LIVRE HUITIÈME
Fénelon se contenta de répondre avec simplicité et modestie, à des ouvertures si séduisantes pour un cœur vertueux, et si flatteuse pour lamour-propre d'un homme que la gloire de jouer un grand rôle auroit pu éblouir, a J'avoue, écrivoit-il, qu'un « homme qui auroit le goût des affaires ,' accepte- « roit plus facilement les propositions que vous me « pressez d'accepter. Mais je n'ai pas assez bonne et opinion de moi, pour oser espérer de rétablit* la « paix dans l'Église , comme vous voulez que je « l'entreprenne. Je ne veux point faire le grand per- Œ sonnage que vous me proposez; c'est M. le car- « dinal de Noailles qui doit rétablir la paix dans 0 l'Église. Je ne sais aucun secret; mais j'ose assu- « rer qu'il la rétablira, quand il voudra y réussir ; « elle est encore dans ses mains. Je lui en souhaite « la gloire et le mérite devant Dieu et devant les « hommes. Je mourrois content, si je l'avois vu de « loin achever ce grand ouvrage. »
11 eât difiicile de croire que Fénelon eût réussi à obtenir du cardinal de Noailles ce que ce prélat a voit refusé à Louis XI V, à madame de Maintenons à toute sa famille qu'il chérissoit tendrement. On a vu d'ailleurs l'extrême prévention qu'il avoit conçue depuis longtemps contre Fénelon , et que les derniers événements avoient portée jusqu'à une espèce d'irritation. Ainsi, c'étoit plutôt un vœu inspiré par l'amour de la religion et de la paix, à des hommes
4lO HISTOIEB OB F^NELON.
biea îateDtionpës, qu'un plan arrête, ou qu'un oommenc^ment de q^ociation. Il paroît même peu vrai» sembl|d)le que ces ouvertures eussent été suggérées de concert avec la cour. Madame de Maîntenon avolt alors donné toute sa confianee, pour les affaires de l'Église, à Tévêque de Meaux , depuis car* dinal de Bissy; et il est permis de douter, comme nous l'avons déjà dit, que le cardinal de Bissy ait désiré l'intervention d'un collègue, dont l'éclat et la réputation auroient pu éclipser sa faveur naissante. C^ n'est pas que le cardinal de Bissy ne fit profession de la plus grande estime pour Fénelon, et n'eût même souvent recours à ses lumières ; leur correspondance, dont nous avons les pièces origi* nales entre les mains , nous en offre des preuves fréquentes ; mais on peut soupçonner, sans un excès de malignité, ({ue le cardinal de Bissy aimoit mieux consulter Fénelon fixé à Cambrai, que de le voir ci la tête des affaires ecclésiastiques à Versailles.
Au reste , il n'eut besoin d'employer aucune manœuvre pour écarter un concurrent aussi distingué; il sufGsoit d'abandonner Louis XIV et madame de Maintenon à leurs dispositions naturelles; elles étoient toujours aussi peu favorables à Fénelon, qu'à l'époque où les affaires du quiétisme avoient aigri madame de Main tenon, et où le Télémaque avoit ulcéré Louis XIV contre Fénelon ( i ).
(i) La réserve extrême que nous avons dû nous imposer
Il est vrai que, dans les dernier» tempt| on avoît eii le courage extrême de prononcer quelquefoi^i
dans la révision de V Histoire de Fénelon, nous empêche de modifier le jugement que le cardinal de Bausset porte en cet endroit t% 4aiu quelques autres, sur les dispositions de Louis XIV à l'égard de Féneloo ; mais nous croyons néces-' saire de faire ici quelques observations, qui doivent, ce semble, engager le lecteur à modifier lui-même ce jugement. Il est sans doute peu vraisemblable que Louis XIV ait jamais eu l'intention de rappeler Fénelon à la cour, et de lui rendre son ancienne faveur; il est méjfne difficile do croire qu'il ait jamais entièrement déposé les préventions qu'on lui avoit inspirées contre l'auteur du télémaque. Mais on ne peut douter que le temps n'eût bien diminué ces préventions, et que la droiture naturelle de son esprit 06 lui eût fait reconnoitre, dans l'archevêque de Cambrai, non-seulement un prélat dévoué aux intérêts de la religion, mais encore celui des prélats de son royaume, qui, par l'ascendant de ses lumières et de sa vertu i pouvoit influer davantage sur les résolutions du clergé, dans les circon* stances difficiles où se trouvoit alors l'Église de France. Ces dispositions de Louis XIV se font souvent remarquer daus la Correspondance de Fénelon , pendant les dernières années de sa vie, et particulièrement dans sa correspondance avec le P. Le Tellier. (Lettres diverses ^ 171X-1715.) On trouve aussi des témoignages positifs de cette espèce de retour de Louis XIV vers Fénelon , dans la ^ie de ce prélat , publiée par le marquis, son petit-neveu. L'auteur dit expressément, qu'en 171a « le Roi étoit, depuis longtemps, entièrement re- « venu sur le compte de l'archevêque de Cambrai ;. . . que le « Roi, occupé de finir la grande affaire qui agitoit l'Église de • France,. . . pensoit à rappeler l'archevêque, pour se servir « de lui daus ce grand ouvrage ; . . . que le Roi , qui avoit
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son nom devant ce monarque, sans retrouver sur son visage des traces aussi profondes de l'émotion pénible que ce nom seul y laissoit d'abord apercevoir; mais jamais on n'en avoit obtenu une seule parole qui indiquât un retour de bienveillance, ou le plus fpible désir de le rapprocher de lui. Je sais qu'on a imprimé dans quelques mémoires, et même dans des histoires de Fénelon , que Louis XIV, en apprenant sa mort, s'étoit écrié, avec un sentiment de regret : « Jl nous manque bien au besoin. » Mais nous ne voyons rien, dans les lettres et les papiers qui sont entre nos mains, et qui se rap-
* ces vues sur l'arche véque, parut fort sensible à sa perte; « et que lorsqu*on lui en apprit la nouvelle, il répondit avec « amertume : // nous manque bien au besoin, » {Édition de La Httye, 1747; p- ^6» ^7 et 90.) Ce témoi^^nage positif du marquis de Fénelon, semble confirmé par une Lettre de madame de Main tenon à M, Lan guet ^ curé fie Saint'Sutpice^ du lo janvier 1715^ où elle suppose clairement, que, selon la persuasion de personnes bien instruites, « l'archevêque de « Cambrai auroit pu faire du bien dans le concile, si on «eût poussé les choses jusque-là. » (Ci-après, n. 44-) On verra plus bas (Ibid,) que le cardinal de Bausset paroît avoir senti lui-même la force de ces témoignages; et nous croyons que bien des lecteurs seront étonnés, aussi bien que nous, qu*il ne les ait pas jugés suffisants, pour modifier ce qu'il dit en plusieurs endroits de son Histoire, sur les dispositions de Louis XIV à l'égard de Fénelon. (Voyez, à l'appui de ces observations, VHist. iitt, de Fénelon , p. i63.) (ÉniT.)
LIVUE HUtTIKMË. ^l^
portent à cette époque | qui appuie la vérité de cette anecdote. D'ailleurs, cette expression, assez vague et assez générale, pouvoit indiquer le regret de perdre un évêque qui servoit utilement la religion par ses écrits, sans déceler une intention réelle de le rappeler à la cour, et de lui accorder une influence marquée dans les affaires de TÉglise. Nous trouvons au contraire , dans nos manuscrits , une preuve bien récente de l'opposition ti*ès-décidée de Louis XIV et de madame de Maintenon à le laisser seulement approcher de Paris. 35
Madame de Chevry, nièce de Fénelon (i), et à Dcmarcbi» faîtes laquelle il étoit tendrement attaché, tomba dange- ^^11^,^0 ^m) reusement malade dans le cours de l'année 171 3. pourobieoîr On fit, à son insu, des démarches auprès du mi- ,* *"!°."
d^aller voir (i) Madame de Chevry, sœur de Tabbé de Beaamont, 4 paris sa nièce
avoit éponsc eo premières noces Charles Dtirct, sieur de daogereusemeiit Chevry, président en la chambre des comptes, qui mounit malade, le 10 janvier 1700. Elle épousa depuis, en secondes noces, '^' '
N. Lanouc, de la famille de Corduan, d'abord écuyer du prince de Conti, puis colonel du régiment du même nom. Ce mariage, qui fut secret pendant quelques années, devint, pour madame de Chevry, une source d'embarras et de chagrins. La Corres/jonfiance de Fénelon avec sa famille (année 1709, etc.) fournit de nombreux témoignages de son tendre attachemen t pour madame de Chevry. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, (t. XXXIV, p. 78 , etc.) attribue à cette dame le même caractère d'ambition et d'intrigue, que sa malignité lui fait attribuer si gratuitement à Fénelon luimême. (Édit.)
4l4 HISTOIRE DE FÉNFXON.
nistre, pour obtenir de la bonté du Roi, qu'un oncle pût venir rendre des soins à une nièce chérie , dans une circonstance aussi touchante. On étoit d'autant plus fondé à en espérer le succès , qu'il ne s'agissoit que d'un voyage très-court à Paris , et que les ennemis de Fénelon n'avoient plus alors aucun ombrage à prendre de son crédit et de son ascendant sur M. le duc de Bourgogne, qui n'exis* toit plus. On ne sait pas jusqu'à quel point ces premières ouvertures avoient été suivies; mais on ne peut guère douter qu'elles n'eussent été rcpous* sées, avec une sévérité qui déconcerta le zèle de celui qui les avoit hasardées. C'est ce qu'il est facile de reconnottre, par la lettre que Fénelon se crut oblige d'écrire au ministre, pour désavouer une démarche indiscrète, à laquelle il n'avoit aucune part; on voit même qu'elle ne venoit point de ses amis ; ils étoient trop instruits de ses véritables dispositions, et peutêtre des obstacles insurmontables qui s'opposoient à son retour , pour ne pas s'interdire des sollicitations qui ne convenoient, ni au^ principes de Fénelon , ni à cette sorte de dignité qu'il avoit su répandre sur sa disgrâce.
« Je viens d'apprendre. Monsieur, mandoit Fé- « nelon au ministre ( i ) , qiiune personne incon'
(i) Lettre de i¥meion à M. f^oysin, ministre de la guerre, 4 août 1713. (Corresp. t. IV, p. 3a2.)