‹ Histoire de Fénelon: archevêque de CambraiChapitre 60 sur 75 · SECONDE VAUT». S · texte numérisé non relu

SECONDE VAUT». S

On voit dans toutes les lettres de Fénelon Tin** térét avec lequel , du fond de sa retraite^ il sui^ veillait tous les détails de la conduite de M* le duc de Boui'gogne* C'était sur la tête de ce jeune prince que reposaient toutes ses espérances pour le bonheur de la France, et toutes les instructions qu'il lui transmettait par H. de Beauvilliers respirent la tendresse d'un père et la sincérité d'un ami fidèle et vertueux.

Louis XIV donna, en 1702, le conunandement de Flandre au duc de Bourgogne, et chargea le maréchal de Boufflers de le diriger par ses leçons et ses exemples. Le jeune prince devait nécessai*' rement passer par Cambrai pour se rendre à sa destination; 11 demanda avec empressement au roi son aïeul la permission de voir, à son passage , son ancien précepteur; Louis XIV y consentit , mais à condition qu'il ne le verrait pas en parti-* culier* M. le duc de Bourgogne se hâta d'instruire Fénelon de la permission qu'il avait obtenue et de la restriction qu'on y avait mise.

Cette première entrevue , aprèê ûinf ans de $&parution, comme l'observe le duc de Bourgogne dans sa lettre, fut courte et gênée par la présence des militaires et des magistrats que le respect et le devoir avaient attirés à la maison où le duc de Bourgogne était descendu. Le jeune prince ne voulut point contrevenir aux ordres qu'il avait reçus, et u'osa se permettre d'entretenir FéaeloQ

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en particulier. Cette contrainte lui inspira une espèce de réseiTe qui parut affliger tous les spectateurs; ce ne fut que vers la fin de Tentrevue que le duc de Bourgogne, élevant la voix de manière à être entendu de tout le monde, adressa à Féne- Ion ces paroles remarquables, qui disaient tant de choses en si peu de mots : Je êoi» ce que je vous dois , vous savez ce que je vous suis,

La campagne de 1702 ne produisit aucmi événement remarquable en Flandre, quoique M. le duc de Bourgogne eût à combattre le fameux Marlborough. Louis XIV, voyant que les ennemis s'attachaient à foi'mer des sièges qui ne promettaient rien de décisif, et qui n'offraient à son petit-fils aucune occasion de se signaler, le rappela à Versailles vers les premiers jours de septembre. A son passage à Cambrai, il vit encore Fénelon, mais un instant seulement et pendant qu'il changeait de chevaux; encore avait-il craint que cette entrevue ne réveillàt*la jalousie des ennemis de Fénelon et ne donnât de Tombrage au roi son grand-père.

La manière dont M. le duc de Bourgogne s'était conduit pendant la campagne de 1702 lui avait concilié Testime générale ; il avait fait voir, dans toutes les occasions où il s^était trouvé , qu'on peut allier les vertus militaires aux vertus austères de la religion; en un mot, il avait condamné au silence ses vils détracteurs, qui s'attachaient à le représenter comme un prince dont l'esprit et le

caractère étaient rétrécis par les pratiques minutieuses d'une dévotion puérile et exagérée.

Fénelon , craignant qu'il ne se laissât séduire par ces témoignages équivoques d'un faux enthousiasme, écrivit à M. de Beauvilliers , pour prémunir le prince contre ce nouveau danger.

En 1703, M. le duc de Bourgogne fut nommé généralissime de l'armée d'Allemagne. Cette armée était très-faible et composée en grande partie de nouvelles levées ; mais on donna au prince, pour le seconder dans ses opérations militaires, le maréchal de Yauban , qui seul pouvait suppléer au défaut d'une armée plus considérable.

Cette campagne fut remarquable par la prise du Vieux-Brisach, qui avait été fortifié et rendu presque imprenable par Yauban lui-même, dans le temps que cette place appartenait à la France. Ainsi ce maréchal se trouvait appelé à employer les ressom*ces de son génie pour renverser les remparts que son génie avait créés

Ce fut pendant le siège du Vieux-Brisach que le duc de Bourgogne eut occasion de montrer que les principes de la religion qu'il avait reçus de Fénelon respiraient toujours la douceur, l'indulgence et l'humanité. Un espion ennemi , qui s'était introduit dans son camp , fut découvert et arrêté: le jeune prince lui fit grâce du dernier supplice. On voulut le détourner de cet acte de clémence en lui faisant observer que cet espion était huguenot,

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Ceêtpour eela, répondit-il en riant, qu'il a beioin de temps pour s'instruire et se convertir.

Après la prise de Brisach, qui eut lieu le 23 septembre 1703, quinze jours après Touverture de la tranchée , le duc de Bourgogne demanda au roi la permission d'entreprendre le siège de Landau^ mais Louis XIV, instruit que ce jeune prince s'était exposé avec témérité au siège du Vieux- Brisach , craignit qu'il ne se compromît avec trop d'impiiidence à celui de Landau , dont l'entreprise était beaucoup plus hasardeuse: il lui ordonna en conséquence de revenir à Versailles et de remettre au maréchal de Tallard le commandement de l'armée et la conduite du siège de Landau.

Fénelon, privé de la consolation de voirie duc de Bourgogne en Flandre, lui avait fait passer par M. de Beauvilliers ses avis et ses intructions sur la conduite qu'il devait tenir à l'armée d'Allemagne. On retrouve toujoui^s le sentiment et le langage d'un père jusque dans les conseils qu'il lui donne sur des soins et des attentions qui peuvent paraître indifférents dans des particuliers , mais qui ont souvent tant d'influence sur la réputation des princes I sans cesse exposés aux regards et à la censure publique.

Le duc de Bourgogne se montra fidèle aux conseils de Fénelon, et l'affection de l'jarmée en fut la récompense. A son retour à Versailles, il fut reçu par le roi son grand-père avec la plus tendre affec-

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tion. Toute la coui*, à Texemple du lUgnantue^ s'empressa de l'accabler d'une admiration peut-être exagérée. Cependant le jeune prince se dé*robait de temps en temps à ces démonstrûtionfc tumultueuses ) à ces éloges fastueux^ pour se ren^ fenner dans le secret de son cabinet ^ et déposer en liberté | dans le sein de son Tertueux précepteur^ ses peines ^ ses inquiétudes, ses scrupules.

11 lui peignait son chagrin de n'aToir pu le toîr en Flandre^ comme Tannée précédente*, puis il ajoutait : « Je ne vous dirai rien de ce que je suis « à TOtre égard; je suis toujours le même, et je « désirerais bien que ce ne fût pas à aller en Flan- M dre eu non ^ qu'il tint de vous Yoii' ou de ne vous « voir pas. » Et ailleurs : « Aidc^z-moi de vos priè^ « res ] pour vous , mon cher archevôque ^ vous êtes M tous les jours nommément dans les miennes. ^

M. le duc de Bourgogne fut cinq ans à la coilr sans être employé. La perte de la bataille d'Hochsted, en 1704, celles de Ramillies et de Turin , eu 1706 y avaient découragé Louis XIV, et il n'osait plus compromettre la gloire de son petit-^fils avec des ennemis que sa fortune avait rendus aussi edtrepreuants qu'ambitieux. Dans l'intervalle de ces cinq ans, Fénelon continua de donner ses instruis tiohà au duo de Bourgogne. Du fond de sa retraite de Cambrai) il dirigeait toutes les pensées, totte les sentiments, tous les mouvements, toutes les actions du jeune prince* Un archevêque proscrit^

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exilé , odieux à la cour, était l'oracle de rhéritier du trône. Louis XIV n'avait pu qu'interdire au duc de Bourgogne la douceur de vivre avec Fénelon^ il était au-dessus de son pouvoir d'empêcher que Tâme du duc de Bourgogne fût toujours en présence de celle de Fénelon.

C'est ici le lieu de rapporter un trait de désintéressement de Fénelon , aussi remarquable par la noblesse et la générosité qui le caractérisent, que par la modestie et la délicatesse avec laquelle il s'efforça de le cacher et de le faire oublier.

L'état déplorable de la France en 1708 , les revers de ses armées , la pénurie absolue d'argent n'avaient pas laissé au gouvernement la possibilité d'acquitter la solde de la garnison de Saint-Omer. Le mécontentement entraîna cette garnison à des actes d'insubordination et de licence de la nature la plus inquiétante^ dans un temps où le Hainaut, la Flandre et l'Artois se trouvaient ouverts aux armées victorieuses. Justement alarmé du sort d'une ville si importante, Fénelon ne perdit point des moments précieux à écrire à la cour ni à exciter les agents de Tautorité, dont le zèle aurait pu se trouver enchaîné par le défaut de moyens. La nature du mal lui indiquait la nature du remède. La révolte de la garnison de Saint- Omer pouvait avoir des suites irréparables avant que le gouvernement eût pu se procurer des fonds. Fénelon trouva dans la confiance qu'inspirait sa

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\ertu un crédit qui manquait à un monarque absolu et tout-puissant. Il se dépouilla de tout Targent qull avait à sa disposition, et il emprunta, sur de simples billets signés de lui , toutes les sommes nécessaires pour solder la garnison de Saint-Omer; il les fit passer sur-le-ebamp dans cette ville, et la révolte fut apaisée.

La campagne de 1708 fut pour M. le duc de Bourgogne la crise la plus terrible et la plus vio^ lente où un jeune prince de son caractère et de son rang pût jamais se trouver exposé. Jamais il n'eut plus besoin d'être soutenu par Fénelon ; et la Providence , qui avait prévu l'extrémité où il serait réduit, lui ménagea le bonheur de pouvoir correspondre avec plus de facilité avec son sage instituteur.

On était informé que le prince Eugène et le duc de Marlborough devaient porter le principal théâtre de la guerre et tous les efforts des armées alliées dans les Pays-Bas. Le duc de Bourgogne fut noihmé généralissime d'une armée de cent mille hommes en Flandre -, le duc de Vendôme et le maréchal de Martignon furent destinés à commander sous ses ordres. Mais ce vain titre de généralissime ne devait être pour le jeune prince qu'une décoration accordée à sa naissance, et les instructions qu'il avait reçues du roi le subordonnaient aux avis du duc de Vendôme.

Le nom du duc de Vendôme est resté parmi ceux

ÎIO HISIOIRB DB FÉnU>H.

des grands capitaines qui ont honoré la France et illustré le siècle de Louis XIY ^ il avait en effet une grande partie des qualités brillantes qui fout les héros de la guerre, un courage intrépide, un coup d'œil sur et rapide , une ambition démesurée de la gloire et des honneurs , et la confiance des soldats par une sorte de familiarité populaire qui les charmait et les portait à tout braver dans un jour d'action. Mais à ces grandes qualités il joignait de grands défauts, même dans la partie mi'litaire. Il était paresseux, inappliqué à tous les détails, croyant toujours tout possible, sans discuter les moyens et consultant peu; il laissait pé^ rir la discipline militaire; il donnait à la table et au lit la meilleure partie de son temps. Aussi avons-nous vu déjà que Fénelon , qui Tavait bien jugé, avait surtout recommandé qu'on évitât de Tassocier avec M. le duc de Bourgogne.

Dès les premiers moments où M» le duc de Bourgogne arriva à Tarmée de Flandre ^ on put s'apercevoir, par la hauteur avec laquelle le due de Vendôme donnait des ordres au jeune prince^ plutôt qu'il n'en recevait ^ qu'il était impossible de voir régner entre eux cette harmonie si néces^ saire pour assurer le succès de la campagne. Cependant le début de cette campagne Ait heureux, et la surprise de Gand, capitale de la Flandre es*pagnole, donnait des espérances qui furent cruellement trompées.

SBGONBE PARTIE. îll

En se rendant à Tannée , le duc de Bourgogne avait écrit à Fénelon qu'il espérait le voir à Yalenciennes, et l'entretenir sur diverses choses. La crainte de donner de l'ombrage au roi et de l'indisposer pour le jeune prince , ne permit pas à Fénelon de se rendre à cette invitation.

La prise de Gand fut presque immédiatement suivie du malheureux combat d'Oudenarde (11 juillet n08)^ où le duc de Vendôme chercha à réparer par des prodiges de valeur le tort qu'il avait eu de s'être laissé surprendre par sa négligence. Il fut dégagé à propos par le duc de Bourgogne, le duc de Berry son frère, et le chevalier de Saint-Georgeê , fils de Jacques II , prétendant à la couronne d'Angleterre. Ces trois princes s'ex- •posèrent dans cette occasion avec une hardiesse qui faillit leur être funeste, par le danger où ils furent d'être enveloppés tout à coup par les ennemis.

Le combat d'Oudenarde fut peut-être moins désastreux par la perte qu'on y essuya, que par la division qu'on vit éclater entre les chefs de l'ar* mée française. « Après le combat d'Oudenarde , u dit M. de Saint-Simon dans ses mémoires, les u princes consultèrent sur ce qu'il y avait à faire « avec M. le duc de Vendôme, qui, de fureur de u s'êti*e si cruellement mécompte, brusqua tout le « monde. M. le duc de Bourgogne voulut parler : « M. de Vendôme, enivré d'autorité et de colère ^

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« lui ferma à Tinstaiit la bouche , en lui disant d'un « ton impérieux, devant tout le monde, qu'il se « souvint qu'il néiaii venu quà eonditioti d^o~ « héir. Ces paroles étonnantes, prononcées dans ft les funestes moments où Ton sentait si horrible* ft ment le poids de X obéissance, dont sa paresse « et son opiniâtreté venaient de rendre les suites « si désastreuses, firent frémir tous ceux qui les « entendirent.

« Le jeune prince à qui elles fm*ent adressées « y chercha une plus difiicile victoire que celle « qui se remportait actuellement par les ennemis « sur lui. Il sentit qu'il n'y avait point de milieu « entre les dernières extrémités et l'entier silence, « et fut assez maître de lui pour le garder. »

Enfin, malgré l'avis du duc de Vendôme, le conseil décida qu'il fallait que l'armée battit en retraite, et le duc finit par souscrire à cette opinion, qui était la seule raisonnable dans les circonstances.

Le prince Eugène et Marlborough firent alors toutes les dispositions nécessaires pour entreprendre le siège de Lille. Le maréchal de Boufflers , gouverneur de Flandre, était accouini pour défendre la capitale de son gouvernement aussitôt qu'il Tavait vue menacée.

Ce siège mémorable dura quatre mois, et le maréchal de Boufflers y développa des talents et des vertus dignes des temps héroïques de rbistoire«

L'armée du duc de Bourgo^e était destinée à faire lever le siège de Lille, et la belle défense du maréchal de Boufflers laissa tout le temps nécessaire pour forcer les ennemis à une retraite ou à une bataille. Toute la France avait les yeux fixés sur le duc de Bourgogne , et il était assez naturel de croire qu'il hasarderait tout, plutôt que delaisr scr les ennemis se rendre maîtres de la plus belle conquête du roi son grand -père, en présence d'une armée de cent mille hommes commandés par son petit-fils. Cette confiance de l'opinion ])ublique est d'autant plus excusable, que la multitude , qui prononce toujours des jugements absolus sur la conduite des généraux , n'est jamais à portée de soupçonner les difficultés de leur position ni de calculer les obstacles qui enchaînent leurs opérations. Les divisions qui régnaient entre les chefs de l'armée contribuèrent encore à égarer l'opinion et à justifier les murmures et les accusations des détracteurs de M. le duc de Bom*gogne. Les partisans du duc de Vendôme affectaient de partager son ardeur impatiente et de blâmer hi circonspection timide du jeune prince. Toutes les lettres qu'ils écrivaient à Paris et à la cour étaient chargées de reproches amers , de réflexions malignes , de satires sanglantes ; et ces odieuses rumeurs étaient propagées par une cabale puissante et acharnée à flétrir sa réputation. Le duc de Bourgogne dédaignait de se justifier ^ il croyait

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au-dessous de lui de descendre à des accusations contre ses ennemis et à des apologies pour lui* méme^ il n'avait que des amis et point de partisans ; ces amis étalent des hommes vertueux et irréprochables I mais circonspects par leur âge, leur caractère et leur position personnelle , et à qui toutes les manœuvres de l'intrigue étaient inconnues et étrangères. Cependant le jeune prince était défendu dans le cœur du roi par la tendresse paternelle et une estime réfléchie , et auprès de M"** de Maintenon par la douleur touchante de la duchesse de Bourgogne. Toute la cour se divisait entre deux partis encore plus opposés l'un à l'autre que les armées ennemies qui étaient en présence sur la frontière.

C'est pendant ces quatre mois , qui furent sans doute les plus pénibles de toute la vie du duc de Bourgogne, qu'il s'établit une correspondance suivie et intéressante entre le jeune prince et Fénelon. Plus à portée de s'écrire avec une entière libei'té, ils purent s'abandonner sans réserve à l'iépanchement de leur cœur, et cette correspondance , dont nous donnerons l'analyse et quelques extraits y offre les traits les plus honorables de leur histoire.

On avait fait craindre à Fénelon que M. le duc de Bourgogne ne se disposât à retourner à Versailles avant que le sort de la citadelle de Lille fût (}écidéf 11 lui adressa les plus fortes représentations

sur une résolution si honteuse. Le duc de Bourgogne se hâta de rassurer Fénelon sur l'objet de sa lettre, qui n'avait en effet nul fondement, et qui n'était qu'une rumeur répandue par ses ennemis pour chercher à lui nuire. Il se trouvait alors délivré du joug impérieux du duc de Vendôme, le roi ayant envoyé à l'armée le maréchal de Berwick pour diriger son petit-fils. Ce maréchal, déjà célèbre par la victoire d'Almanza, avait au suprême degré le mérite de réunir la valeur la plus intrépide à un calme et à un sang-froid qui ne lui permettait jamais de rien accorder au hasard ni à la folle témérité. A peine fut-il arrivé à l'armée , que le duc de Vendôme proposa de forcer le retranchement des ennemis , pour dégager la citadelle de Lille. Le maréchal, après avoir examiné la position des ennemis, reconnut qu'une pareille entreprise exposerait Tarmée à une ruine entière , et il fut d'avis de ne point attaquer. Tous les emportements du duc de Vendôme n'altérèrent pas un moment son calme , et ne changèrent rien à son opinion. Le duc de Bourgogne et tous les membres du conseil adoptèrent une résolution qui ne pouvait être soupçonnée de pusillanimité dans la bouche d'un homme tel que le maréchal de Bei'wick.

La saison s'avançait ] la citadelle de Lille était réduite aux dernières extrémités, et, malgré tous les ipiracl^s de sagesse ^ d'ii^telligence et d^ coi|-

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rage du maréchal de Boiifflers, il fallait qu'il succombât s'il n'était pas secouru ; mais les armées alliées avaient su occuper une position si formidable , que l'on voyait le moment peu éloigné où la place la plus forte du royaume allait passer sous le pouvoir des ennemis, en présence de Théritier de la couroime et d'une armée de cent mille Français. La clamem' publique semblait rejeter cette ignominie sur les sentiments pusillanimes du duc de Bourgogne et sur les maximes superstitieuses et timides des instituteurs qui avaient présidé à son éducation.

Ce fut dans cette circonstance douloureuse que Fénelon cinit devoir à ce prince la vérité tout entière ; mais ce prince était le duc de Bourgogne , et celui qui la lui faisait entendre était Fénelon.

« Monseigneur, quelque grande retenue que je « veuille garder le reste de ma vie sur toutes les « choses qui ont rapport à vous , je ne puis néan- « moins m'empécher de prendre la liberté de vous « dire encore une fois, par une voie très-sûre et « très-secrète , ce que j'apprends que l'on conti- « nue à dire sur votre personne. Je suis plus oc- M cupé de vous que de moi -, et je craindrais moins «« de hasarder de vous déplaire en vous servant , « que de vous plaire en ne vous servant pas. »

A ce début succède une longue énumération très-détaillée de tous les griefs que l'on reproche a M. le duc de Boui'gogne. Loin de chercher à les

atténuer, Fénelon les lui présente avec une sévérité franche, mais toute paternelle , aussi éloignée de la manière des courtisans que de l'autorité inflexible d un censeur.

Lorsque Fénelon vit la campagne près de finir de la manière la plus affligeante pour la France , et la moins honorable pour le duc de Bourgogne , il ne s'attacha plus qu'à lui tracer la marche qui lui restait à suivre pour se justifier avec une noble fermeté dans l'esprit du roi et chercher à ramener l'opinion publique qu^on avait si cruellement égarée. Au moment où le prince se disposait à retourner à la cour, Fénelon crut nécessaire de lui donner une dernière instruction sur la conduite qu'il devait y tenir. La manière dont il allait s'y montrer, y parler, y agir, pouvait décider de sa gloire , de sa réputation , de son honneur et même de son innocence. Ce ne sont plus des reproches sur le passé ; ce ne sont plus des conseils devenus inutiles par l'événement ; mais il s'empare du jeune prince au moment où il se présentera devant le roi son grand-père; il lui indique le maintien qu'il doit prendre en l'abordant , le langage qu'il doit y tenir, lès aveux qu'il ne doit pas craindre de faire, la noble fermeté avec laquelle il doit se défendre ; il lui dicte jusqu'aux expressions dont il doit se servir.

Une réflexion frappe l'esprit à la lecture de cette correspondance si remarquable, c'est qu'on ne

218 HISTOIRE DE FftNELON.

trouve rien dans tous les écrits des anciens philosophes, des Arislote , des Platon , des Sénèque ou des autres personnages qui ont parlé à des rois , et dont on a exalté avec enthousiasme le courage., la sagesse et la noble fermeté avec laquelle ils leur disaient la vérité -, on ne trouve rien , disons-nous, de comparable à la sévère franchise de Fénelon avec le duc de Bourgogne.

Louis XIV, convaincu qu'il était malheureusement impossible de dégager la citadelle de Lille , ordonna au maréchal de Bouffiers de se rendre, et au duc de Bourgogne de revenir à Versailles, après avoir misTarmée en quartier d'hiver. La Capitulation fut signée le 8 décembre 1708 , et Louis XIV récompensa le maréchal de BoulBers delà glorieuse défense de Lille, comme il l'aurait récompensé d'une victoire.

Fénelon n'attendit pas que le duc de Bourgogne fut arrivé à Versailles, pour exciter les amis de ce prince à amortir les coups dont la malveillance voulait l'accabler. Ce moment, comme il l'avait écrit au duc de Bourgogne lui-même, devait être un moment de crise; le jeune prince avait besoin d'être soutenu par des conseils sages et modérés et par des inspirations fermes et décidées. Dans la lettre que Fénelon écrit à ce sujet au duc de Chevreuse , il peint avec une effrayante vérité l'état de la cour et celui du royaume , la disposition génél'ale 4e8 esprits , le découragement de toute la na-

tion , les dangers actuels , et Tavenir encore plus sinistre dont on était menacé.

Tel était Tétat des choses, lorsque le duc de Bourgogne arriva à Versailles; il se conforma exactement aux avis de Fénelon, parla au roi son grand-père avec une noble et respectueuse fermeté, appela en témoignage de sa conduite à Tarmée la véracité des généraux les plus distingués par leur mérite et leurs talents , et parvint à se justifier pleinement dans Tesprit du roi , des ministres et de tous ceux qui n'étaient point aveuglés par Tesprit de parti. Mais l'opinion, toujours précipitée dans ses jugements , est toujours plus lente à revenir de ses préventions, et M. le duc de Bourgogne eut encore à gémir pendant plusieurs années sous le poids de l'injustice et de la prévention. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour reconquérir Testime et la bienveillance générale par un dévouement ardent et sans bornes. Il avait obtenu du roi le commandement d'une armée , avec un général moins incompatible que le duc de Vendôme ; mais lorsquUl fut question au conseil de régler les fonds , le contrôleur général déclara qu'il était absolument impossible de fournir aux dépenses inévitables qu'exigerait la présence du duc de Bourgogne à l'armée ; le jeune prince dit sur-le-champ au roi son grand-père : « Qu'à cela ne tienne ; puisque l'argent manque , j'irai sans suite , je vivrai en simple officier ; je mangerai , s'il

le faut, le pain du soldat, et personne ne se plaindra de manquer du superflu, lorsque j'aurai à peine le nécessaire. »

M. de BeauvlUiers , qui connaissait l'âme et le caractère de son élève, prit la parole : « Sire , tout ce que M. le duc de Bourgogne a dit , il le fera. » Mais Louis XIV, accoutumé a cette magnificence extérieure dont il croyait que la majesté du sang des rois devait toujours être environnée , ne put se résoudre à montrer son petit-fils aux provinces et aux armées dans toute la simplicité d un soldat.

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