LIVRE HUJTlàMB
sa vie. Fënelon lui restoit encore ; mais il ne pouvoit pas même avoir la consolation d'embrasser cet ami si cher, et de répandre les douleurs de son âme dans la sienne. Il n'étoit pas étonnant que tant de pertes irréparables, qui s'étoient succédé si rapide» ment , eussent achevé de détruire sa santé foible et délicate.
Fénelon n'ét(Nt que trop averti du danger qui menaçoit l'existence d'un ami, sur lequel étoient venues se réunir toutes ses affections, depuis que la mort a voit frappé tout ce qui luiétoitle plus cher. Saten» dre sollicitude pour le duc de Beauvilliers le portoit à lui recommander les soins et les ménagements les plus délicats. 11 lui écrivoit : a Je vous conjure, mon « bon duc (i), de ménager votre foible santé. Il « vous faut du repos d'esprit et de la gaieté , avec « de l'air et de l'exercice du corps. Je serois charmé «c si j'apprenois, dans la belle saison, que vous mon- « tassiez quelquefois achevai, pour vous promener a autour de Yaucresson. J'espère que la bonne duce chesse vous pressera de le faire; rien n'est meil-
« leur Que ne donnerois-je point pour votre
a conservation?»
Mais rien ne pouvoit distraire Fénelon de ses tristes pressentiments. Il les laisse percer, jusque dans
(i) Leiire de Fénelon au due de BeauvilUeriy a5 décembre 171a. (Corrvsp, 1. 1", p. 575.)
4^8 HISTOIRE DE FBlCia.ON.
celles de ses lettres oii il ne nomme pas le duc de Beauvîlliers. a Je ne vis plus que damiliéy V écrivoit-il à l'abbé de Beaumont (r); et ce
<f sera F amitié qui me fera mourir Je sens
« combien je vous aime, et c'est ce qui m'alarme « le plus; car Dieu m'ôte les personnes que j'aime ce le plus. Il faut que je les aime mal , puisque <c Dieu tourne sa miséricorde ou sa jalousie à m'en a priver. »
Les inquiétudes de Fénelon n'étoient que trop fondées. Après une maladie de langueur, causée par ses malheurs domestiques , par la mort si rapide et si imprévue du duc de Bourgogne, et par la pensée des troubles et des désordres qui dévoient suivre la mort de Louis XIV, le duc de Beauvilliers succomba, le 3i août 1 7 j[49 à l'âge de soixante-six ans; et Fénelon ne lui survécut que quatre mois. Ainsi disparut, dans l'espace de^moins de trois ans, cette société peut-être unique d'hommes vertueux, à laquelle un caractère religieux donnoit quelque chose d'auguste et de sacré.
La mort du duc de Beauvilliers fut le dernier coup qui acheva d'accabler l'ame trop sensible de Fénelon ; sa foible complexion ne put résister à l'impression d^une perte si douloureuse. Il ne vit, il ne voulut
(i) LeUre de Fénelon à Vabbé de Benumoni^ a a mai 1714* [Corresp, t. II, p. 247.)
LIVAE HliJTlÀME. 4^9
voir dans ces scènes lugubres, que Tordre delà Providence, qui brisoit tous ses liens, pour ne lui laisser plus rien à regretter sur la terre , et l'avertir de tourner toutes ses pensées vers l'éternité. Il rassembla le peu de forces qui lui restoient, pour remplir les tristes devoirs de l'amitié envers la duchesse de Beauvilliers ; mais il s'efforçoit en vain de lui inspirer un courage qu'il n'avoit plus pour lui-même; à travers toutes les consolations par lesquelles il cherche à adoucir sa douleur, on démêle facilement un pressentiment secret, qu'il devoit bientôt luimême suivre son ami au tombeau.
La religion ne pouvoit sans doute emprunter Une Lettrei voix plus touchante auprès de la duchesse de Beau- ^^ consolation
à la duchesse
viliiers, que celle de l'ami le plus tendre de l'époux de Beauvilliers. qu elle regrettoit ; de celui qui avoit été, pendant trente ans, son guide, son conseil, son maître dans la science du salut. Comment madame de Beauvilliers, qui avoit partagé, avec tant d'abandon, la confiance, la vénération, la religieuse soumission de son mari pour Fénelou, n'auroit-elle pas reconnu dans ses lettres, cette même voix qu'elle étoit accou* tumée à écouter depuis si longtemps, comme l'interprète des desseins et des volontés du ciel ? Fénelon exhortoit la duchesse de Beauvilliers, « à élever ses a regards vers celui qui peut seul apaiser la nac ture désolée; en qui nous retrouvons tout ce que tf nous avons perdu ; qui nous le rend présent par
45o HISTOIRE DE FÉNELON.
<t la foi et par Pamour; qui nous montre que nous « suivrons de près ceux qui nous précèdent j qui a essuie nos larmes de sa propre main (!)••. •
(c Dieu veuille mettre , Madame (2) , au fond de c votre cœur blessé, sa consolation! La plaie est ho^ « rible; mais la main du consolateur a une vertu « toute-puissante. Non^ il n'y a que les sens et rima* « gination qui aient perdu leur objet. Celui que « nous ne pouvons plus voir, est plus que jamais « avec nous; nous le trouvons sans cesse dans notre « centre commun; il nous j voit ; il nous y procure ce les vrais secours. Il y connoît mieux, que nous nos « infirmités ) lui, qui n'a plus les siennes; et il dece mande les remèdes nécessaires pour notre guéricc son. Pour moi^ qui étois privé de le voir depuis tant «( d'années ) je lui parle, je lui ouvre mon cœur, je « crois le trouver devant Dieu ; et quoique je Taie ce pleuré amèrement, je ne puis croire que je t'aie « perdu. O qu'il y a de réalité dans cette société a intime ! »
Mais combien la duchesse de Beauvilliers dut être profondément touchée^ en recevant la lettre que Fénelon lui écrivit, le a8 décembre 1714 9 la der* nière probablement qu^elle ait reçue de lui (3), et
(1) Lettre de Fénelon à la ducfiesse de Beauvilliers^ 16 doveinbre I7i4« {Corresp, L I*', p. SgS.)
(a) Lettre à ta même^ S décembre 1714^ {ïhid. p. 600.) (3) Ihid^ p. 6oK. Le cardinal deBau$setdisoit,en cet en-