le chercher, et il alla chercher Fénelon, ta nomination du duc de Beauvilliers est du 16 août 1689 *, et, dès le lendemain 17, il avait fait proposer et agréer au roi l'abbé de Fénelon pour précepteur. Celui-ci ignorait encore que son ami eût été nommé gouverneur, et il apprit cette nouvelle en même temps que celle de sa propre élévation.
Les amis de Fénelon furent transportés de joie; Bossuet surtout laissa éclater la sienne dans une lettre qu'il écrivit à M°*" de Laval à ce sujet, lettre aussi honorable pour celui qui l'écrivait que pour celui qui en était l'objet.
A peine le choix du nouveau gouverneur et du nouveau précepteur fut-il devenu public , que toute la France retentit d'applaudissements. Mais , au milieu de ce concert de suffrages honorables , de témoignages flatteurs ; au milieu de cet empressement, peut-être exagéré, des courtisans, et des éloges plus sincères qui sortaient de la bouche de tous les amis de la religion et de la patrie , une
voix plus grave , plus austère , une voix que son cœur était accoutumé à consulter avec docilité , se fit entendre à Fénelon et vint le prémunir contre rivresse dangereuse de ses succès , pour le rappeler à de sérieuses réflexions sur les devoirs et les dangers de sa nouvelle condition. M. Tronson lui écrivit une longue lettre dont nous regrettons de ne pouvoir donner que l'analyse.
Après avoir félicité Fénelon de son élévation inattendue , et témoigné sa joie du choix que le roi avait fait pour une éducation aussi précieuse que celle du duc de Bourgogne , et qui ne pouvait être confiée à de meilleures mains, il témoigne les craintes que lui inspirent les dangers auxquels son ancien élève va se trouver exposé. 11 entre dans les détails des dangers qui l'attendent à la cour, et surtout dans le poste où il va se trouver placé \ il lui indique, comme un préservatif indispensable, l'étude et la méditation de l'Écriture sainte , et surtout la pensée continuelle de la mort. Il l'engage à se défier de cette pensée qui pourrait le rassurer, c'est qu'il n'aurait pas recherché son emploi. Il lui fait voir que , sans chercher ouvertement les moyens de s'élever, sans solliciter fortement les personnes qui peuvent nous servir , on écarte adroitement les obstacles , on se montre du côté le plus favorable , on fait ses démarches de manifestation de talents , souvent sans beaucoup de réflexion -, mais il est toujours bon de les effa-