LIVRE HUITIÈME
« faire part de cette joie de ta foi ^ dont parle saint « Augustin , et que Dieu m'a fait sentir en cette a occasion. Dieu a fait sa volonté ; il a préféré le a bonheur de mon ami à ma consolation. Je man- « querois à Dieu et à mou ami même, si je ne voua lois pas ce que Dieu a voulu. Dans ma plus vive « douleur, je lui ai offert celui que je craignois « tant de perdre. »
Malgré cette résignation religieusCi la nature rappeloit toujours au cœur de Fénelon le souvenir d*un ami si cher. Les amis qui lui restoient, surprenoient souvent les larmes qui s'échappoient involontairement de ses yeux, lorsqu'on venoit à prononcer devant lui le nom de Tabbé de Langeron, ou lorsque des circonstances, qui se représentoient trop souvent, lui retraçoient la mémoire d'un ami si tendre et si fidèle. 3^
I^s larmes que. la mort de l'abbé de Ijangeron Mort du duc avoit fait répandre à Fénelon , couloient encore, * Bmirgogœ lorsque, quinze mois après, il eut à pleurer la mort de chevmiie, du duc de Bourgogne. Ce n'étoit pas sans doute ^ '"'^' un ami de tous les jours et de tous les moments qu'il perdoit ; mais c'étoit l'enfant de ses soins et de sa tendresse ; c'étoit le chef*d'œuvre le plus accompli que la main des hommes , conduite par le génie et la vertu , eût encore montré à la terre ; c'étoit . l'objet de tous les vœux et de toutes les espérances de Fénelon ; c'étoit le bonheur de plusieurs générations; c'étoit les destinées de la France, et peut-
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être celles d'une auguste famille, ensevelies pour jamais dans le tombeau. A ce coup terrible, tous les liens de Fénelon furent rompus ; et il sentit qu'il restoit étranger sur la terre f
Il avoit encore deux amis bien chers ; et quoi* qu'il en fût^ séparé depuis tant d'années, ils étoient toujours présents à sa pensée, et nécessaires à son cœur, par cette tendre union que l'estime et le goût avoient formée, et que la religion avoit cimentée par un attrait plus puissant et plus durable que toutes les affections humaines.
Nous avons eu si souvent occasion de parler du duc de Chevreuse et de ses relations intimes avec Fénelon, qu'on n'aura pas de peine à comprendre combien Fénelon dut être accablé de douleur, en perdant un ami que rien ne pouvoit remplacer au* près de lui. L'esprit, les lumières, des connoissances très-étendues dans tous les genres, la probité la plus délicate, une fidélité à toute épreuve, une activité que rien ne fatiguoit, une patience que rien ne rebutoit, une confiance sans bornes ; tout contribuoit à faire du duc de Chevreuse, l'ami le plus inappréciable qui ait peut-être jamais existé. Fénelon étoit pour lui un ami, un père, un conseil , un oracle ; il n'avoit pas un sentiment, une pensée, un vœu qu'il ne soumit à ses inspirations; il le consultoit sur ses affaires domestiques, comme sur les affaires publiques; sur ses relations de société,
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comme sur les controverses religieuses ; il ëtoit le correspondant habituel de Féneion, et son intermédiaire nécessaire entre le duc de Bourgogne et le duc de Beauvîlliers.
On a vuy par les Mémoires politiques et ecclésiastiques que nous avons rapportés , jusqu'où s'étendoit cette confiance, et tous les objets importants qu'elle embrassoit. Le duc de Chevreuse ne survécut que neuf mois au duc de Bourgogne ; il mourut le 5 novembre 171a.
a J'ai le cœur toujours malade, » (écrivoit Fénelon au duc de Beauvîlliers, quelques semaines après la mort du duc Chevreuse) 'c j'ai le cœur toujours « malade, depuis la perte irréparable du P. P. (le duc a de Bourgogne.) Celle du cher tuteur (le duc de a Chevreuse) a rouvert toutes mes plaies. Dieu soit a béni ! Adorons ses desseins impénétrables. Je a mourrai, comme je vis, vous étant dévoué avec VI une reconnoissance et un zèle sans bornes (i). »
Fénelon s'efforçoit en vain de soulever le poids
(1) Lettre du a6 décembre 171a. (Corresp. 1. 1*', p. 575.) Le P. Querbeuf (Fie de FéneJon; édition in -4% p* 744) est tombé dans une méprise remarquable, au sujet de la mort des ducs de Chevreuse et de BeauvilHers; il fait survivre le duc de Chevreuse au duc de BeauvilHers. Il lui étoit cependant bien facile de vérifier que le duc de Chevreuse étoit mort le 5 novembre 17 12, et le duc de BeauvilHers le 3i août 1714. (Note fie l'auieùr.)
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accablant qui oppressoit son âme flétrie par la douleur. Une providence sévère dénouoit successivement tous les liens qui lattachoieat encore à la terre; il en étoit quelquefois à désirer que, plus miséricordieuse dans sa sévérité même, la Providence appelât en même temps à elle tous les amis vertueux, (c Les vrais amis » (écrivoit-il dans ces tristes moments où tout son courage cédoit aux émotions tk*op légitimes de la nature) , « les vrais amis font « notre plus grande douleur et notre plus grande « amertume. On seroit tenté de désirer que tous « les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble a le même jour. Ceux qui n'aiment rien voudroient a enterrer tout le genre humain, les yeux secs et le a cœur content ; ils ne sont pas itignes iln v/V/y?. ft II en coûte beaucoup d'être sensible à l'amitié; « mais ceux qui ont cette sensibilité, seroient bonce teux de ne l'avoir pas ; et ils ainient mieux souf* vifrir que délre insensibles (i). »
Féuelon ne retrou voit de véritables forces, que dans ces pensées consolantes que la religion seule peut présenter, pour adoucir les peines de la vie.
«r Unissons-nous » (écrivoit-il à la duchesse de Chevreuse, inconsolable de la mort d'un époux, dont elle n'avoit pas été séparée un seul jour dans
(i) Lettre au chevalier Destouches^ dix i^** novembre 171 3.
[Opuscules inédits de Fénelon.)
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le cours de leur longue et respectable associa* tiou) (1)9 « unissons-nous de cœur à celui que nous a regrettons ; il ne s'est pas éloigné de nous , en et devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, « il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement a au port , il prie pour nous , qui sommes encore « exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix se- « crête : Hâtez-vous de nous rejoindre. Les purs ce esprits voient, entendent, aiment toujours leurs « vrais amis dans leur centre commun. Leur amia tié est immortelle comme sa source. Les incré^ « dules n^ aiment qu* eux-mêmes ; ils deuroient se « désespérer j de perdre à jamais leurs amis; mais « l'amitié divine change la société visible dans une a société de pure foi : elle pleure ; mais en pleu- « rant, elle se console par l'espérance de rejoindre « ses amis dans le pays de la vérité, et dans le sein « de l'amour même, j» 3^
Un ami restoit à Fénelon ; et c'étoit celui dont Mort du duc le nom, le rang, les dignités, les vertus et la réputation avoient ajouté tant de bonheur à la vie de Fénelon ; c'étoit celui qui luiavoit ouvert la carrière des honneurs, de la gloire, nous dirions de la fortune, si la fortune avoit pu être comptée pour quelque
(i) Nous n'nvons pas retrouvé cette lettre parmi les manuscrits de Fénelon. On en trouve seulement un fragment, dans une de ses Lettres spiHtitelies, {Corresp, t. VI, p. 107.) (ÉDrr.)
de Beauvilliers, en i7i4>
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chose par deux hommes tels que le duc de Beauvilliers et Fénelon ; c'étoit celui dont l'amitié fenne et courageuse a voit bravé tous les orages de la cour^ et résisté à l'amitié même de Louis XIV, pour rester fidèle à Fénelon proscrit et malheureux. Ils vécurent et moururent unis l'un à l'autre, par tous les sentiments d'une religion éclairée et d'une piété tendre et affectueuse, par le goût de toutes les vertus , et par la plus douce conformité de caractère, de mœurs et de principes. Rien ne put altérer leur estime et leur confiance mutuelle. Du fond de son exil y l'archevêque de Cambrai fut toujours le guide et le conseil du duc de Beauvilliers.
Le jour oîi Fénelon reçut ordre de quitter la cour, fut le dernier où il vit son vertueux ami; ils y avoient passé huit ans ensemble , et ils vécurent dix-sept ans séparés. Les dernières années de la vie du duc de Beauvilliers ne furent marquées que par des malheurs; il perdit en 1705, dans l'intervalle de huit jours, ses deux fils, les seuls qui lui restoient Il vit mourir en 1 7 1 a le 4uc de Bourgogne son élève, qui avoit pour lui tout le respect et toute la déférence d'un fils, et la confiance de l'ami le plus tendre et le plus reconnoissant. A la fin de cette même année 171 2, la mort lui enleva le duc de Chevreuse, son beau-frère, à qui il étoit uni par une affection, peut-être sans exeniple à la cour, et avec lequel il avoit la douce habitude de passer tous les jours de