CHAPITRE II
GoDlroverse du jansénisme.— Le Cas de Conscience.— Instruciion pastorale de Fénelon.— Discussion de Fénelon avec Tévèque de Saint-Pons. — Douceur de Fénelon envers les jansénistes. — Imputations calomnieuses. — Instruction pastorale de Fénelon en forme de dialogues. — Du livre des Réflexions morales du Père Quesnel. — Il est approuvé par le cardinal de Noailles. — Affaires des évoques de La Rochelle et de Luçon. — Générosité de Fénelon. — Le cardinal de Noailles refuse de révoquer son approbation du livre du Père Quesnel. — 11 en appelle au pape.
En écrivant Thistoire de Fénelon, nous ne pouvons nous dispenser de parler de ses opinions ei de ses écrits sur une controverse qui agitait aloi*s tous les esprits, à laquelle il prit lui-même une part très-active , et qui a laissé sa mémoire exposée aux ressentiments d'adversaires très-animés. Mais nous n'entrerons que dans les détails qui ont un rapport direct avec Fénelon.
La doctrine de Jansénius avait été condamnée par plusieurs papes, notamment par une bulle d'Alexandre VII , du 15 avril 1665, qui ordonnait à tous les ecclésiastiques de souscrire au formulaire , dans lequel ils déclaraient « condamner de € cœur et de bouche la doctrine des cinq propo-
c sîtions contenues dans le livre de Jansénius (1). *» Cette bulle du pape fut revêtue de lettres patentes , enregistrées au parlement le 29 avril 1665. La déclaration du roi imposait à tous les évêques Tobligation de souscrire ou de faire souscrire le formulaire. Tous les évêques de France s'empressèrent d'obéir, à l'exception des évêques d'Aleth , de Ramiers, de Beauvais et d'Angers, qui mirent des restrictions à leur souscription.
Louis XIV, choqué d'une contravention aussi manifeste et aussi éclatante à la bulle du saintsiége et à sa déclaration , voulait faire faire le procès aux quatre évêques. Mais cette affaire fut apaisée plus tard par Clément IX, successeur d'Alexandre Vil, qui, à force de négociations, obtint des évêques réfractaires une déclaration de souscription du formulaire purement et simplement; cette pacification fut appelée la paix de Clément IX, Cette paix parut suspendre pendant trente-quatre ans les divisions qui avaient si longtemps agité l'Église de France-, ce ne fut qu'après
(1) Janséaius, évoque dMpres, avait consumé vingt-deux ans à composer un énorme ouvrage sur la GrAce , dans lequel il prétendait éclaircir les questions soulevées par les écrits de fiaïus et de Molina sur la même matière. C'est de ce livre , dont ou a plus parlé qu'il n'a été lu , qu'ont été extraites les cinq propositions condamnées par l'Église. Ces propositions ne s'y trouvent pas tout i fait textuellement et mot à mol, comme beaucoup de personnes l'ont cru ( à Texception de la première) ; mais elles offrent le pré* cis exact de toute la docirine renfermée dans ce livre.
ce long intervalle de temps qu'elles se renouvelèrent avec plus d'ardeur. Ce fut alors que Féne- Ion se vit obligé, par le devoir de son ministère, d'élever la voix pour Tinstruction de son peuple et pour l'édification de l'Église, et qu'il écrivit une grande partie des ouvrages qui ont occupé les dernières années de sa vie.
Les jansénistes, comme l'observe d'Aguesseau , eurent l'indiscrétion de rompre les premiers un silence qui leur avait été si salutaire. L'un d'eux , Martin de Barcos , fit paraître une Exposition de la foi catholique, dans laquelle il renouvelait les erreurs condamnées dans les cinq fameuses propositions. Cet ouvrage fut condamné par l'archevêque de Paris, et donna lieu à d'autres écrits qui rallumèrent les disputes. Celui qui fit le plus de bruit fut le fameux Cas de Conscience, imprimé en 1702. « On y supposait, ditd'Aguesseau, uncon- « fesseur embarrassé de répondre aux questions < qu'un ecclésiastique de province lui avait pro- « posées , et obligé de s'adresser à des docteurs de € Sorbonne pour se guérir de scrupules ou vrais « ou imaginaires. Un de ces scrupules roulait sur « la nature de la soumission qu'on devait avoir c pour les constitutions des papes contre le jan- € sénisme ; et l'avis des docteurs portait qu'à « l'égard de la question de fait, le silence respecc tuettx suffisait pour rendre à ces constitutions a toute Tobéissance qui leur était due. « C'était
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précisément renouveler Topposition des quatre évêques, qui avait attiré le mécontentement du roi et occasionné les négociations qui avaient amené la paix, de Clément IX. Une quarantaine de docteurs de Sorbonne , qui ne s'aperçurent pas du piège qu'on leur tendait, ni des conséquences de leur décision, souscrivirent à l'écrit qu'on leur présentait, et qui devint bientôt public.
A peine le Cas de Comcience fut-il connu a Rome, que le pape Clément IX le condamna, avec les qualifications les plus sévères, par un bref du 12 février 1703, et écrivit en même temps au roi pour lui porter ses plaintes de la témérité des docteurs de Paris, dont la décision tendait à faire renaître toutes les anciennes contestations.
Louis XIV fit adresser le bref du pape à tous les évêques. La lettre des secrétaires d'État portait : (( que le roi n'avait rien plus à cœur que de s'opposer fortement au renouvellement des troubles que les propositions condamnées de Jansénius avaient excités , et que Sa Majesté avait si heureusement apaisés. »
La plupart des évêques de France avaient déjà condamné le Cas de Conscienee, lorsque l'archevêque de Cambrai fit entendre sa voix : on n'eut point à lui reprocher de montrer un zèle trop pré-cipité, car ce ne fut que le 10 février 1704 qu'il publia à ce sujet une instruction pastorale, qui l'engagea dans une longue suite d'écrits du même
genre , parce qui] établit quelques principes sur lesquels les sentiments étaient partagés. D'ailleurs cette instruction pastorale embrassait des objets très-étendus *, elle offrait un tableau historique et dogmatique de toute la controverse du jansénisme , depuis son origine jusqu'à Tépoque où , après un long calme , on voyait de nouvelles tempêtes s'élever avec plus de violence que jamais. La célébrité de l'auteur, le mérite de l'ouvrage, la méthode simple , claire et nouvelle qui s'y faisait remai*quer, la modération qui en faisait le caractère dominant , fixèrent en un moment l'attention universelle. Ce fut ce qui engagea les plus habiles défenseurs du parti qu'il combattait à réunir toutes leurs forces contre celui de leurs adversaires qui leur paraissait le plus redoutable.
Cependant , dans l'assemblée du clergé qui se tint à Paris, le cardinal de Noailies se permit contre Fénelon un acte public d'hostilité qu'on n peine a expliquer et à justifier.
Dans son instruction pastorale du 19 février 1704 , l'archevêque de Cambrai avait établi que l'Église est aussi infaillible dans le jugement des faits dogmatiqties que dans les décisions de foi. Les opinions paraissaient assez partagées sur cette question , parce qu'elle n'était pas encore assez éclaircie des deux côtés. Le cardinal de Noailies crut qu'il pourrait facilement obtenir de l'assemblée du clergé de 1675 une censure au moins indirecte
fgi Hl!»TOIBE DE PEKELOH.
du spntiment de Fénelon , mais il s'en fallol beaucoup que cette espèce de dénoociation eut le succès dont il s'était flatté. Le mécontentement que son discours excita dans l'assemblée fut tel , que le cardinal prit la résolution humiliante de le supprimer, et que , contre l'usage ^ il ne fut point imprimé dans le proi-ès-rerbal de l'assemblée.
La manière franche et décidée dont Fénelon s'était exprimé sur rinfailiibilité de TÉglise dans le jugement des faiU dogmatiques, l'engagea dans une longue suite d écrits et instructions publiés dans les années 1705 et 1706. Les écrits de Fénelon sur cette matière excitèrent contre lui toute ramei*^ tunie du parti qu'il combattait, et qui vo}'ait s'élever dans Tarchevéque de Cambrai un adversaire aussi redoutable pour les disciples de Jansénius , que Bossuet, qui venait d'expirer, l'avait été autrefois pour les disciples de Luther et de Calvin.
Ces mêmes écrits l'engagèrent malgré lui dans une espèce de discussion personnelle avec un de ses collègues , dont il respectait sincèrement la piété , la sainteté des mœurs et les vertus vraiment épiscopales. Tous les évêques de France avaient accepté purement et simplement la bulle Fineam Domini Sabaoth; le seul évêque de Saint-Pons se permit , dans un mandement , de censurei* cette bulle , tout en finissant par adhérer à ses décisions.
Fénelon, dans un mémoire ayant pour titre Lettre à un Évéque, ou Remarques sur le Man-
dément de M. tévéque de Saint-Pons, releva avec beaucoup de force toutes les contradictions et toutes les inexactitudes accumulées dans ce maiH dément , tout en conservant scrupuleusement les mesures et les égards qull devait à un vieillard et a un collègue.
En 1707, révêque de Saint-Pons publia contre Fénelon trois lettres, dans lesquelles il s^attachait à réfuter la doctrine de Farchevêque de Cambrai sur l'infaillibilité de FËglise dans le jugement des faits dogmatiques. Fénelon , attaqué personnellement , fut obligé de répondre -, mais il le fit en redoublant de ménagements et d'égards envers son adversaire. Rome se montra bien plus sévère pour venger Fénelon , que Fénelon n'avait montré de zèle et d'amour-propre pour se défendre. Le mandement de Tévêque de Saint-Pons et les lettres qu'il avait éci'ites contre Tarchevêque de Cambrai furent condamnées à Rome par un décret du 17 juillet 1709.
Ce n'était pas seulement envers ses collègues que Fénelon observait ces mesures d'égards et de bienséances dans les discussions qui pouvaient s'élever entre eux et lui , mais il ne s'en écartait jamais , dans quelque rang que fût placé l'adversaire auquel il avait à répondre. C'est ainsi qu'en répondant au fameux Père Quesnel (1) , Tun des apôtres les plus ardents du jansénisme , qui avait
(0 Pasquier Quesnel , né à Paris le 14 juillet 1634, entra à l'Ora-
adressé un écrit à l'archevêque de Cambrai , Fénelon lui parle avec la plus Indulgente bonté.
Souvent ses adversaires mêlaient les traits de la satire ou des allusions piquantes à la discussion des preuves et des autorités : Fénelon écartait dans ses réponses tout ce qui lui était personnel , opposait des raisons à des injures, et ramenait toujours la conversation au seul but quMl se proposait , celui d'instruire et de persuader.
Ses amis ne lui laissaient pas ignorer les interprétations ou les motifs que Tenvieoula malignité affectaient de donner à ses démarches les plus innocentes *, il n'en paraissait ni surpris ni affligé ; sa candeur à ce sujet , sa modestie si touchante se peignent dans sa correspondance la plus intime; on peut en juger par ce passage d'une lettre adressée au Père Lami : « Pour ceux qui vont fouiller (( dans mes intentions , je leur pardonne -, quand <( mente ce quils s'imaginent serait vrai, la vé- « rite que j'ai dite en seraitrelh moins la vérité? « J'ai taché de leur dire des vérités nécessaires
toire en 1657, fui obligé d'en sortir en 1678, par le refus qu'il Gt de souscrire le formulaire de doctrine prescrit par sa congrégation contre le jansénisme- Il était l'auteur d'un ouvrage intitulé Aeflexions morales sur le nouveau Testamenl; ce livre, approuvé d'abord par le cardinal de Noaiiles, quand il était évéquede Châlons, fut condamné par plusieurs évoques, et enGn par la fameuse constitution Unigenilus , comme nous le verrons dans la suite. Après la mort d'ArnauU, le Père Quesnel devint le chef du parti Janséniste; il mourut à Amsterdam, le 2 décembre 1719^ âgé de 65 ans et quelques mois.
« par les tei^nies les plus doux ; s'ils font contre « moi des écrits injurieux , je tâcherai de ne ré- » pondre à des injures que par des raisons. Lais- « sez-les donc exhaler leur chagrin , et ne vous « fâchez pas par amitié pour moi de ce qui ne me « fâche nullement. Un torrent s'écoule plus vite « quand on ne fait rien pour le retenir. Prions « pour les esprits prévenus ; et, loin de nous irri- « ter contre eux , ne songeons qu'à les plaindre, « qu'à les attendre , qu'à chercher les moyens de « les guérir de leur prévention. Il faudrait n'être « pas homme pour ne pas sentir combien il est « facile de s'engager dans terreur, et combien « il en coûte pour en revenir» »
Fénelon était convaincu que les seuls moyens utiles et légitimes contre les erreurs de Tespril sont les secours de l'instruction et de la persuasion. Il voyait avec peine que le gouvernement s écartait quelquefois de ces sages tempéraments, qui lui paraissaient toujours préférables aux moyens de force et d'autorité. Lorsque la maison de Port-Royal fut détruite en 1709 , avec des circonstances odieuses très-propres à révolter les esprits, Fénelon, qui avait plus à se plaindre que personne de l'acharnement avec lequel les écrivains de ce parti cherchaient à le noircir, gémissait avec ses amis sur une mesure aussi violente. II écrivait au duc de Chevreuse: a Un coup d'auto- « rite comme celui qu'on vient de faire à Port-
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« Royal , ne peut qu'exciter la compassion pu- « blique pour ces filles , et Tindignation contre « leurs persécuteurs. »
Les actes de violence et de persécution étaient si opposés au caractère et aux principes de Féne* Ion , qu'il ne craignait pas de condamner hautement la rigueur que quelques agents de l'autorité continuaient à exercer envers les protestants paisibles et soumis. C'étaient ces principes invariables de Fénelon qui le rendaient également cher à tous les habitants de son diocèse, malgré la diversité des partis et des opinions , et qui ont attiré à sa mémoire une vénération universelle.
Une conduite si conforme au véritable esprit de la religion catholique a pourtant servi de titre à quelques écrivains pour travestir tout à coup Fénelon en un philosophe du xviii® siècle , indiffèrent sur toutes les religions.
Comment , lorsqu'on a lu les ouvrages de Fénc^ Ion, lorsqu'on a pu observer cet homme si religieux dans tous les détails de sa vie publique et privée , si zélé pour tous les dogmes et toutes les pratiques de la religion, qu'il défendait par ses écrits et qu'il honorait par ses exemples; lorsqu'on le voit , dans ses lettres les plus secrètes à ses amis et à ses parents les plus chers , ramener sans cesse toutes leurs pensées et tous leurs sentiments vers la religion, les pénétrer de sa sainteté , la représenter comme la seule règle de leurs
S£GONDë partie. 187
devoirs , leur seule consolation dans le malheur, le seul objet digne d enflammer leur cœur ; lorsqu'on entend les accents touchants de cette âme pure et vertueuse qui n'aspire qu'au moment où elle sera dégagée des liens périssables qui rattachent à la terre, pour s'élancer vers ce Dieu dont il s'était fait une image si sublime , et qu'on lui avait même reproché d'aimer d*un amour trop désintéresse; comment a-t-on pu imaginer de reconnaître à de pareils traits un philosophe indifférent à toutes les religions ? Le ridicule d^une pareille supposition ne peut être surpassé que par celui d^avoir voulu faire d^un rôle aussi méprisable un titre de gloire pour Féneion. Fénelon a été condamné par TÉglise , et il a eu la gloire de Tédtfier par sa religieuse soumission \ Fénelon a perdu la faveur des rois , et il a honoré sa disgrâce par le courage de la vertu; mais Toutrage le plus cruel était réservé à sa mémoire par des éloges honteux , que ses mânes indignés rejettent avec mépris (1).
On s'est égaré dans une multitude de discussions sur la tolérance civile et religieuse *, Fénelon
(1) C'est sans doute cette supposition erronée qui a donné l'idée de placer, au-dessus d'un monument public, Fénelon, seul des grands hommes de son siècle, au milieu des philosophes, desora • leurs et des savants du xviii« siècle. Quand on connaît Fénelon , on doit s'étonner, en effet , de voir flgurer l'archevêque de Cambrai à côté de Mirabeau , de Voltaire et de Rousseau , sur le fronton de Sainte Geneviève , devenu le Panthéon.
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a offert dans sa conduite , comme dans ses opinions , le modèle le plus parfait de ce que Ton doit croire et de ce que Ton doit faire. Tous ses ouvrages expriment une inflexibilité portée jusqu'au scrupule sur la doctrine, et sa conduite, la charité la plus compatissante pour ceux qui avaient le malheur de ne pas penser comme lui. En lisant les ouvrages de Fénelon , Tesprit est convaincu , le cœur est entraîné ] on admire la religion qui a produit un si grand évéque , on aime la religion qui a inspiré un homme si vertueux.
Dans un temps où les controverses théoiogiques occupaient tous les esprits, Fénelon, toujours fidèle à sa maxime , que la religion conservait ou recouvrait bien plus sûrement ses droits par Tinstruction que par la force , imagina de réduire toutes ces questions subtiles et abstraites à quelques notions si simples et si claires , qu'elles pussent convaincre tous les hommes raisonnables dans les classes même les plus étrangères à ce genre de discussion. C'est ce qui lui fit naître l'idée de renfermer dans un certain nombre de dialogues , écrits dans un style simple et familier, toutes les controverses agitées en France depuis soixantedix ans sur les matières de la grâce. Ces dialogues eurent le plus grand succès , qui était dû à la méthode aussi simple qu'ingénieuse dont il s'était servi pour se faire entendre de toutes les classes de la société. Les adversaires de Fénelon , décon-
certes par ce succès extraordinaire, 1 accusèrent de ne pas être théologien, pour se dispenser de lui répondi'e; et tandis que tous ses écrits attestaient l'étude approfondie qu'il avait faite de tous les monuments de la tradition, on prétendait qu il manquait de profondeur. Ce reproche était un véritable éloge du talent qu'il avait de faire disparaître toutes les aspérités dont les sciences sont trop souvent hérissées *, mais la voix publique vengeait avec éclat l'archevêque de Cambrai de l'injustice de ses détracteurs.
C^était dans le même esprit qui avait inspiré ses dialogues sur la grâce, que Fénelon s'était occupé avec ardeur, pendant les dernières années de sa vie ; d'un grand travail sur saint Augustin , dont l'autorité était invoquée par les disciples de Luther, de Calvin et de Jansénius , pour appuyer leurs erreurs. Fénelon s'attachait à exposer les véritables sentiments de saint Augustin, et il démontrait facilement combien ils étaient éloignés de la doctrine de tous ces novateurs. Malheureusement la mort arrêta Fénelon dans le cours de ce travail, et il ne reste rien des matériaux qu'il avait réunis pour l'exécution de ce projet.
Cependant les esprits s'aigrissaient, et la chaleur des controverses entretenait dans TÉglise de France une fermentation inquiétante , qui importunait le gouvernement et qui affligeait les hommes sincèrement religieux.
Le cardinal de Noailles avait approuvé les Réflexions morales du Père Quesnel dans le temps qu'il était évêque de Ghâlons; il renouvela cette approbation en 1699, ce qui donna occasion de l'accuser de favoriser le parti janséniste. Ce prélat était, par caractère, doux, paisible et modéré; mais, malgré des sentiments et des intentions très-pures, sa maladresse fut telle, qu'il fit précisément ce qu'il fallait pour mettre tous les esprits en mouvement et en opposition.
Un incident imprévu, auquel il attacha beaucoup d'importance, l'entraîna tout à coup dans une suite de fausses démarches qui empoisonnèrent le reste de sa vie. On doit remarquer, en eCFet, que ce fut le cardinal de Noailles lui-même qui provoqua en quelque sorte la constitution Unigenitus, par Tespèce d'irritation avec laquelle il s'engagea dans une discussion particulière qu'il lui eût été facile d'étouffer ou de concilier dans son origine.
Les évêques de La Rochelle et de Luçon publièrent, en 1711 , une instruction pastorale qu'ils avaient rédigée en commun. Cette instruction pastorale condamnait le livre des Réflexions morales du Père Quesnel, comme renfermant et renouvelant les erreurs de Jansénius. A peine eut-elle été imprimée et publiée à La Rochelle, que Timprimeur en adressa, selon l'usage, un grand nombre d'exemplaires à son correspondant de Paris. Ce-
lui-ci fit annoncer cet ouvrage par une multitude d'affiches placardées dans toutes les places , à tous les coins de rues, et jusqu'aux portes et aux cours de l'archevêché. Le cardinal de Noailles fut vivement affligé d'un procédé qui choquait toutes les bienséances, en affectant d'annoncer jusque dans son palais un mandement de deux évéques portant la condamnation d'un ouvrage qu'il avait anciennement approuvé. Les deux prélats protestèrent qu'ils n'avaient eu aucune part à cet acte inexcusable; peut-être eût-il été de la dignité du cardinal de se contenter d'un pareil désaveu -, mais il s'aigrissait facilement, et Ton réussit à l'aigrir encore davantage. Les deux évêques avaient leurs neveux au séminaire de Saint- Sulpice; il les soupçonna assez légèrement d'avoir fait placarder ces affiches qui l'avaient si fortement choqué. Dans un premier mouvement de vivacité, et par un abus peu honorable de son autorité, il ordonna au supérieur généra] de Saint-Sulpice de les renvoyer de son séminaire , quoiqu'ils y vécussent avec édification. Une démarche si peu digne de son rang lui fit un tort extrême.
Les deux évêques , blessés à leur tour dans la personne de leurs neveux, écrivirent au roi pour lui porter directement leurs plaintes de la conduite du cardinal à leur égard. Ils s'abandonnaient dans <!ette lettre à toute la vivacité d'un sentiment peutêtre excessif, et parlaient ouvertement du cardinal
192 HISTOIHE DE FÉNELON.
de Noailles comme d^un fauteur des novateurs et des hérétiques. Cette lettre devint bientôt publique sans leur consentement et sans leur participation, mais par l'infidélité ou Tindiscrétion des bureaux du ministre, auquel, selon Tusage, ils s^étaient bornés à en envoyer une copie. Le cardinal pouvait encore tourner à son avantage cette nouvelle attaque de ses adversaires ; une dénonciation aussi éclatante, portée jusqu'au trône contre un cardinal respecté et respectable par ses vertus et par ses mœurs , avait soulevé tout Paris et toute la cour contre ses détracteurs. Mais le cardinal de Noailles avait toujours le malheur de tourner contre lui-même tout ce que le bonheur des circonstances pouvait lui offrir de plus favorable. 11 rendit une ordonnance qui condamnait Tinstruction pastorale des évéques de I^a Rochelle et de Luçon , comme favorable au jansénisme. Cetteaccusation inattendue étonna un peu le public , qui ne pouvait comprendre comment un ouvrage qui avait eu évidemment pour objet de proscrire avec sévérité tout ce qui ressemblait à la doctrine de Jansénius, se trouvait lui-même infecté des erreurs qu'on lui reprochait.
L'ordonnance du cardinal de Noailles contre ses deux collègues , leur donna tout à coup pour auxiliaires la plus grande partie des évéques de France, et mécontenta la cour.
Enfin le roi , voulant terminer cette querelle par
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un accommodement, chargea M. le duc de Bourgogne , alors dauphin , d'être le médiateur entre le cardinal et les évoques de La Rochelle et de Luçon. Le jeune prince s'associa dans cette commission Tarchevéque de Bordeaux, Tévêque de Meaux^ le chancelier de Pontchartrain , le duc de Beauvilliers et M. Voisin. Ainsi , par une suite de vicissitudes si ordinaires dans les cours, le duc de Beauvilliers se trouvait en ce moment arbitre de la destinée du cardinal de Noailles sur Taffaire du jansénisme , comme le cardinal de Noailles Pavait été de la sienne sur l'affaire du quiétisme. Aussitôt que Fénelon eut connaissance de cette disposition, il s'empressa d'inviter M. de Beauvilliers à écarter tous les souvenirs qui pouvaient lui être restés de leurs anciennes discussions , à ne voir en lui que son pasteur, et non l'adversaire de l'archevêque de Cambrai; il l'avertit qu'il doit uniquement se considérer comme juge et médiateur dans une affaire pénible et délicate , et qu'en cette double qualité il doit ces égards dont la qualité même de juge ne dispense pas, dans une contestation qu'il importait encore plus de terminer par des voies de conciliation que par des actes d'autorité.
Une pareille conduite était sans doute trop conforme aux maximes et à la droiture naturelle de M. de Beauvilliers, pour que Fénelon eût besoin de la lui tracer; mais pouvait-il être une occasion où l'âme de Fénelon ne se montrât pas telle qu'elle
éluil ^ douce , intelligente et supérieure à toutes les pussions vulgaires?
Le caractère que développa M. le duc de Bourgogne dans le cours de cette affaire, montre un digne élève de M. de Beauvilliers et de Fénelon. Il mit tant de mesure dans ses procédés , tant de patience dans la discussion des faits ; il manifesta des connaissances et une pénétration si étonnantes dans des questions étrangères à son âge , à son état et à son rang, qu'il força ceux mémç qui étaient le plus prévenus contre lui, à admirer dans ce jeune prince une raison si supérieure et si prématurée.
11 rendit une décision arbitrale qui , dans le premier moment, fut adoptée avec respect et reconnaissance par les deux parties , et regardée par (chacune d'elles comme un jugement en sa faveur.
Mais un des articles essentiels de cet acte de médiation portait que le cardinal de Noailles manifesterait par un acte public son improbation du livre du Père Quesnel. Un malheureux point d'honneur ne lui permit pas de se conformer à cette disposition avec l'empressement et la facilité que Ton désirait. Il hésita, traîna en longueur, et avant qu'il se fût décidé, M. le duc de Bourgogne mourut. Alors le roi voulut que le cardinal prît un parti définitif: il lui remit un mémoire par lequel il ne lui laissait que Talternative de satisfaire aux conditions prescrites par M. le duc de Bourgogne , ou de se soumettre au jugement du pape. Le cai^
SECONDE PARTIK. 195
dînai de Noailles refusa de révoquer Tapprobation qu'il avait donnée au livre du Père Quesnel , et déclara qu'il préférait se soumettre à la décision du souverain pontife.
En conformité du vœu du cardinal lui-même, Louis XIV requit le pape Clément XI de prononcer son jugement -, Texamen du livre du Père Quesnel traîna en longueur à Rome plus d'un an-, et ce ne fut que le 8 septembre 1713, que le pape, rendit la fameuse constitution Vnigenitus , qui a été la cause ou le prétexte de tant de troubles. Comme elle précéda de très-peu de temps la mort de Fénelon, nous parlerons à cette époque des derniers actes de l'épiscopat de Tarchevêque de Cambrai, relativement aux affaires générales do FÉglise de France.