‹ Histoire de Fénelon: archevêque de CambraiChapitre 55 sur 75 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

leur étaient obligés de voiler avec mystère > aurait peut-être suffi , si elle eût été connue de Louis XIV, pour le désabuser des idées sinistres qu'on lui avait inspirées contre l'auteur du Telémaqtie.

11 est inutile, aujourd'hui surtout, de justifier Fénelon d'une imputation aussi odieuse que celle d'avoir voulu faire la satire d'un grand roi dans un ouvrage écrit pour son petit-fils. Jusqu'à la veille de sa mort, il a protesté solennellement de son estime et de son respect pour la personne de Louis XI V, et no«rs dirons, avec les rédacteurs de la Bibliothèque britannique, qu'on doit croire sur une déclaration de cette nature un évéque, un évêque comme M. de Cambrai, et un évêque mourant.

On retrouve dans sa correspondance avec ses amis les plus intimes l'expression des mêmes sentiments , alors qu'il aurait pu sans crainte manifester son mécontentement ou sa désaffection,

Fénelon a pu avoir sur le gouvernement des maximes différentes de celles de Louis XIV; il a pu se laisser éblouir trop facilement par ces théories si séduisantes pour les imaginations vives et les cœurs vertueux. Il a pu confondre les abus inévitables de tous leo gouvernements avec l'exer^ cice trop étendu du pouvoir; il eût désiré voir s'établir entre le roi et ses sujets quelques-unes de ces institutions intermédiaires , utiles dans les temps ordinaires, facilement éludées sous les

\4A HISTOIUE DE FÉNELON.

gouvernements fermes et vigoureux, et toujours trop faibles pour résister à la violence dans les temps de trouble et d^anarchie. Les vœux de Fénelon montrent peut -être qu^il aimait plus les hommes qu'il ne les connaissait, et qu'il leur faisait plus d'honneur qu'ils n'en méritent. 11 a fallu que la plus terrible expérience soit venue démontrer la vanité de toutes ces illusions qui ont égaré pendant plus de cinquante ans beaucoup de cœurs honnêtes et même quelques bons esprits ; mais il est au moins bien certain que Fénelon ne peut être soupçonné un moment d'avoir trahi la reconnaissance qu'il devait à Louis XIV. La plus cruelle satire de Louis XIY était dans la bouche de ceux qui lui représentaient comme la censure de son règne ces grandes maximes de justice, d'ordre, d'économie et de modération , que l'auteur du Télémaque voulait graver dans le cœur de son élève.. On a dit et on a paru croire assez généralement que le Télémaque avait servi de sujet de thèmes à M. le duc de Bourgogne pendant son éducation, et que de la réunion de ces thèmes on avait ensuite formé l'ouvrage tel qu'il a paru. Cette conjecture ne parait appuyée sur aucun fondement. On a conservé un recueil considérable de sujets de thèmes écrits de la main de Fénelon et de M. le duc de Bourgogne , et l'on n'en trouve aucun qui ait rapport SLUX aventures de Télémaque. Il suffit d'ailleurs de lire le Télémaque pour juger que c'est un

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ouvrage suivi et le résultat d'un plan combiné dans toutes ses parties, quoiqu'il n'ait été composé que par morceaux détachés dans les moments de liberté que des devoirs et des occupations indispensables pouvaient laisser à Fénelon.

Les nombreux manuscrits qui existent encore de Télémaque, et dont plusieurs sont de la main de Fénelon , ou avec des corrections de sa main , attestent évidemment qu'il a voulu composer un ouvrage suivi , propre à inculquer à M. le duc de Bourgogne les maximes de morale qui conviennent le plus aux princes , et les principes de gouvernement les plus favorables au bonheur des peuples.

Fénelon n'avait destiné le Télémaque ni à ses contemporains, ni à la postérité-, un vain désir de célébrité littéraire était au-dessous de lui. Il avait la passion de la vertu et du bien public, sans en avoir l'ostentation. Cet ouvrage, qui a fait rejaillir sur Fénelon tant de gloire et de malheur, était rfn secret qui serait mort entre le duc de Bourgogne et son précepteur, sans l'infidélité du copiste , qui trahit la confiance de l'archevêque de Cambrai.

Les seules allusions qu'il s'était proposé de présenter à l'esprit de M. le duc de Bourgogne étaient celles qui avaient pour objet de l'éclairer sur les défauts naturels de son caractère. Le maître connaissait toute la pénétration d'esprit de son disciple , et il le forçait à se reconnaître lui-même dans la peinture des imprudences que Mentor reproche

si souvent à Télémaque. Il connaissait aussi son goût et son attrait pour ces douces et brillant^ fictions dont Timagination des anciens savait embellir la morale.

Ce fut par cet heureux artifice qu'il sut donner aux leçons sévères de la vérité le charme et l'har^ monie d'un style poétique , pour les insinuer plus facilement dans un cœur sensible et passionné. Les couleurs aimables et l'intérêt enchanteur que Fénelon a répandus sur son jeune héros, dans les moments mêmes où l'inexpérience de l'âge et l'emportement des passions lui font commettre de grandes fautes, servaient à fixer, avec moins de répugnance, les regards de M. le duc de Bourgogne sur cette image fidèle de ses erreurs et de ses faiblesses.

Lorsque le Télémaque parut, il ne fut pas seulement en butte aux perfides interprétations de la oalomnie et de la malveillance , on l'attaqua aussi sous le rapport littéraire-, mais ces critiques, renouvelées plusieurs fois depuis , ont été facilement réfutées par le succès immense, universel, d'un ouvrage qui jouit, après plus d'un siècle, de la même faveur qui l'accueillit à son apparition.

On peut dire que, dans le Télémaque^ Fénelon a non-seulement communiqué à son style le earactèxe de*a vertu, mais qu'il y a même exprimé le caractère de ses sentiments religieux. Sa ravissante description des Champs-Elysées offre la

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