‹ Histoire de Fénelon: archevêque de CambraiChapitre 11 sur 75 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

cer par les sentiments d^un cœur contrit et humilié. Il termine ainsi sa lettre : « Je ne sais pas si « vous ne trouverez point cette lettre un peu trop « libre et un peu trop longue... Je serais certaine- « ment et plus court et plus retenu si je désirais « moins votre salut. Prenez-vousr^n à mon cœur, « qui ne peut être que vivement touché de vos « véritables intérêts. »

Fénelon était digne d^entendre un langage dicté par d^aussi respectables sentiments. Il y retrouvait tous les principes dont il avait été nourri et qui avaient servi si utilement à régler sa conduite. Mais cette lettre de M. Tronson, ses conseils, cette onction touchante qui lui rappelait avec tant de sensibilité tous les souvenirs de sa jeunesse , dut lui rappeler aussi de tristes souvenirs. M. Tronson éisAi le seul qui lui restât des trois instituteurs qui avaient guidé son enfance et sa jeunesse. Nous avons déjà parlé de la mort du marquis de Fénelon-, il venait de perdre en outre son oncle, révoque de Sarlat. Ainsi, ces deux parents si tendres, qui lui avaient servi de père , ne purent goûter la satisfaction de voir toute la France applaudir à un choix qui justifiait leurs soins et leurs espérances.

Le duc de Beauvilliers , plein d'estime et de confiance en Fabbé de Fénelon, le chargea de choisir tous les instituteurs qui devaient travailler sous ses ordres et sous sa direction.

L^abbé de Langeron fut nommé lecteur : il était

le plus ancien ami de Fénelon , il était digne de l'être.

L'abbé Fleury fut nommé sous-précepteur; on est dispensé de faire Téloge d'un pareil choix. Tous ses ouvrages portent l'empreinte de son âme et du' caractère de son esprit. Ses vertus lui méritèrent la vénération de ses contemporains , et son nom est encore prononcé avec respect dans un siècle si différent de celui où il a vécu.

L^abbé de Beaumont , (Us d'une sœur de Fénelon , fut associé à l'abbé de Fleury, en qualité de sous-précepteur. Son zèle, son application, son désintéressement firent voir qu'il n'avait point été appelé par la voix du népotisme.

Le duc de Beauvilliers avait également choisi pour faire les fonctions de sous-gouverneur, deux hommes aussi distingués par leurs principes religieux que par toutes les qualités propres à former un honnête homme et un grand prince , MM. de Léchelle et du Puy . Un seul trait suflBt à leur éloge : leur attachement à Fénelon leur coûta leurs places et leur fortune, et ils ne lui en restèrent que plus dévoués.

Tous ceux qui composaient l'éducation de M. le duc de Bourgogne entrèrent en fonctions au mois de septembre 1689. Fénelon n'avait alors que trente-huit ans, et M. de Beauvilliers, quarante-un.

Jamais il n'y a eu d'exemple d'une union semblable à celle qui régnait entre tous les instituteurs

du duc de Bourgogne. Us n^avaient qu^un cœur, qu'un esprit et qu'une âme ; cette âme était celle dv Fénelon , qui , par un charme extraordinaire et par un ascendant irrésistible, disposait en quelque sorte de toutes les pensées et de toutes les affections de ceux qui l'approchaient. Telle est Tidée que donnent de lui ses contemporains , même ceux que la différence des opinions ou une certaine malignité d'esprit devait porter à juger Fénelon avec sévérité. On peut consulter à cet égard, dans lesœuvresdu chancelierd'Aguesseau.les Mémoires de la vie de son père, où l'on trouve un portrait intéressant de Fénelon , ainsi que les Mémoires du marquis de Saint-Simon, tome 11 , page 327.

Si l'idée d'élever un roi, le roi d'une monarchie florissante , le maître de tant de millions d'hommes, dont le bonheur ou le malheur était attaché aux vertus ou aux vices, aux talents ou à l'incapacité du souverain, dut enflammer une âme telle que celle de Fénelon des plus nobles sentiments, cette même idée dut aussi lui inspirer un effroi involontaire , en lui montrant la terrible responsabilité qui allait peser sur lui.

Mais combien ses craintes durent augmenter quand il eut connu le prince qu'il était chargé d'élever! Des défauts effrayants, un caractère indomptable, un orgueil révoltant, des penchants irascibles, et toutes ces passions violentes que beaucoup d'esprit naturel et une extrême aptitude

à acquérir tous les talents et toutes les connaissances, pouvaient rendre encore plus fatales au repos et au bonheur des hommes, tel est l'ensemble du portrait que tous les historiens nous ont tracé du duc de Bourgogne.

Le duc de Saint-Simon nous représente ce prince dur, colère jusqu'aux derniers emportements , opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, livré à toutes les passions, souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie , saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait, d'une fierté qui ne lui permettait de regarder les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance^ de l'esprit , de la pénétration jusque dans ses emportements ^ étonnant par la justesse et la profondeur de ses reparties, même dans ses fureurs-, se jouant des connaissances les plus abstraites*, doué enfin d'une étendue et d'une vivacité d'esprit prodigieuses.

Après avoir tracé ce portrait, Saint-Simon ajoute : Qu'en peu de temps il sortit de cet abîme vn prince affable , doux, humain, modéré, patient, modeste, humble et austère pour soi; tout appliqué à ses obligations , et les comprenant immenses; Une pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet à ceux auxquels il se voyait destiné.

Mais que d'art, que d'habileté, quel esprit d'observation, que de soins, d'attention, de patience ,

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