‹ Histoire de Fénelon: archevêque de CambraiChapitre 61 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Hiver de 1709. ^ Noble générosité de Fénelon envers les officiers et les soldau. — Trait remarquable du duc de M ariborougb. — Sage mesure pour prévenir la famine.— État déplorable de la France en i7io. — Mort de l'empereur Joseph. — Disgrâce de llarlborough. — Mort du premier Dauphin. —Conduite de M. le duc de Bourgogne devenu Dauphin. — Louis XIV associe le duc de Bourgogne au gouvernement.— Conseils de Fénelon au nouveau Dauphin. — Mort de M. le duc de Bourgogne.— Douleur de Fénelon. —Nouveaux mémoires politiques de Fénelon. — Du duc d'Orléans. ^Situation de Louis XIY.

Le ministre des finances était assurément excusable, à cette époque , de parler du défaut absolu de moyens et d'argent : c'était à la suite de l'hiver de 1709 , dont la tradition a conservé un si long souvenir. Toutes les calamités de la nature venaient de frapper la France déjà accablée et épuisée par toutes les calamités de la guerre. La rigueur extrême du froid avait détruit les germes de toutes les productions de la terre , et la disette avait causé des séditions dans un grand nombre de villes et de provinces. La succession d'Espagne apportée à la maison de France n'avait été pour la France et poui* TEspagne qu'une longue suite de désastres

2*23 filSTOlUB DE FÉNELOM.

et de malheurs. La plupart des places frontières étaient déjà au pouvoir des ennemis , ou menacées de snbîr leur joug. La paix était plus éloignée que jamais. Louis XIV expiait quarante ans de prospérité par l'humiliation d'avoir vu rejeter les conditions honteuses qu'il avait ofieft lui-même de souscrire.

Ce fut au milieu de tant de désastres que Féno^ion, placé sur le principal théâtre de là ^errë, montra ce beau caractère et ces grandes vertus qui ont autant honoré sa mémoire que les productions de smi génie. La ville de Csmbrai et le palais dé Tarchevêque devinrent Tasile des généraux , des bliiciers et des soldats malades ou blessés. Voi<3i le tableau qu'a fait de la conduite de Fénelon en cette circonstance M. de Saint-Simon, qui semble avoir voulu , en le traçant avec des couleurs si douces et si pures, reposer son imagination fatiguée de blâmer et de critiquer sans cesse.

« Sa maison ouverte , et sa table de même, avait » l'air de celle d'un gouverneur de Flandre , et •t tout à la fols d'un palais vraiment épisçopal , et

* toujours beaucoup de gens de guerre distingués « et beaucoup d^ofïîciers particuliers ^ sains, ma- «« lades, blessés, logés chez lui, défrayés et servis,

* comme s'il n'y en eût eu qu'un seul , et lui ordi- «t nairement présent aux consultations des mé- « decins aîdes-chîrurgîens ; il faisait d'ailleurs ,

* auprès des malades et des blessés, les fonctions

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SECONDE t»ÀRtIâ. 323

•« du pasteur le plus charitable, et souTetit il allait « exercer le même ministère dans les maisons et « les hôpitaux où Ton avait dispersé les soldats , «et tout cela sans oubli, sanspetitesise, ettou- M jours prévenant avec les mains ouvertes. Une « libéralité bien entendue , Une magnificence qui « n'insulte point , et qui se versait sur les offi- « ciers et les soldats , qui embrassait une vaste «hospitalité, et qtii, pour la table, les meubles «et les équipages, demeurait dans les justes « bornes de Sa place ^ également officieux et mo-^ «desfce, secret datisles assistances qui pouvaient « se cacher, et qui étaient sans nombre; leste et « délié sur les autres, jusqu'à parfittre Tobllgé dé «ceux à qui il donnait, et à le persnadei'; ja* «mais empressé, jamais de compliments, mais « d'une politesse qui , en embrassant tout , était «toujours mesurée et proportionnée, en sorte « qu'il semblait à chacun qu'elle n'était que pour « lui, avec cette précision dans laquelle il excellait « singulièrement *, aussi était^il adoré de tous* ^ Mais Féhelon ne se bornait pas à des œuvres de charité envers les particuliers. Ce fut à sa générosité personnelle que Tarmée du roi dut une grande partie de ses subsistances pendant la campagne qui suivit l'hiver de 1709. Par reèpect pour le nom seul de Fénelon, les généraux ennemis avaient épargné les terres et les magasins de l'archevêque de Cambrai. S'ils apprenaient que quelque lieu , à

224 HISTOIBE D£ FÉMELOM.

portée de leur armée , lui ap{>ardnt en propre, ils y mettaient aussitôt des gardes et en faisaient consei*vcr les grains et les bois avec le même soin qu'ils auraient pu apporter à la sûreté des domaines et des palais des souverains dont ils commandaient les armées ^ les bom*gs et les viUages de Fénelon devenaient des lieux d'asUe, de refuge et de sécurité pour les habitants des environs.

Mais le duc de Marlborough porta la délicatesse de ses soins pour Fénelon jusqu'à une recherche de prévoyance et d'attention dont il n'est peutêtre pas un seul autre exemple dans l'histoire. A la fin de la campagne de 1711 , Tarmée française avait son quartier général à Cambrai , et Tarmée alliée, placée en vue des remparts de cette ville, la séparait de Cateau-Cambrésis , principal domaine des archevêques de Cambrai. Cateau-Cambré»s était rempli des grains de Farchevéque et de ceux que les habitants de la campagne y avaient déposés sous la protection du nom de Fénelon. Marlborough, malgré la rareté des subsistances, dont sa propre armée commençait à manquer, lesfitchar^ ger sur des chariots et escorter par ses propres troupes jusque sur la place d^armes de Cambrai.

Cet hommage honorable rendu a la vertu d^un seul particulier pai* des étrangers acharnés à la ruine de la France, servit à sauver la France ellemême. Fénelon livra tous ses magasins aux ministres de la guerre et des finances ; il ne se résena

que ce qui était strictement nécessaire pour sa consommation et celle des militaires qui venaient lui demander Fhospitalité.

il écrivait en môme temps au duc de Ghevreuse : « Si on manquait par malheur d'argent pour de si fc pressants besoins, j'offre ma vaisselle d'argent « et tous mes autres effets , ainsi que le peu qui me fc reste de blé. Je voudrais servir de mon argent « et démon êang , et non faire nui cour. » Voilà cet homme que Louis XIV regardait comme un ennemi.

Fénelon avait remarqué que de dangereux calculs d'intérêt ou de méfiance avaient porté la plupart des propriétaires de Flandre à cacher leurs grains, soit pour les soustraire aux réquisitions de l'intendant de Tarmée, soit pour en retirer un plus grand bénéfice. Ce défaut de circulation avait arrêté Tapprovisionnement des marchés publics , et élevé le prix du pain à un taux qui pouvait amener une crise inquiétante. Fénelon , en qualité de seigneur de Cateau-Cambrésîs, l'un des plus fertiles cantons de la province, rendit une ordonnance par laquelle il obligeiiit tous les fermiers et censitaires de sa juridiction de faire battre tous leurs grains , et de les porter à un terme fixé aux marchés les plus voisins, en ne se réservant que la quantité nécessaire à leur consommation et à celle de leurs familles. L'exécution de cette ordomiance fit subi* tement baisser le prix du blé dans un grand nombre

226 HISTOIBB DE FÉNBLÔM.

de marchés; les antres propriétaires se hâtèrent d'ouvrir leurs magasins dans la crainte d'une diminution encore plus rapide; tons les marchés se trouvèrent successivement approvisionnés ; Téquî- Cbre se rétablit dans une Juste proportion entre l'intérêt des propriétaires et les besoins des consommateurs , et la Flandre fut préservée de la famine dont elle était menacée par le séjour des armées et par les malheurs de Fhiver de 1709.

Cependant la France semUait toucher à une crise dont l'effet inévitable devait être sa ruine totale. On a conservé un mémoire, écrit de la main de Fénelon, qui peut donner une idée exacte de la situation désespérée où elle se trouvait alors. Fé-nelon était placé au centre des événements ^ sur le théâtre même de la guerre. H connaissait également les dangers et les ressources, et sa correspondance intime avec MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, servait à l'éclairer sur la partie des affaires publiques qui n'étaient pas immédiatement sous ses yeux. Ce mémoire , rédigé seulement pour ses deux amis , avec lesquels il était habitué de dire tout ce qu'il pensait, tout ce qu'il sentait, n'était point destiné à être public; toutefois il découvre toute la profondeur de Fabîme oi la France était tombée, puisque les meilleurs citoyens, les âmes les plus fortes et les plus généreuses , consentaient à des sacrifices qui inspirent encore, après un siècle, un sentiment d'admiration.

M. de Beauvilliers fit souvent valoir au conseil la force des considérations exposées dans ce mémoire, sans lui laisser soupçonner qu'elles lui étaient inspirées par Fénelon. Le roi et les ministres n'étaient eux-mêmes que trop convaincus de lanécessîté d'acheter la paix à tout prix. Louis XIV se détermina , malgré les hauteurs rebutantes de ses ennemis , à demander la reprise des négociations. Le congrès de Geriruydenberg s'ouvrit ; mais les conditions qu'y présentèrent les ministres des alliés furent encore plus dures que celles qu'on avait demandées un an auparavant. Les négociations furent entièrement rompues, et la France parut être arrivée à son dernier jour.

C est àcette époque que Fénelon écrivit aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse une lettre admirable qui peint , sous les couleurs les plus sombres, les profondes agitations de son àikie , et les tourments d'une imagination frappée par la grandeur du péril , et qui recherche tous les moyens de salut. II fallait qu'il fût bien convaincu que tout était perdu et qu'on devait tout risquer pour sauver quelques débris d'un si grand naufrage , pour déclarer à un ministre de Louis XIV, que le moment est venu d'associer la nation elle-même à l'administration de l'État , et de convoquer une assemr blee de notables,

La situation déplorable de la France alors se résume paf un passage de cette lettre : « La Fraace

est comme une place assiégée -, le refus d'une capitulation irrite le peuple et la garnison; on fait un nouvel effort pour quatre ou cinq jours, après quoi le peuple et la garnison affamés crient qu'il faut se rendre , et acceptent les plus honteuses conditions. Tout est fait prisonnier de guerre, ce sont les (ourdies caudines. »

Fénelon pensait que Philippe V était obligé en conscience et en honneur d'abdiquer, pour ne pas compromettre pour son seul intérêt, par une opiniâtreté peu réfléchie et peut-être inutile, l'héritage de sa propre maison , de la couronne de son aïeul , de son père et de son frère aîné.

Il s'attache ensuite à prouver que le droit de Philippe y sur la couronne d'Espagne n'est pas aussi légitime qu'on )e pense, puisqu'on ne l'appuie que sur la nullité de la renonciation de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV.

Les événements firent craindre en effet, peu de temps après, de voir justifier l'inquiète prévoyance de Fénelon , et on fut obligé de régler d'avance , Jans le traité d'Utrecht, l'ordre de succession aux trônes de France et d'Espagne.

Enfin , Dieu sauva la France par une suite d'événements que les hommes ne pouvaient ni prévoir ni préparer, et que lui seul avait pu découvrir dans les trésors de sa providence.

Une simple intrigue de cour renversa en un moment la puissance du duc de Marlborough en

SECONDE PAUTIE. 229

Angleterre, et towna le cœur de la reine Anne vers des pensées de paix. L^empereur Joseph est frappé de mort dans la force de l'âge, sans laisser d'enfants mâles. L'archiduc Charles , son frère , lui succède à l'empire , et menace l'Europe de voir réunies sur la même tête toutes les couronnes de CharlesrQuint et de Ferdinand I". A ce changement subit de la scène politique, toutes le$ craintes, toutes les espérances, toutes les intrigues des cabinets changent de direction et d'objet. Ce n'est plus la puissance de la France, c'est celle de T Autriche qui offre un aspect redoutable.

Dans le même temps, un événement également inattendu vint faire prendre une nouvelle face à la cour de France. Le dauphin, fils de Louis XIV et père du duc de Bourgogne , mourut de la petite vérole, le 14 avril 1711 , trois jours avant que la même maladie enlevât l'empereur Joseph. La mort du dauphin ne faisait disparaître qu'un prince sans crédit et sans influence; elle ne changeait rien au cours des affaires du dedans et du dehors ; mais elle fixait tous les regards sur un avenir peu éloigné , en montrant dans le duc de Bourgogne le successeur immédiat d'un roi de soixante-treize ans.

M. de Saint-Simon a peint avec les traits les plus

vifs et les plus piquants toutes les agitations de la

cour en ce moment. Nous en donnerons quelques

extraits qui ont un rapport plus ou moins direct à

Fénelon.

230 HISTOIKB DE FÉNELON.

Dans ce grand changement de scène, il ne parut d'abord que deux personnages en posture d'en profiter, le duc de Beauvilliers, et par lui le duc de Chevreuse, et un troisième on éloignement, l'archevêque de Cambrai. Tout rit aux deux premiers tout à coup, tout s'empressa autour d'eux, et chacun avait été leur ami de tous les temps.

a On peut bien croire que MM. de Beauvilliers et de Chevreuse ne laissèrent pas refroidir dans le cœur du nouveau dauphin ses vifs sentiments pour l'archevêque de Cambrai.

« Leur premier soin fut de porter le jeune prince à des mesures encore plus grandes. Par leurs conseils, il redoubla de soumission, de respect, d'assiduité auprès du roi , d'attentions et de soins auprès de M"* de Maintenon, qui, charmée de trouver un dauphin sur qui elle put compter, au lieu d'un autre qui ne l'aimait pas, se livra à lui, et par cela même lui livra le roi. Plus libre dans ses mouvements , le nouveau dauphin s'enhardit avec le monde qu'il redoutait du vivant de son père, parce que, quelque grand qu'il fût, il en essuyait des brocards applaudis. C'est ce qui le rendait timide, sauvage même, et tout à fait étranger au monde.

« Mais tout à coup la mort du dauphin , dont il prend la place, dissipe une Insolente cabale, tient le monde en respect, en attention, en empressement; les personnages les plus opposés en air de

SEGONDK PARTIB. 231

servitude, le ^ros même de la cQur en soumissiofi et en crainte... Oa voit ce prince timide, s^uvagç^ déconcerté , cette vertu précise , ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison^ contraint en tout^ on le voit se montrer par degrés, se déployer peu à peu, se donner au monde avec mesure , y être libre , majestueux , gaf , agréa- I?le, présider au cercle assemblé autour de lui, comme la divinité du temple qui sent et qili reçoit ^vec bonté les hommages des mortels et aui^qu^ln elle est accoutumée* Une cpnversatioi^ aisée , na^i§ instructive, adressée avec choix et justesse, 4p| traits échappés de science, mais raremdot e( comme involontairement, firent tout à la foi^ Qi|vrir }es oreilles, les yeux et le§ cœurs.

« On goûtait d'avance la consolation si (tfiq^^n saire et si désirée de servir un mattr^ futur $i capable de l'être par son fond et par Tubage qu'il montrait qu'il ^aurait en faire,

a Gracieux partout, plein d'attentiop au rang y k rage, à la naissance, au mérite à^ chacun^ gravai ii)ais sans rides, et en même temps gai et aisé, il est incroyable avec quelle étonnante rapidité l'ad-^ miration de l'esprit, Tamour du cœur et touti^ tas espérances furent entraînées i avec quelle prpmD*titude les fausses idées qu'on s'ep était fajt^ forent précipitées, et quel fut Tempressement et l'impétueux tourbillon du changement qui ^e (it à son égard. La joie publique fit qu'on ne s'en pou-

232 HISTOIKE BE FÉNELON.

vait taire , et qu'on se demandait les uns aux autres si c'était bien là le même homme y ou si ce qu'on voyait était songe ou réalité... (1). »

L'admirable conduite du jeune prince porta Louis XIY à déroger tout à coup à son caractère, à rinflexibilité de ses maximes politiques , à cette jalousie du pouvoir suprême confirmée par une habitude de cinquante ans. Il se décida à l'associer au gouvernement. Rien ne surprit plus la cour que cette résolution inattendue. Ce fut un coup de foudre pour les ministres que de recevoir tout à coup Tordre d'aller travailler chez le nouveau dauphin et de lui rendre compte des affaires, ft Quelle chute pour de tels hommes, remarque un observateur contemporain (2) , que d'avoir à compter avec un prince qui n'avait plus rien entre lui et le trône, qui était capable, laborieux, éclairé avec un esprit juste, supérieur; qui, avec ces qualités, avait le cœur bon, était juste, aimait Tordre; qui avait du discernement, de Tattention, de l'application à suivre et à démêler-, qui savait toumeret approfondir-, qui ne se payait que de choses et point de langage; qui voulait détermînément le bien pour le bien ; qui pesait tout au poids de la conscience; qui, par un accès facile et une curiosité estimable , voudrait être instruit de tout ; qui saurait comparer et apprécier les choses , se défier

(1) Mémoires de Saint-Simon, tome 4, passim,

[2) Ibidem.

et se confier à propos par un juste discernement. » Tel était, et tel apparut tout à coup Télève de Fénelon , et celui qui en a porté ce jugement ne peut être accusé d'intérêt ou de flatterie, car il Ta écrit après la mort du piince.

Aussitôt que Fénelon fut instruit de la mort du premier dauphin et de Télévation prématurée où cette espèce d'association à Tempire plaçait le duc de Bourgogne, il crut devoir lui adresser des conseils conformes à ses nouvelles destinées. Ce n'est plus Mentor, dont la voix douce et paternelle apprend au jeune Telémaque à régner sur les rochers sauvages de la petite île d'Ithaque; c'est un pontife armé de la puissance et de la majesté de la religion, qui vient révéler, au nom du Ciel, à Théritier d'un grand empire, les devoirs redoutables qui lui sont imposés; et tandis que des courtisans adulateurs et des ministres tremblants ne parlent au duc de Bourgogne que de sa puissance et de réclat du rang suprême, Fénelon, dans ses leçons augustes et sévères, ne lui retrace que de grands dangers et de grandes obligations. On en peut juger par quelques passages d'une lettre qu'il écrivait au duc de Beauvilliers , pour être mise sous les yeux, du nouveau dauphin.

«Dieu vient de frapper un grand coup; mais sa main est souvent miséricordieuse jusque dans ses coups les plus rigoureux. Nous avons prié dès le premier jour; nous prierons encore. La mort est

une grâce en ce qu'elle est la fin de toutes les tentations... Heureux ceux qui, comme saint Louis, n'ont jamais fait usage de leur autorité pour flatter leur amour-propre, qui Tont regardée comme un dépôt qui leur est confié pour le seul bien des peuples. // est temps de se faire aimer, craindre , estimer. Il faut de plus en plus lâcher de plaire au roi , de sUnsinuer, de lui faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager et de le soulager par des assiduités et des complaii^ances convenables. Il faut devenir le conseil de S^ Majesté, le père des peuples, la consolation des^iffligés, la ressource des pauvres , Tappui de la nation, le défenseur de TÉglise • il faut écarter les flatteurs, s'en défier^ distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à le mettre en œuvre, écouter tout, ne croire rien sans preuve, et se rendre supérieur à tous, puisqu'on se trouve au -f dessus de tous. Celui qui fit passer David de la houlette au sceptre du roi donnera une bouche et uqe sagesse à laquelle personne ne pourra résister, pourvu qu'on soit simple, recueilli, défiant d^ soi-même , confiant en Dieu seul. // faut vouloir être le père et non le maître. Il ne fautpa^ ^y,€ tout soit à un seul/ mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur. »

M. de Saint-Simon nous a fait voir si l'élève de Fénelon avait bien profité des conseils renfpr|Bé§ dans cette lettre.

On peut bien croire que Fénelon n'apprit paà sans la plus douce satisfaction les succès du duc de Bourg(^ne à la cour et dans le public, l'espèce d'autorité que sa sagesse lui donnait dans le gouvernement et dans l'opinion, et le retour subit de tous les cœurs et de tous les esprits en sa faveur. Il porta son attention à diriger tous ses pas dans cette nouvelle carrière , et continua ses relations avec lui par l'intermédiaire du duc de Ghevreuse.

Déjà la réputation du nouveau dauphin s'étendait rapidement de Versailles et de Paris jusqu'aux extrémités de la France, et Fénelon commençait à jouir des succès denses soins et de ses vœux. Déjà les ambitions particulières s'agitaient autour de lui , et cherchaient à se ménager d'avance le suffrage et la bienveillance d'un prélat dont le retoui* proèhain à la conr et à la feveur paraissait si clairement annoncé.

Au printemps de 1711, tous les gens de cour attachés à l'armée, tous les officiers généraux et un grand nombre d'ofBciers moins connus passèrent par Cambrai pour se rendre à leur poste, et s'y arrêtèrent le plus possible , pour faire leur cour à Fénelon.

n profita de ce concours de tant d'oflRciers généraux empressés à lui plaire par des témoignages de confiance et de dévouement, pour se former une idée exacte de l'état de Tarmée et des avantages ou des dangers qui pouvaient naître de la

236 HISTOIRE DE FÉKELON.

disposition des soldats et de la présomption des généraux. Ce n'était pas, comme on le pense bien, une vaine curiosité de sa part; mais il voulait être a même de donner des conseils plus sûrs et plus circonstanciés au dauphin, sur une matière qui lui était étrangère. Aussi n'est-ce qu'avec réserve et modestie qu'il présente ce qu'il appelle set faibles pensées : « Je ne fais que bégayer, dit- il; mais qulmporte, je veux bien paraître parler mal à propos par un excès de zèle. » Cette pensée de Fénelon était que, dans les circonstances où Ton se trouvait (on venait de renouer une négociation avec le cabinet de Londres) , le parti le plus sage était de temporiser et d'éviter une bataille qui pouvait conduire Tennemi victorieux jusqu'aux portes de Paris, et déconcerter les dispositions favorables que le nouveau ministère anglais montrait pour la paix : il craignait d'ailleurs que le découragement, que tant de revers successifs avaient répandu dans Farmée , ne compromît la faible et dernière barrière qui protégeait la défense intérieure du royaume.

Au milieu d'une crise aussi alarmante, il restait à Fénelon un motif de confiance et de consolation: c'était de voir son ancien élève, devenu dauphin et héritier nécessaire du roi son aïeul, à portée de rendre à la France cette prospérité intérieure dont elle avait un besoin si pressant après tant de guerres brillantes, suivies de la guerre la plus

malheureuse. Ce fut vers cet objet important qu'il tourna toutes ses pensées , et il crut devoir s'occuper à tracer au duc de Bourgogne un plan général de gouveraement. On a conservé l'esquisse de ce plan tracé de la main de Fénelon : il embrasse tout l'ensemble du gouvernement et toutes les branches de l'administration , et il montre l'intérêt et l'attention avec lesquels Fénelon s'était occupé de ce grand travail. Son plan forme une suite de tableaux où chaque objet est indiqué avec autant de précision que de clarté.

Il indique les réformes à faire dans l'armée , sur la politique extérieure, dans les dépenses de la cour, dans l'administration intérieure et dans celle de la justice. Il présente ses vues sur le système des impositions, des états généraux , la noblesse, le clergé, le commerce, les manufactures, la marine , etc.

Mais tandis que Fénelon préparait le bonheur d'une nouvelle génération j la mort , qui trompe aussi souvent dans cette vie passagère les espérances de la vertu que les folles pensées de l'ambition , était prête à frapper le duc de Bourgogne. Il n'y avait pas trois mois que Fénelon avait rédigé le plan du gouvernement dont nous venons de parler, qu'une maladie terrible, imprévue, inexplicable, enleva dans le court espace de quelques jours le duc et la duchesse de Bourgogne , et le duc de Bretagne , leur fils aîné.

9S8 HISTOIRE ME VÉNKLOH.

Ainsi périt à la fleur de son âge un prince dont la mort fit couler les larmes de toute la France , et dont le nom n>st encore prononcé, après plus de cent vingt- cinq ans, qu'avec Texpression de la douleur, de Tamour et de la vénération.

La duchesse de Bourgogne était morte le 12 février 1712 ; les mêmes lettres qui apprirent à Fénelon cette mort lui apprenaient que la vie du Jeune prince lui-même était menacée^ il parait que dès le premier moment Fénelon prévit que Ton avait tout à craindre; il connaissait cette Ame passionnée , ce cœur profondément sensible , ce caractère mélancolique j inaccessible aux vaines distractions d'un monde qu'il méprisait.

Fénelon laisse percer sa vive inquiétude dans cette lettre si courte. « Je suis consterné de la maladie de M. le dauphin ; il y a déjà quelque temps que je crains pour lui un sort funeste. Si Dieu n'est plus en fureur contre la Fçance, il reviendra; mais si la Aireur de Dieu n'est point apaisée , il y a tout A craindre pour sa vie. Je ne puis rien demander ; je tremble sans qu'il me soit permis de prier. Mandez-moi la suite de sa maladie ; vous savez comme je m'y intéresse ; hélas î hélas ! Seigneur, regardez-nous en pitié. »

Qjuelques symptômes moins alarmants firent descendre une lueur d'espérance dans le cœur de Fénelon. Il se hâta d'en profiter pour envoyer au (lac de Cbevreuse lin écrit qu'il l'invitait à mettre

SBGOKDE PARTIE. 339

sons l^s yenx du jeune prince , lorsqu'il serait en état d'entendre la voix douce et puissante de la religion. En effet, tout ce que la religion peut inspirer de plus touchant et de plus persus^sif , tout ce que rattachement le plus vif peut dire de plus aflbetueuit dans une pareille circonstance, il l'avait réuni dans cette letti'epourtâcher de jeter quelques (Xinsolations dans Tâme si affligée de son élève.

Mais au moment même où Fénelon adressait ces paroles au duc de Bourgogne , ce prince venait de rendre le dernier soupir. Cet écrit est daté du 18 février 1714, et le prince était mort le même jour à neuf heures du matin. En apprenant cette horrible nouvelle, Fénelon laissa échapper ces seuls mots i Touê mes liens sont rompus;. . . rien He m'aUûohe plus à la terre. Il fut plusieurs jours dans un état d'accablement et de dégoût de la vie qui alarma ses amis les plus chers. Ce ne fut que quelques jours après que Fénelon eut la force d'écrire au duc de Chevreuse une lettre déchirante, qui exprime toutes lès douleurs de son âme.

Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne , le Père Martineau , jésuite , confesseur du jeune pnnce, publia un éloge historique de ses vertus. Il s'était adressé à Fénelon pour en obtenir des détails et des faits qui auraient rendu sans doute ce monument encore plus digne de celui dont on voulait honorer la mémoire ; mais la dou-

240 HISTOIBB DE FÉHEUIN.

leur qui accablait Tâme de Fâielon ne lui permit pas de se livi*er à ce travail.

Cependant c'est au milieu de la douleur qui l'accable , c'est lorsqu'il ne peut plus être soupçonné d'aucun intérêt personnel, qu'il se montre occupé avec le même zèle et la même sollicitude de la pensée du bien public. Cet effort généreux , dans l'oppression même d'ime douleur accablante, nous parait le dévouement le plus héroïque d*un cœur qui ne respirait que pour sa religion et pour sa patrie.

Dans une lettre au duc de Chevreuse, écrite trois semaines après la mort du duc de Bourgogne ^ il porte déjà ses regards avec inquiétude sur Ta-* venir effrayant que l'état de la cour, de la famille royale et du royaume présageait à la France. Il craint surtout les dangers d'une minorité , et il pense que, pour les prévenir, il est de la dernière importance d'établir sur-le-champ un conseil de régence , ou plutôt un gouvernement et une éducation du jeune prince, qui se ti*ouverait déjà affermi , si , par malheur, on venait à perdre le roi. Son honneur, sa gloire , son amour pour la maison royale et pour ses peuples, enfin sa conscience exigent rigoureusement de lui qu'il prenne toutes les sûretés que la sagesse humaine peut prendre à cet égard. Il désire qu'on persuade M*"® de Maîntenon et tous les ministres , pour les engager à faire les derniers efforts auprès du roi.

11 exige du due de Beauvilliers d'oser, dans cette circonstance, vaincre sa répugnance pour aborder M*^' de Maintenon sur un sujet si délicat et si important.

L'occasion semblait favorable, car M"*"" de Maintenon paraissait vouloir se rapprocher de M. de Beauvilliers , dont Tinfluence sur le duc de Bourgogne ne lui portait plus ombrage. On peut en juger par une lettre qu'elle lui écrivit en réponse à celle dans laquelle M. de Beauvilliers réclamait ses écrits et ceux de Tarchevéque de Cambrai, trouvés dans les papiei*s du prince après sa mort. « Je voulais vous renvoyer tout ce qui s'y est trouvé de vous et de M. de Cambrai; mais le roi a voulu le brûler lui-même. Je vous avoue que j'y ai eu un grand regret , car jamais on ne peut écrire rien de si beau et de si bon ; et si le prince que nous pleurons a eu quelques défauts, ce n'est pas pour avoir reçu des conseils trop timides ni qu'on l'ait trop flatté. On peut dire gîte ceus qui vont droit ne sont Jamais confus. » C'est ainsi que W^ de Maintenon rend enfin une justice tardive à Fénelon.

M. de Beauvilliers eut un entretien particulier avec M""* de Maintenon *, il parut satisfait de ses dispositk)ns et de son désir de concourir avec lui pour inspirer an roi les mesures les plus convenables aux circonstances. Le duc de Chevreuse s'empressa d'insuiiîre Fénelon de cet heureux

248 HISTOmiB DE wÈMEUyn.

débvl, et rinyita , au nom de M. de Bêaunlliers , à lui communiquer ses idées , pour tmtailler mt un plan suivi.

Fénelon rédigea alors plusieurs mémoires , qui ont perdu une partie de leur intérêt aujourd'hui, et dont les conseils ne furent pas mis à exécution, soit qu'ils fussent, en plusieurs endroits, eontraires aux vues de If** de Maintenon ei dit roi, soit par suite de la mort de lAM. de GlieWeiiae et de Beauvilliers.

Mais parmi ces mémoires il ^i est un Mea nh maïquable, c'est celui qui a pour ûireBêeàêrekeê de.*. Fénelon n'ose achever; il craint de souiUer sa plume en indiquant la nature du crime dont l'opinion publique accusait le pretiaiér |iriiloe dtt sang^ le duc d'Orléans.

La France entière , consternée de la mort rapide et imprévue d'un jeune prince qui était devenu les délices de la nation , d'une princesse enlevée à la fleur de son âge et chère à toute la cour par Sa bonté , ses grâces et ses agréments ; d'un fils porté au tombeau le même jour que son père et sa mère, accusait le duc d'Orléans d'avoir préparé des malheurs d'un genre si extraordinaire , et qui nelaiS' salent plus entre le trène et lui qu'un enfant près de rendre le dernier soupir. Sans doute ^ cetie ao* cusation n'a jamais été prouvée , et l'on peut dire qu'il s'en est justifié , en quelque sorte, lorsque^ après la mort de Louis XI V, il n'a pas voulu franchir

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le faible obstacle qui le séparait du trône. Mais s'il fut injustement accusé , il ne dut s'en prendre qu'à lui seul. Les princes ne sauraient attacher trop de prix à une bonne réputation *, car Topinion publique se venge cruellement de ceux qui la méprisent ou qui affectent de la braver. On jugea le duc d'Orléans tel qu'il affectait de se montrer ; en refusant de croire à la vertu et à la probité, il mérita qu'on doutât de sa vertu et de sa probité , et ^ comme le dit Fénelon , il rendit erayMe iatU ce qu'on a le plvs de peine à croire.

Fénelon n'avait aucune prévention contre le duc d'Orléans , qui avait même entretenu une correspondance avec lui sur les questions les plus élevées de la religion et de la philosophie. Il fallait donc qu'il fût, pour ain«i dire, entraîné par la clameur universelle, pour le présumer coupable. Le Mé* moire de Fénelon peint la pénible anxiété d'un esprit qui n'ose croire ni à linaocence, ni au crime, et qui s'épouvante lui-même de la nécessité de sonder ces affreux mystères.

Il monti*e le danger qu'aurait une insti*uction judiciaire faite avec éclat \ il pense que le meilleur serait de faire des recherches dans le plus grand secret , si Ton trouvajt des indices qui méritassent cet approfondissement. Mais le secret est égale* ment difficile et absolument nécessaire.

Quelle devait être la douloureuse perplexité de Louis XIV au récit de tant d'hori*eurs! Les cris de

Tindignation populaire avaient retenti jusqu'à son trône ; toutes les accusations étaient sous ses yeux ; les rapports des médecins auxquels il se confiait le plus attestaient le crime, et toutes les bouches nommaient le coupable. Quelle situation pour un roi si longtemps heureux ! 11 se voyait seul dans son palais désert et abandonné; la nombreuse postérité dont il s'était vu environné avait disparu , et la solitude de ses vastes appartements n'était plus animée que par la présence d'un faible enfant luttant contre la mort. A peine arrétait-il sa pensée sur le duc de Berry, dont l'existence insignifiante et les moyens bornés , pour ne pas dire nuls , n'offraient aucun appui à sa couronne, ni aucune consolation à son cœur.

Jamais peut-être Louis XIV n'a mieux montré la grandeur de son caractère que dans cet affreux moment : seul il opposa la conviction de son âme vertueuse aux clameurs de la calomnie -, il ne put croire son sang souillé de tant de crimes. Il jugea mieux son neveu que ne l'avaient jugé la cour, Paris et la France entière *, il l'appelait un fanfaron de vices, le croyant plus capable de les imaginer que de les commettre. En se refusant à le croire coupable , il ne voulut pas même le soupçonner ; il ne changea rien à son accueil et à ses bontés pour lui en présence de sa cour, ni dans l'intérieur de sa société. Son exemple avertit la cour de se taire, et détrompa la prévention populaire.

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