PREMIÈRE PARTIE. 4l
ne fallut- il pas pour opérer une révolution aussi extraordinaire dans le caractère d'un enfant , d'un prince, d'un héritier du trône! Et si leur élève, dont la pénétration était si redoutable, avait surpris dans ses instituteurs la plus légère apparence de faiblesse ou d'inconséquence , tout leur art , tous leurs soins, toute leur application étaient perdus. C'est donc moins à leur génie et à leurs talents qu'à leurs vertus et à leurs qualités qu'ils durent le succès inespéré de cette éducation.
Fénelon reconnut bientôt que la partie de l'éducation qui excite ordinairement le plus le zèle des instituteurs et l'amour-propre des parents , la partie de l'instruction , serait celle qui lui donnerait le moins de peines , parce que l'esprit et les dispositions singulières de son élève lui feraient faire des progrès rapides -, mais le plus difficile était de dompter d'abord cette âme si violemment constituée , d'en conserver toutes les qualités nobles et généreuses , d'en séparer toutes les passions trop fortes, et de former de cette nouvelle création morale un prince tel que le génie de Fénelon Tavait conçu pour le bonheur de l'humanité 2 en un mot, il voulut réaliser le beau idéal de la vertu sur le trône, comme les artistes de l'antiquité cherchaient à imprimer à leurs ouvrages ce beau idéal qui donnait aux formes humaines une expression surnaturelle et céleste.
Pour parvenir à ce but , Fénelon n'avait d'autre
règle que celle d'observer à chaque moment le caractère du jeune prince , de suivre avec une attention calme et patiente toutes les variations et tous les écarts de ce tempérament fougueux, et de faire toujours ressortir la leçon de la faute même.
Si Ton veut connaître la méthode de Fénelon et suivre Téducation de son élève, on n'a qu'à lire les fables et les dialogues qu'il écrivit pour le jeune prince. Chacune de ces fables, chacun de ces dialogues fut composé dans le moment même où rinstituteur le jugeait utile ou nécessaire pour rappeler à rélève la faute qu'il venait de commettre, et lui inculquer d^une manière plus sensible et plus précise la leçon qui devait l'instruire.
On observera que ces fables et ces dialogues ne conviennent qu'à un prince , et à un prince destiné à régner. Tout se rapporte à cet objet presque exclusif-, tout se rallie à ce grand intérêt , auquel tant d'autres intérêts venaient se réunir. On peut suivre la graduation que Fénelon a observée en écrivant ses fables : d'abord il s'adresse à un enfant dont il faut éviter de fatiguer Tintelligence , et à Tesprit duquel on ne doit présenter que ce qu'il peut saisir et conserver. Puis ces fables prennent un caractère un peu plus élevé , et renferment des allusions à l'histoire et à la mythologie, à mesure que les progrès de l'instruction mettaient le jeune prince à portée de les saisir et de s'en faire 'application.