CHAPITRE III
Principes politiques de Féneloo.— Guerre de la succession d'Espagne.— Le duc de Bourgogne commande l'armée de Flandre.— Entrevue du duc de Bourgogne et de Fènelon.— Campagne de 1702. — Instruction de Fénëlon poar le duc de Bourgogne.— Déaiuté ressèment et générosité de Fénelon.— Mésintelligence entre les ducs de Vendôme et de Bourgogne. — Combat d'Oudenarde. — Siège de Lille. — Le maréchal de Benrick.— Préventions de l'opinion publique contre le duc de Bourgogne.— Utiles conseils que lui donne Fénelon après la campagne de Lille.— Retour du duc de Bourgogne à Versailles.
Les admirateurs et les censeurs de Fénelon paraissent s'être également mépris dans Tobjet de leurs louanges et dans les motifs de leur censure à regard des principes politiques de ce prélat. Les uns et les autres ont jugé la politique de Fénelon sur celle du Télemaque, Ils n^ont pas vu , ou u'ont pas voulu voir qu^un ouvrage qui n'avait pour but que d'inspirer à un jeune prince des sentiments vertueux et des principes de justice , n'était pas un code de lois politiques , ni un plan d'administration convenable à nos gouvernements modernes.
De cette méprise sont venus les éloges outrés qifont donnés à \2i philanthropie de Fénelon quel-
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ques écrivains qui cherchaient à se parer de son nom pour décrier toutes les institutions existantes. Mais comment a-t-on pu supposer que Fénelon ait eu ridée d'oflnr pour modèle le gouvernement, les lois et les règlements de police de la petite colonie de Salente, au chef d'une nation de 20 millions d'hommes, au petit-fils de Louis XIV, au successeur d'un prince qui avait donné à l'autorité royale tant de force et d'éclat? Le Tétemaque était adressé au cœur et à l'âme du duc de Bourgogne ; et la manière dont ce jeune prince avait saisi la morale de ce bel ouvrage démontre assez qu'il avait mieux compris l'esprit qui l'a conçu , que ceux qui ont voulu louer Fénelon de ce qu'il n'a jamais pensé, et le blâmer de ce qu'il n'a jamais proposé.
C'est dans les lettres et les mémoires politiques de Fénelon, et surtout dans son plan de gouvernement proposé au duc de Bourgogne , que nous connaîtrons la véritable opinion de Fénelon et la sagesse de ses principes sur cette matière.
Depuis le traité de Riswick (1697), la France jouissait d'une paix qui lui faisait espérer de recouvrer sa prospérité ; d'autant plus que Louis XIV, désabusé de toutes ses anciennes idées de faste et de magnificence, s'occupait alors activement à rétablir l'ordre dans ses finances par une sage économie.
Des événements que personne n'avait pu ni
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prévoir nî prévenir déconcertèrent les vues du monarque et toutes les combinaisons de la politique. Un testament solennel vint mettre aux pieds de son petit-fils toutes les couronnes des Cspagnes et des Indes. Louis XIV hésita pour accepter ce magnifique présent. Dans cette mémorable délibération ^ le duc de Bourgogne et M. de Beanvilliera opinèrent pour refuser cette riche succession , et s*en tenir aux traités qui en avaient réglé le partage avant le testament de Charles IL Mais ^ après de mûres délibérations , Louis XIV se décida à accepter ce testament, quand des raisons irrésistibles lui eurent donné la triste conviction qti'H ne pouvait échapper h la nécessité de la guerre, en oflî'ant même de se réduire à la part de cei héritage que les traités lui avaient assurée.
Telle fut la destinée de Louis XIV, que la seule guerre qu'il ne voulut pas faire fut une guerre juste et inévitable, et que celte guerre fut celle où il éprouva des revers qui mirent la France à deux doigts de sa perte. C'est à l'occasion de cette guerre qu'il existe une multitude de lettres et de mémoires entièrement écrits de la main de Fénelon.
Étranger à Tambition pour lui-même, Fénelon avait conservé à la cour un intérêt bien cher dans la personne du jeune prince son élève. Ses relations intimes avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, dont le premier était ministre d'Ëtat,
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et le second , initié aux secrets des affaires par la confiance de son beau-frère, le mettaient à portée d'exercer une influence d'autant plus utile , qu'elle ne pouvait être inspirée que par les vues les plus pures et les plus désintéressées. D'ailleurs la Flandre devint le principal théâtre de la guerre^ et telle fut la gloire de Fénelon, que les généraux français et les généraux ennemis se disputèrent le mérite de lui montrer des égards, une confiance et une considération bien plus flatteuses pour lui dans son exil , que s'il en eut joui à Versailles.
On espéra pendant quelque temps que l'acceptation du testament de Charles II n'entraînerait pas la France dans une guerre générale. On pouvait présumer du moins qu'on n'aurait à lutter que contre la maison d'Autriche, dont les prétentions et les forces ne paraissaient pas très-redoutables, surtout lorsque TAngleterre et la Hollande eurent reconnu Philippe V pour roi d'Espagne. Mais on eut bientôt lieu de juger que cette reconnaissance simulée n'avait servi que de voile aux projets les plus sinistres contre la France.
Au mois d'août 1701 , on ne pouvait plus guère douter que l'Angleterre et la Hollande ne concertassent déjà avec la maison d'Autriche le plan de cette grande alliance qui réunit, l'année suivante, toute l'Europe contre Louis XIV. A cette époque, Fénelon fit passer au duc de Beauvilliers un mémoire trè&-étendu, dans lequel il propose plusieurs
moyens de détourner Torage, tandis qu'il en était encore temps.
Le premier moyen qu'il présente est de désintéresser entièrement les Hollandais, qui n'avaient d'autre motif pour entrer dans une alliance contre la France que la crainte de la voir se mettre en possession des Pays-Bas espagnols.
2° Il recommande de ne point exciter la jalousie des Espagnols, en affectant de les gouverner du cabinet de Versailles.
3° 11 propose d'employer toutes les forces de la France à empêcher que les Impériaux ne s'établissent en Italie, dans le Milanais; il croit que c'est le seul point où l'on puisse faire la guerre avec vigueur et succès , sans alarmer la jalousie de l'Angleterre et de la Hollande.
4° Enfin il recommande de chercher à s'assurer de la neutralité des piinces d'Allemagne par toutes sortes de moyens, et même par des subsides très -abondants 5 de n'entretenir en Allemagne qu'un coips de troupes pour soutenir les princes neutres et pour obsei^ver les mouvements de l'empereur.
Plus on lit ce mémoire, dont nous ne donnons ici qu'un aperçu très-succinct, plus on reste convaincu que les conseils qu'il renfermait étaient les plus utiles et les plus convenables à cette circonstance. Peut-être les eut-on fait goûter au roi et à ses ministres, si, peu de temps après, Louis XIV
n'eût pas reconnu pour roi d'Angleterre le fils de Jacques II, malgré les engagements qu'il avait contractés par le traité de Riswick. Cette générosité intempestive souleva contre lui T Angleterre, et la précipita, ainsi que la Hollande, dans les \astes projets que Guillaume III avait conçus contre la France.
Dans une situation aussi critique et qui donnait une nouvelle face aux affaires , Fénelon crut devoir adresser un second mémoire à M. de Beauvilliers, à l'époque ( 1702) où le roi d'Espagne devait passer en Italie pour y commander les armées combinées , et avant que le duc de Savoie se fut déclaré contre la France.
On y voit que Fénelon se défiait du caractère ambitieux de Victor -Amédée, et ce prince ne tarda pas à justifier ces soupçons en trahissant le roi auquel il était allié.
Dans la revue des différents généraux français auxquels il était question de confier le commandement des armées, on observe avec peine, en relisant ce mémoire de Fénelon, combien les bons généraux, les généraux universellement estimés des officiers et des soldats , étaient devenus rares, malgré les guerres continuelles qui avaient rempli tout le règne de Louis XIV. C'était à la même époque que M"« de Maintenon écrivait au duc de Noailles : « Nous avons des courtisans et pas de « capitaines, p Les jugements que Fénelon porte
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sur quelques-uns d'entre eux étonnent par la sa:gacité avec laquelle il avait su , du fond de la retraite où il avait passé la plus grande partie de sa vie , discerner les vertus , les qualités et les défauts de tant d'hommes , dont son état et ses occupations paraissaient peule rapprocher, il n'est pas un seul de ses jugements que Thistoire et la postérité n'aient confirmé.
ïl recommande avec soin qu'on évite d'associer M. de Vendôme à M. le duc de Bourgogne dans la même armée. Tous les malheurs de la campagne de 1708 prouvèrent dans la suite combien était juste la prévoyance de Fénclon.
Il désirait ardemment qu'on employât le maréchal de Gatinat, dont Tabsence de l'armée s ' fit cruellement remarquer dans la suite pour la gloire de la France. On voit , par la manière dont Fénelon s'exprime dans ce mémoire , la profonde estime qu'il avait pour le maréchal de Catinat. Il prévoyait avec douleur qu'on lui préférerait le maréchal de Villeroy, malgré son peu d'habileté, mais qui avait plus de crédit à la cour.
L'objet sur lequel Fénelon insistait avec le plus de vivacité dans ce mémoire, était que l'on donnât un commandement au duc de Bourgogne, en lui associant M. de Catinat. Les vœux de Fénelon ne furent accomplis qu'en partie. Louis XïV donna en 1702 une armée à commander au duc de Bourgogne , mais il n'employa point Catinat.