PREMIÈRE PARTIE
livre, au sujet du quiétisme de Moliaos et des trente-quatre articles d'Issy; il plaça ces trentequatre articles et la bulle d'Innocent XI contre Molinos à la suite de son instruction pastorale.
Les trois prélats avaient fait imprimer et répandre dans toute la France et toute l'Europe leur déclaration contre le livre de Fénelon. Bossuet était si loin de prévoir et de supposer que la condamnation de Fénelon pût éprouver à Rome des lenteurs et des incertitudes, qu'il écrivit à son neveu: «De quelque façon qu'on prononce, M. de « Cambrai demeurera seul de son parti , et n'osera « résister... H est regardé dans son diocèse comme « un hérétique, et dès qu'on verra quelque chose « de Rome , dans Cambrai surtout et dans les Pays- « Bas , tout sera soulevé contre lui. »
Mais la cour de Rome n'était ni disposée ni accoutumée à précipiter son jugement*, elle connaissait les justes égards qu'elle devait à deux grands évéques, dont la réputation était également chère à rÉglise. Le pape nomma huit consulteurs, auxquels il en ajouta deux autres peu de temps après, pour émettre leur vœu devant les cardinaux de la congrégation du Saint-Office.
Le génie remarquable de Bossuet pour la controverse le portait à multiplier les écrits polémiques dont cette cause commençait à se surcharger. Rome en était déjà importunée, et les deux prélats associés à sa cause n'étaient pas aussi enflammés
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que lui de l'ardeur d'écrire et de combattre. Cependant le cardinal de Noallles , sur les instances de Bossuet, publia une lettre pastorale contre Fénelon, laquelle, avec une apparence de modération , renfermait dans le fond plus de venin et d'aigreur que les écrits de Bossuet (1).
Bientôt Tévéque de Chartres se montra aussi sur la scène ^ ainsi Fénelon avait à répondre en même temps à trois prélats qui écrivaient contre lui.
Mais l'adversaire contre lequel il avait à lutter sans cesse , et contre lequel il était obligé de réunir toutes ses forces, c'était Bossuet. A peine faisaitil paraître un ouvrage , que Fénelon lui opposait les apologies les plus spécieuses. Ces apologies , toujours écrites avec une précision et une clarté qui semblaient initier tous les lecteurs aux secrets de la théologie la plus sublime , se répandaient avec le plus grand succès, et inspiraient un intérêt général pour sa cause.
En effet, il est difficile de se faire une idée de l'impression que commençaient à exciter dans le public les écrits de l'archevêque de Cambrai. Quelque opinion que Ton eût déjà des talents et des lumières de Fénelon, personne n'avait prévu que, dans une controverse théologique, il lutterait avec autant de force que de courage contre un rival aussi redoutable que Bossuet; car, parmi les trois
(0 Lettre de Fénelon à l'abbé de Chantérac , 3 décembre 1697.
prélats, le public ne voyait et ne considérait que Bossuet. On était accoutumé depuis si longtemps à regarder l'évéque de Meaux comme l'arbitre suprême de toutes les controverses doctrinales et le dictateur de TÉglise de France, qu'on s'étonnait de le voir ramené à combattre à armes égales, et avec un succès douteux , dans une carrière qu'il avait toujours parcourue en triomphant.
Tandis que la France entière, spectatrice de ce violent combat entre les deux membres les plus illustres de son Église, attendait , avec un intérêt mêlé d'incertitude , de quel côté la victoire se déclarerait, Rome procédait à Tinstruction du jugement avec une sagesse et une impartialité dignes des plus grands éloges.
Quoique la forme dans laquelle Louis XIV avait exprimé l'importance qu'il attachait à cette affaire laissât assez entrevoir la, faveur qu'il accordait à l'une des parties et sa prévention contre l'autre ., Innocent XII voulut mettre dans l'examen du livre de l'archevêque de Cambrai un appareil et une solennité qui convinssent à la dignité de l'Église romaine, à la gloire de la religion et aux intérêts de la vérité , plutôt qu'aux mouvements variables d'une politique profane.
Une année entière fut employée au seul examen du livre de l'archevêque de Cambrai et des divers écrits publiés pour sa défense et pour sa condamnation. L'examen u livre des Maximes occupa
soixante-quatre séances ou congrégations, qui eurent lieu depuis le 12 octobre 1697 jusqu'au 23 septembre 1698, et à un grand nombre desquelles le pape avait assisté en personne. Mais les examinateurs se trouvèrent à la fin aussi partagés d'opinion qu'au commencement. Sur dix, cinq déclarèrent que le livre des Mcucimes des Saints ne méritait aucune censure, et les cinq autres prononcèrent qu'il renfermait un grand nombre de propositions répréhensibles.
L'abbé Bossuet fut violemment affecté de ce partage entre les dix examinateurs. Il ne manqua pas , d'après son propre caractère , de l'attribuer aux intrigues des partisans de Tarchevéque de Cambrai et à l'influence du cardinal de Bouillon. La correspondance de Bossuet avec son neveu laisse malheureusement apercevoir qu'il adopta trop facilement les préventions de ce dernier.
On ne se borna pas à des écrits contre les doctrines de Fénelon-, quand on vit cette lenteur dans la décision de la cour de Rome, on eut recours à d'autres moyens pour tâcher d'influencer le jugement du saint-siége. Les imputations les plus ridicules , les accusations les plus calomnieuses furent tour à tour employées. Enfin , pour monti^er à la France et à Home que l'archevêque de Cambrai était entièrement perdu dans l'esprit du roi , on obtint de Louis XIV le renvoi de la cour des parents et des amis de Fénelon.