LIVRE HiriTIlÈME
honneurs, que tant de vertus réclamoient. Mais ils pensèrent y avec raison, qu3 la gloire de Fënelon n'avoit pas besoin du vain appareil d'une cérémonie ; et que, vu la difficulté de dire tout ce que l'on pensoit et tout ce que l'on sentoit, un silence absolu étoît préférable a un langage contraint et glacé.
Ne seroit-il pas aussi permis de présumer que labbé de Chanterac, dépositaire de toutes les pensées de Fénelon, ne fit que se conformer en cette circonstance aux intentions de Fénelon lui-même, dans la vue d'éviter de réveiller d'anciens souvenirs , ou de laisser sa famille exposée à des ressentiments toujours actifs et toujours redoutables ?
Nous avons déjà fait observer, que ni M. de Boze, successeur de Fénelon à l'Académie françoise, ni M. Dacier, directeur de l'Académie, n'osèrent prononcer le nom de Télémaque Aà,w l'éloge de Fénelon (i).
1 Le diocèse de Cambrai fut donc privé de la consolation de voir rendre à la mémoire de Fénelon un hommage que sembloit exiger l'éclat de son nom et de ses vertus; || et la première compagnie littéraire du royaume se condamna au silence sur un des plus beaux monuments de la littérature françoise. Mais l'attendrissement que le nom seul de Fénelon excite encore dans tous les cœurs, après plus
(i) Ci-dessus, t. III, p. ag. .^
regrets de Clément XI.
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d'uD siècle, sera toujours la plus belle et la plus du» rable de toutes les oraisons funèbres.
La mort de Fé- X^ mort de Fénelou excita des regrets sincères "des r "*to* ®^ uuiversels, dans toute l'étendue des Pays-Bas ; et unWeneb; malgré les coDibats des partis qui divisoient TÉglise y tous les cœurs se réunirent pour déplorer la mort d'un évêque, qui avoit conquis le respect, l'estime et l'afTection de ses adversaires mémei. Nous avons déjà dit ( i ) que, malgré son opposition à la doctrine des Jansénistes, et quoiqu'il l'eût coinbattue avec éclat par de nombreux écrits , il avoit toujours détourné de dessus leurs têtes les coup de l'autorité, et les avoit préservés, par son zèle même, des dangers personnels auxquels ils auroient pu être exposés. Bien loin de porter atteinte à Famour général que tous portaient à Fénelon (a), ils fu« rent d'autant plus affligés de sa perte, qu'ils ignoroient quelles seroient à leur égard les dispositions de son successeur, et qu'ils ne pouvoient guère, dans les circonstances oîi ils se trouvoient , en attendre un traitement aussi favorable.
Quant aux amis de Fénelon, on n'a pas besoin de dire, quUls tombèrent dans tabime de taf^C' tion la plus amère (3).
Lorsque la nouvelle de sa mort parvint dans les
(i) Ci-dessus, t. III, p. 4B0, etc.
(a) Mémoires de Saint-Simon , t. XVII, p, 179.
(3) ihid. t. Xxn, p. 144.
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pays étrangers, elle y fut peut*être plus vivement ressentie qu'en France même, où tous les esprits étoient aigris et divisés , où une paix récente laissoit encore subsister les charges et les calamités d'une guerre malheureuse, où tous les corps étoient impatients du joug de l'autorité, et où l'amour du changement tournoit toutes les pensées et toutes les espérances vers un nouvel ordre de choses. Mais dans tout le reste de l'Europe , on ne fut frappé que de la perte d'un homme qui avoit illustré son siècle par un grand caractère, par des vertus éclatantes, et des ouvrages qui dureront autant que la langue dans la- , quelle ils furent écrits. De tels hommes commençoient à devenir rares dans tous les pays ; et le nom de Fénelon étoit peut-être le seul alors, qui jouît de la vénération universelle.
Le pape Clément XI donna des larmes sincères à sa mort, et parut regretter de ne l'avoir point nommé cardinal, dans la crainte de déplaire à Louis XIV. C'étoit le voeu de son cœur; et il Tavoit laissé entrevoir au célèbre cardinal Quirini, dans un temps où il pouvoit encore céder à son penchant. C'est le cardinal Quirini lui-même , qui a consigné ce fait dans ses écrits, en rendant compte d'une conversation qu'il avoit eue avec Clément XI, avant qu'on eût appris à Rome que Fénelon n'existûit plus ( I ).
(i) « Eos de doctrina et pietate Fenelonii sensus e sauc-
46o HISTOIRE DE FÉNBLOIT.
^ Le marquis de Fënelon, petit-neveu de l'archevêque de Cambrai, confirme, sur ce point, le témoignage du cardinal Quirini. a Le P. Daubenton, « dit-il, étoit encore à Rome en 1716, quand on y <c apprit la mort de l'archevêque de Cambrai. Cléa ment XI, dans Taffliction qu'il en eut, fit un « reproche au Jésuite, de ce qu'il ne lui avoit ja- « mais parlé de l'archevêque de Cambrai , pour le « faire cardinal. Ce fut le P. Daubenton lui-même, « qui manda la chose à un de ses amis de Paris, «f qui vit encore (i). »
Jean-Baptiste Rousseau, alors retiré dans les pays étrangers, fut témoin des regrets qu'on donnoit partout à la mémoire de Fénelon. Il écrivoit à un protestant, distingué par des ouvrages estimables(a) : a Les grands talents sont de tous les pays et de c toutes les communions; et je ne suis point surce pris de vous voir si touché de la perte que l'Église
« tissimo pectore deprompsit, unde facile inihi innotesceret « cogitationem de illo praesule ad cardinalatuin evehendo « pontificia mente jam repositam maoere. » (Quirini, Comment. hisior. II part. lib. I, cap. /|.) Ce passage est cité plus au long dans le tome IV de la Correspondance rie Fénelon, p« 590, note I.
(i) Fie de Fénelon^ par le marquis, son petit-neveu, p. 95.
(a) Jean-Pierre de Crousas , né à Lausanne en iG63, mourut dans la même ville en 1748. On a de lui un grand nombre d'ouvrages de philosophie^ de physique et de matb^ matiques, (Édit.)