PREMIÈRE PARTIE
Quelle heureuse influence devaient avoir sur un jeune prince plein d'âme et d'esprit , des leçons présentées avec tant de charmes par un instituteur qui mêlait à ses instructions tout ce que la vertu peut offrir de plus aimable et de plus enchanteur !
Mais il n'était pas au pouvoir de Fénelon de maîtriser tout à coup un caractère impérieux, qui se révoltait souvent contre la main paternelle attentive à mettre un frein à ses fureurs.
Lorsque le jeune prince se livrait à ses accès de colère et d'impatience , auquel son naturel irascible ne le rendait que trop sujet , alors le gouverneur, le précepteur, les instituteurs , tous les officiers et tous les domestiques de sa maison se concertaient sans affectation pour observer avec lui le plus profond silence. On évitait de répondre à ses questions ; on se bornait à lui offrir les soins et les secours nécessaires à la conservation de son existence^ on lui retirait ses livres; on Tabandonnait ainsi à lui-même, à ses réflexions, à ses regrets, à ses remords. Frappé de cet isolement, de cet abandon universel , le malheureux jeune homme , convaincu de ses torts , venait se jeter aux pieds de son précepteur, lui faire l'aveu de ses fautes, et déposer dans son cœur la ferme résolution de prendre plus d'empire sur lui-même.
Dans ces combats violents d'uji caractère impétueux avec une raison prématurée, le jeune prince , se défiant de lui-même , appelait Phomteur
en garantie de ses promesses. Il souscrivait des engagement* d'honneur qull déposait entre les mains de Fénelon. En voici un dont Toriginal a été conservé.
« Je promets , foi de prince , à M. Fabbé de
« Fénelon, de faire sur-le-champ ce qu'il m'or-
<( donnera, et de lui obéir dans le moment qu'il
« me défendra quelque chose 5 et si j'y manque,
« je me soumets à toute sorte de punition et de
(( déshonneur. Fait à Versailles , le 29 novem-
« bre 1689.
a Signé LOUIS. »
Le prince qui souscrivait ces engagements n'avait encore que huit ans, et déjà il sentait la force de ces mots énergiques, foi de prince et Jthonneur.
Fénelon lui-même ne fut pas à l'abri des vivacités de son élève. L'abbé Proyart nous a conservé , dans la vie de ce prince , le récit de la manière dont Fénelon se conduisit dans une circonstance délicate. Le parti qu'il sut en tirer fut une leçon qui ne s'effaça jamais de Tesprit et du cœur de M. le duc de Bourgogne.
Fénelon s'était vu forcé de parler à son élève avec une autorité et même une sévérité qu'exigeait la nature de la faute dont il s'était rendu coupable ^ le jeune prince se permit de lui répondre : Non,
non , Mondeur, je sais qui je suis et qui vous êtes, Fénelon ne répondit rien^ il sentit que le moment n'était pas venu et que son élève n'était pas en état de l'entendre. 11 laissa seulement apercevoir par son silence et par la tristesse de son maintien qu'il était profondément blessé. 11 affecta de ne plus lui parler de la journée , pour préparer le jeune prince à l'effet de la scène qu'il méditait , et dont il voulait qu'il ne perdît jamais le souvenir. Le lendemain , à l'heure du réveil de M. le duc de Bourgogne, Fénelon entre chez lui, et lui adressant aussitôt la parole avec une gravité froide et respectueuse, bien différente de sa manière habituelle, il lui dit : « Je ne sais, Monsieur, si
< vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier, « que vous saviez ce que vous êtes et ce que je « suis ; il est de mon devoir de vous apprendre « que vous ignorez l'un et Tautre. » Puis, continuant sur le même ton : « Vous vous imaginez être « plus que moi , et moi je vous dis que je suis plus « que vous , non pas par la naissance , qui n'a pas
< dépendu devons, et dont vous ne pouvez tirer « vanité -, mais par les lumières et les connaissan- « ces , puisque vous ne savez que ce que je vous « ai appris. Je suis encore au-dessus de vous par « l'autorité pleine et entière que le roi et mon- « seigneur votre père m'ont donnée sur vous, « quand , pour leur obéir, je me suis chargé du « pénible avantage d'être votre précepteur. Si
46 HISTOIRE hh FÉNELON.
« VOUS croyez que je m'estime heureux d'exercer « cet emploi , vous êtes dans l'erreur, et pour que « vous n'en doutiez pas , je vais vous conduire chez « Sa Majesté , pour la supplier de vous nommer « un autre précepteur, dont je souhaite que les « soins soient plus heureux que les miens. »
Le duc de Bourgogne fut atterré par cette déclaration. Il chérissait Fénelon avec toute la tendresse d'un fils , et sa conduite sèche et froide de la veille, jointe aux réflexions d'une nuit entière passée dans l'anxiété , l'avait accablé de douleur. Fondant en larmes, que lui arrachèrent le repentir, la crainte et la honte, il put à peine prononcer ces paroles entrecoupées de sanglots :
^hl Monsieur, Je suis désespéré de ce qui s'est passé hier; si vous parlez au roi, vous me ferez perdre son amitié;. . . si vous m,' abandonnez, que pensera-t-on de moi ? Je vous promets,,, je vous promets que vous serez content de moi,,, mais promettez-moi,,,
Fénelon ne promit rien , et après l'avoir laissé un jour entier dans l'inquiétude et l'incertitude , convaincu enfin de la sincérité de son repentir, il * parut céder à ses nouvelles supplications et aux instances de M"' de Maintenon, qu'on avait fait intervenir dans cette scène pour lui donner plus d'effet.
Ce fut par tous ces moyens heureusement combinés , et par cette suite continuelle d'observations,