‹ Histoire de Fénelon: archevêque de CambraiChapitre 19 sur 75 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

cation de ces deux jeunes princes , il n obtint pas lies mêmes succès qu^avec leur aîné. Là nature avait refusé au duc d'Anjou cette imagination heureuse , cette conception prompte et pénétrante , cette ardeur démesurée pour tout apprendre et tout savoir, qui se montraient avec tant d'éclat dans M. le duc de Bourgogne. Quant au duc de Berri , il ne fut confié aux soins de Fénelon que très-peu de temps avant que celui-ci fût éloigné de la cour, et ce court intervalle fut même rempli par de fréquents voyages à Cambrai.

Tout ce qu'on racontait de l'esprit, de Tinstruction et des talents de M. le duc de Bourgogne, parut étonner Bossuet lui-même, qui se méfiait en général de tous ces prodiges prématurés. Il ne voulut s'en rapporter qu'à son propre jugement. 11 obtint une entrevue particulière avec le jeune prince. Ce prélat, après l'avoir entretenu longtemps sur différentes matières relatives à son éducation, ne put s'empêcher de marquer tout à la fois sa surprise et son admiration.

Le suffrage de Bossuet était fiiit pour toucher et pour encourager Fénelon. Ces deux grands hommes étaient encore dans des rapports- de confiance et d'intimité; mais, hélas! le moment n'était pas éloigné où d'affligeantes controverses divisèrent deux prélats que la postérité se plaît à réunir dans les mêmes sentiments de respect et d'admiration.

Les heureux résultats de l'éducation de M. le

duc de Bourgogne donnèrent à Fénelon autant d'admirateurs à Paris et dans toute la France qu^à Versailles. On peut même dire que Fopinion de Paris et du reste delà nation était plus désintéressée que celle de la cour. Les bonnes ou les mauvaises qualités de l'héritier du trône sont également 1 objet des spéculations des courtisans , qui même , ordinairement, exploitent avec plus d'avantage à leur profit les faiblesses ou les vices du souverain , que ses bonnes qualités et ses vertus.

Mais les habitants des villes et des campagnes , tout ce qui compose une nation , ont tout à craindre et rien à espérer des mauvaises qualités d'un prince. C'est ce sentiment si naturel qui attacha tant d'espérance aux vertus du duc de Bourgogne , et qui a laissé tant de gloire à Fénelon.

En 1693, l'Académie française, à la mort de Pélisson , s'empressa de lui donner l'abbé de Fénelon pour successeur. On peut remarquer dans le compliment que lui adressa le directeur de l'Académie, le jour de sa réception, que Fénelon était déjà jugé par ses contemporains comme il Ta été par la postérité : « Il admirait en lui la vaste « étendue de ses connaissances en tout genre ; « l'érudition , sans confusion et sans embarras ; « son juste discernement pour en faire Tapplica- « tion ^ cet agrément et cette facilité d'expression a qui venait de la clarté et de la netteté de ses « idées -, cette mémoire prodigieuse dans laquelle ,

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c( comme dans une bibliothèque qui le suivait par- (( tout, il trouvait à propos les exemples et les faits « historiques dont il avait besoin; entin cette ima- « gination, de la beauté de celle qui fait les plus « grands hommes daqs tous les arts; cette dou- « ceur qui lui était propre , et par laquelle il avait et su rendre le travail aimable aux jeunes princes « et leur faire trouver du plaisir dans Tétude. » Si Ton veut peindre aujourd'hui Fénelon, on est obligé d'emprunter les mêmes traits et les mêmes expressions.

Le discours que Fénelon prononça le jour de sa réception est trop connu pour qu'il soit besoin de le rapporter. Nous nous contenterons de citer l'éloge juste et mérité qu'en font les auteurs de la Bibliothèque britannique. Ils disent « qu'il brille (( dans le recueil des harangues académiques , « velut inter ignés luna minores ; qu'on y voit « son goût pour Homère , pour la poésie naïve et « touchante , pour ces traits d'une noble simplicité « des Raphaël et des Carrache , qu'il a si bien imî- « tés à sa manière. »

Ce serait mal conçtaître l'esprit des cours, que de supposer qu'aucun sentiment d'envie n'ait tenté de corrompre la satisfaction si pure dont jouissait Fénelon. Il était devenu l'ami, le confident et 1(î conseil de M"* de Maintenon; le crédit d'un homme dont le caractère et les maximes étaient déjà connus , donnait de l'ombrage à tous ceux

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qui croyaient avoir à redouter l'ascendant de ses vertus et de ses principes.

On avait cherché à refroidir Bossuet pour Fénelon par des éloges exagérés de l'éducation de M. le duc de Bourgogne , ou en affectant de douter des merveilles de cette éducation. Peut-être s'était-on flatté d'exciter dans le cœur du précepteur du père un sentiment secret de jalousie contre le précepteur du fils. Mais la grande âme de Bossuet avait trompé ces viles espérances. Nous avons vu qu'il avait voulu juger par lui-même cette éducation si vantée, et qu'il avait reconnu qu'elle était encore au-dessus des éloges qu'on lui en avait faits.

Sans doute l'éducation du fils de Louis XIY et celle de son petit-fils offrirent des résultats bien différents; mais ces résultats dépendent souvent des dispositions plus ou moins heureuses qu'un élève apporte aux soins de son instituteur, et il faut convenir que, sous ce rapport, Fénelon eut un avantage qui manqua à Bossuet. Aussi serart-il téméraire d'oser dépouiller l'un d'entre eux d'une partie des titres de sa gloire pour en orner celui que l'on croirait honorer par une injuste prééminence. Ce serait offenser également la mémoire de celui que l'on prétendrait élever, et de celui qu'on aurait la témérité de rabaisser. La gloire, les talents et les vertus de ces hommes supérieurs à tous les éloges, sont consacrés depuis longtemps

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parle suffrage unanime de leurs contemporains et par la vénération de la postérité.

Cependant ne pourrait-on pas dire que le vaste génie de Bossuet ; qui embrassait dans ses sublimes conceptions tout ce que la religion , Thistoire , la philosophie et la politique ont de plus élevé ; qui avait conquis toutes les sciences , plutôt qu'il ne les avait apprises; qui paraissait toujours parler au nom du Ciel , dont il avait emprunté la magnificence, réclat et la foudre, avait plus de peine à descendre de cette hauteur, pour s'abaisser à la simple intelligence d'un enfant , que Fénelon , doué d'une imagination plus douce et plus riante , d'une âme plus sensible , d'un caractère plus patient et plus flexible, et qui n'avait qu'un seul intérêt, une seule pensée, une seule ambition, celle de donner à la France un roi qui fût capable de faire son bonheur?

On peut remarquer encore que le contraste de leur caractère et de leur génie se fait sentir jusque dans les deux ouvrages qu'ils écrivirent pour l'instruction de leurs élèves, et qui ont le plus contribué à immortaliser leurs auteurs. Il était difficile qu'un prince de quinze ans , à qui la nature avait refusé cette étendue et cette pénétration d'esprit qu'elle accorda depuis à son fils, put suivre la marche rapide ou plutôt le vol audacieux de Bossuet dans sa magnifique pensée du Discours sur r histoire universelle, et fut capable de saisir

toutes les parties de ce vaste tableau , dont chaque trait est Texpressiou du génie , et suppose des connaissances et une habitude de réfléchir qui appartiennent à très-peu d'hommes.

Télémaque, au contraire, admirablement approprié à la position, aux idées, aux sentiments naturels d'un prince du même âge j est tellement empreint d'un charme ineflaçable, qu'il est encore, depuis plus d'un siècle, le premier livre qu'on donne à Tenfance et à la jeunesse , celui qu'on aime encore à relire dans un âge plus avancé et dans toutes les situations de la vie.

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