‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 132 sur 157 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

« rent de le faire saigner une seconde fois j et de « lui donner l'émétique; l'effet en fut prompt ^ et c parut d'abord le soulager ; on conçut même d'à* a bord quelque espérance ; mais on reconnut bien- « tôt que le mat étoit plus fort que les remèdes. « Dieu Youloit retirer à lui un des évêques qui au- (t roient pu servir le plus utilement l'Église, dansces tf temps de schisme et d'indocilité.

fc Le matin du jour des Rois, m'ayant témoigné ff le regret de ne pouvoir dire lui-même la sainte 9 messe, j'allai, suivant son ordre, la dire à son in- « tention. Pendant ce court intervalle, il parut fit safFoiblir notablement , et on lui donna l'ex- « trême-onction.

(f Immédiatement après , il me fit appeler, et a ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, « il me dicta la dernière de ses lettres, qu'il sifit gna (i), m'ordonnant de la montrer ici a ((uatre a personnes, et de la faire partir aussitôt qu'il au- « roit les yeux fermés. C'est en me dictant cette fit lettre, que, rappelant toutes ses forces, sentant fit qu'il étoit près de paroître devant Dieu, il voulut « s'y préparer, en exposant ses véritables sentiments. fi( Quelque courte que soit cette lettre, ou ne peut fit marquer, ni un plus grand désintéressement pour «t sa famille, ni plus de respect et d'attachement

(i) C'est la Lettre au P, Le TelUer, que nous rapporterons plus bas, n. 43.

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ce pour son roi , ni plus d'affection pour son dio* « cèse^ ni plus de zèle pour la foi contre les erreurs « des Jansénistes^ ni une docilité plus absolue pour « 1 Eglise mère et maîtresse.

a II souffritbeaucoup le reste du jour et pendant tf sa dernière nuit ; mais il se rëjouissoit d'être sem- « blable à Jésus-Christ souffrant. Je suisj disoit-il, « sur la croix aifec Jésus-Christ ; Christo confixus «f siUn cruci{i). Nous récitions alors les paroles de « l'Écriture qui regardent la nécessité des souf- « francesy leur brièveté, et leur peu de proportion «r avec le poids immense de gloire éternelle dont Dieu (c les couronne (a). Ses douleurs redoublant, nous a lui disions ce que saint Luc rapporte de Jésuscr Christ, que dans ces occasions il redoubloit ses « prières , Factus in agonia prolixius orabaL Jé- « sus-Christ, ajouta-t-il lui-même, réitéra trois fois (X la même prière. Oravit tertio^ eumdem sermonem ff dicens; mais la violence du mal ne lui permet- (I tant pas d'achever seul , nous continuâmes avec « lui : Mon Père^ s'il est possible^ que ce calice j'c'- « loigne de moi! Cependant que votre volonté se a fasse f et non la mienne (i). Oiii^ Seigneur, rcpritcc il, en élevant autant qu'il put sa voix aflfoiblie, VO" a tre volonté, et non la mienne. Sa fièvre redou-

(i) Galat. Il, 19.

(a) Rom. VIII, ib.

(3) Dic. XXII, /|îi.

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a bloit par intervalles, et lui causoit des transports « dont il s'aperçut lui-même^ et dont il étoit peiné, a quoiqu'il ne lui échappât jamais rien de violent « ni de peu convenable. Lorsque le redoublement « cessoit, on le voyoit aussitôt joindre les mains, « lever les yeux vers le ciel , se soumettre avec « abandon, et s'unir à Dieu dans une grande paix. « Cet abandon plein de confiance à la volonté de « Dieu j avoit été, dès sa jeunesse, le goût domiff oantdeson cœur; et il y revenoît sans cesse, dans « tous ses entretiens familiers. C'étoit, pour ainsi « dire, sa nourriture, et celle qu'il aimoit il faire « goûter à tous ceux qui vivoient dans son intimité. « Je suis encore attendri , quand je pense au a spectacle touchant de cette dernière nuit. Toutes « les personnes de sa pieuse famille, qui étoient a réunies à Cambrai , M • l'abbé de Beaumont , '( M. le marquis deFénelon, M. l'abbé de Fénelon, « les chevaliers de Fénelon, M. del'Ëschelle, au-* « trefois attaché à l'éducation de M. le duc de « Bourgogne, M. l'abbé de l'Eschelle son frère, et «M. l'abbé Dévisse leur neveu (i), vinrent tous, « l'un après l'autre, dans ces intervalles de pleine « liberté d'esprit , demander et recevoir sa béné- « diction , lui donner le crucifix à baiser, et lui « adresser quelques mots d'édification. Quelques « autres personnes de la ville qu'il dirigeoit, se pré-

(i) Depuis évéque de Boulogne.

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tf sentèrent aussi pcxur recevoir sa dernière béoéfr diction. Ses domestîqae^ vinrent ensuite tous « ensemble, en fondant en larmes , la demander ; et tt il la leur donna avec amitié. M. Tabbé Le Yayer « (de la congrégation de Saint'âulpice), siipérieur « du séminaire de Cambrai , qui l'assista particuliè- <c rement à la mort cette dernière nuit, la reçut « aussi pour le séminaire et pour le diocèse. a M. l'abbé Le Yayer récita ensuite les prières des « agonisants, en y mêlant de temps en temps des « paroles courtes et touchantes de l'Écriture , les « plus convenables à la situation du malade, qui « fut environ une demi-heure sans donner aucun « signe de connoissance ; après quoi , il expira dou- « cément, à cinq heures et quart du matin, (j jan- ^2 « vier 1715.)

Sa mort. « Nous croyons que notre pieux et saint arche-

7 janvier 1715. ^ y^qy^ est mort saintement comme il a vécu.

« Chacun de ceux qui l'ont connu plus particulier « rement s'empresse de recueillir quelque chose « qui lui ait appartenu. On ne trouva point chez a lui d'argent comptant ; les pertes et les grandes ce dépenses que lui avoit causées le voisinage des « armées pendant les trois dernières campagnes, a sans qu'il eût rien absolument retranché des au- <£ mônes qu'il faîsoit aux couvents de cette ville, a aux pauvres* ordinands de son séminaire, aux « Filles de la Charité pour les pauvres malades, aux

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« paroisses qu'il vUitoît, aux étudiants de son dio- « cèse qu'il entretaiott dans les universités, et à «une multitude d'autres personnel, avolent abso* « lumen t épuise ses revenus. Il n'a rien laissé à sa « famille^ du prix de son mobilier, ni des arrérages « qui sont dus par ses fermiers; il institue, par son « testament , M. l'abbé de Beaumont son neveu, son « héritier universel , pour exécuter ses pieuses in* ff tentions, dont il a fait connoitre le secret à lui « seul ; et M. l'abbé de Beaumont continue, jusqu'à « l'arrivée du successeur, les mêmes aumônes que « M. l'archevêque faisoit aux pauvres.

« Voilà ce que j'ai remarqué des dispositions de « notre saint archevêque , les derniers jours de sa ff vie. MM. ses neveux, et les autres personnes qui « ne l'ont presque point quitté pendant sa maladie, « auront pu remarc{uer d'autres circonstances qui « m'ont échappé, ou que je ne me rappelle pas en tf ce moment.

a Je ne puis qu'être vivement touché de votre <i souvenir dans cette triste occasion. Quoique je « perde mon bienfaiteur, mon maître, et j'ose dire, a mon père , je suis pourtant beaucoup plus sen- « sible à la perte que l'Église fait en lui , du plus ff pieux, du plus zélé et du plus savant défenseur de a la foi; de celle que fait cediocèse, et notre sémia naire en particulier, dont il alloit commencer les fi bâtiments, pour l'unir ensuite à Saint-Sulpice. Le

44^ HISTOIRE DB F<NBLON.

a successeur pourra-t*il continuer cet ouvrage si

•f utile, si nécessaire? Le voudra-t-il? Priez pour

a ce diocèse et pour nous. »

Sa lettre La lettre que dicta Fënelon, immédiatement après

au p. Le Tel ler, ^^^^^ ^^^ lextrême-onction, et que l'auteur de cette

pour faire • ' ^

connoitre relation avoit eu ordre de faire partir aussitôt qu'il a i^uis Ajv nm-QÎ^ i^g yguj fermés, fit la plus grande sensation

ses derniers sen- '' ,

timenu. lorsqu'elle fut devenue publique. Elle attestoit les véritables sentiments de Fénelon , dans un moment oîi aucune considération humaine ne pouvoit plus influer sur son langage ou sur ses dispositions.

C'est en parlant de cette lettre , que le duc de Saint-Simon, témoin de l'effet qu'elle avoit produit à la ville et à la cour, a dit : « Dans cet état, Fénecc Ion écrivit au Roi une lettre sur le spirituel de a son diocèse, qui ne disoit pas un mot sur lui- <r même, qui n'avoit rien que de touchant, et qui ne a convînt au lit de la mort à un grand évéque(i).> Elle étoit adressée au P. Le Tellier, et conçue en ces termes (a) : of Je viens de recevoir l'extrême-onction. a C'est dans cet état, mon révérend Père, où je me (c prépare à aller paroitre devant Dieu, que je vous K prie instamment de représenter au Roi mes véria tables sentiments. Je n'ai jamais eu que docilité « pour l'Église, et qu'horreur des nouveautés qu'on

(i) Mémoires de Saint-Simon^ t. XXII, p. 144. (a) Corresp, t. IV, p* SgS.

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« m'a imputées. J^ai reçu la condamnation de mon ff livre avec la simplicité la plus absolue. Je n'ai « jamais été un seul moment en ma vie, sans avoir <r pour la personne du Roi la plus vive reconnoisce sance, le zèle le plus ingénu, le plus profond res* ff pect et rattachement le plus inviolable. Je prends « la liberté de demander à Sa Majesté deux grâces, « qui ne regardent ni ma personne , ni aucun des (( miens. La première^ est qu'il ait la bonté de me «donner un successeur pieux, régulier, bon, et ff ferme contre le jansénisme, lequel est prodigieua sèment accrédité sur cette frontière. L'autre grâce, a est qu'il ait la bonté d'achever avec mon succesff seur ce qui n'a pu être achevé avec moi, pour mes» a sieurs de Saint -Sulpice. Je dois à Sa Majesté le « secours que je reçois d'eux. On ne peut rien voir a de plus apostolique et de plus vénérable. Si Sa Maa jesté veut bien faire er^tendre à mon successeur a qu'il vaut mieux qu'il conclue avec ces messieurs « ce qui est déjà si avancé , la chose sera bientôt « finie.

a Je souhaite à Sa Majesté une longue vie, dont a l'Église, aussi bien que l'État, ont infiniment be* ff soin. Si je puis aller voir Dieu, je lui demanderai « souvent ces grâces. Vous savez, mon révérend <K Père, avec quelle vénération je suis . . .

« Signé: Fr. arche v. de Cambrai. »

444 HISTOIRE DE FÉNRLON.

Conjectures sur Nous ignoi*ODS c[uelle impression cette lettre fit les dispositions ^^^^ j^^^ ^^y j^^ j^ p Le Tellier la mit sous

de Louis XIY ' ^

et de madame ses yeux. Elle dut sans doute lui inspirer quelque de Maintenon. regret, du long et profond ressentiment qu*il avoît

conservé contre un évêque, dont les dernières paroles exprimoient avec tant de vérité la reconnoissance, l'attachement et la fidélité. Nous avons déjà fait connoître que nous ajoutions peu de foi au propos qu'on prête à ce prince, qui, dit-on, en apprenant la mort de Fénelon, s'écria avec amertume: « // nous /flanque bien au besoin (f). » Nous n'en trouvons aucune trace daus les nombreux manuscrits que nous avons parcourus ; et il est peu vraisemblable qu'un témoignage si honorable, quoique bien tardif, du repentir de Louis XIV, n'eût pas été consigné dans quelques-unes des lettres qui suivirent la mort de Fénelon. Le duc de Saint-Simon, qui recueilloit avec tant de soin et d'avidité tout ce qui se passoit et tout ce qui se disoit à la cour, n'auroit pas négligé de rappeler une parole aussi remarquable, dans les détails si intéressants qu'il nous a laissés sur Fénelon. Il est vrai qu'il pardit croire que l'archevêque de Cambrai seroit revenu à la cour et aux affaires , si sa carrière eût été un peu plus longue (ii). Mais il fait entièrement dépen-

(i) Voyezy à ce sujet, la note de la p. l^ii.

(a) Mémoires de Snint-Sùnoti^ t XXII, p. /»io, etc.

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dre ses conjectures sur ce retour , de la supposition que Fënelon survécût à Louis XIV : tant il ëtoit éloigné de présumer que ce monarque pensât luimême à le rapprocher de sa personne. Le duc de Saint-Simon croyoit seulement entrevoir, que le duc d'Orléans y prévenu favorablement pour Tarche* vêque de Cambrai, par Festime et le goût qu'il avoit pour ses vertus et son esprit, et fidèle à la mémoire des services que lui avoient rendus les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse auprès du duc de Bourgogne, dans les temp^ les plus difficiles de sa vie , mettroit une espèce d'amour-propre à honorer les prémices de son administration, en appelant auprès de lui un prélat aussi généralement estimé. Le marquis de Fënelon est le premier qui ait consigné ces paroles, vraies ou fausses, de Louis XIV , dans le précis de la vie de son oncle, qu'il fit imprimer en J734- Le chevalier de Ramsay lui-même n'en parle point dans la Vie de l'archevêque de Cambrai, qu'il avoit publiée dès 17:^3, et qu'il n'écrivit que sur les mémoires que la famille lui avoit fournis (1). On

(1) Cependant les règles de la critique nous obligent d'observer, que le témoignage d*un homme aussi véridique que le marquis de Fénelon, offre une autorité positive, qui doit au moins balancer les conjectures plus ou moins raisonnables que nous avons exposées. D'ailleurs, Louis XIV a pu très-bien penser et dire, dans la crise où étoient alors les affaires ecclésiastiques, que Xarcièevéque fie Cambrai man"

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