PREMIÈRE PARTIE
cet étal de gène et de malaise, sans qu'il lui échappât un seul mot qui pût révéler à M"** de Maihtenon ou à M. de Beauvilliers le secret de ses embarras domestiques. Un seul mot de sa bouche sur la gêne de sa situation aurait sufli pour la faire cesser à Tinstant ; mais ce seul mot aurait plus coûté à la délicatesse de Fénelon qu'une noble et sage économie.
11 fallut que Louis XIV lui-même s'occupât des intérêts de Fénelon , puisque personne ne s'en occupait pour lui. Il parut même honteux de s'en être souvenu si tard. Il le nomma , en 1694 , à l'abbaye de Saint-Valery ; il voulut le lui annoncer lui-même, et lui fit , pour ainsi dire , des excuses d'un témoignage si tardif de sa reconnaissance et de sa bonté. L'année suivante (le 4 février 1695) , Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai. Quand le roi lui annonça cette nomination , Fénelon lui répohdit , avec une respectueuse reconnaissance , qu'il ne pouvait regarder comme un bienfait une dignité qui l'arrachait à des fonctions qui lui étaient chères 5 mais je prétends , lui dit Louis XIV, que vous restiez en même temps précepteur de m,es petits-fils. Le nouvel archevêque de Cambrai lui représenta que les lois ecclésiastiques s'opposaient aux désirs de Sa Majesté. Non, non, répondit le roi 5 les canons ne vous obligent qu'à neuf mois de résidence; vous ne donnerez à mes petits- fils qise trois mois , et vous surveillerez , de Cam-
6S HISTOIRE DE FÊKELOK.
brai, leur éducation pendant le reste de Fannée, comme si vous étiez à Fersailles,
Le jour même où Féaelon fut nommé à Tarchevéché de Cambrai , il remit au roi la démission de son abbaye de Saint- Valer/. Ce fait esta remarquer à une époque où un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques ne se faisaient pas scrupule de cumuler les bénéfices. Il parait que cet usage était tellement reçu, que le roi refusa d'abord de recevoir la démission de Fénelon, qu'il n'accepta que sur ses vives instances , et que cette action fit beaucoup d'éclat dans le temps , parce que les exemples d'une si grande modération étaient sans doute bien rares.
Jusqu'à présent nous avons vu Fénelon aimé , chéri de tout ce qui l'entoure , comptant pour ainsi dire autant d'amis dévoués que de connaissances j et commandant l'admiration et le respect de ceux qui n'ont pas le bonheur de l'approcher. Mais nous touchons à l'époque des premières épreuves , des premières contrariétés qu'il eut à supporter, et qui furent bientôt suivies de sa disgrâce et de son exil de la cour. Du reste , on peut dire de lui ce qu'il dit lui-même de Pélisson : « Pour montrer sa vertu , il « ne lui manquait que d'être malheureux : il le fut ! »
C'est au moment où ce que l'on appelle la fortune commençait à sourire à Fénelon , que s'élevèrent les premiers nuages qui devaient troubler une vie jusque alors si heureuse et si tranquille. Nous vou-