LIVRE SEPTIÈME
On voit jusqu'à quel point le duc de Bour^ gogne redoutoit les sinistres interprétations qu'on pouvoit donner aux témoignages les plus indifférents de son intérêt pour l'archevêque de Cambrai. Fénelon ne reçut point à temps cette lettre; et prévenu que le prince alloit descendre à la poste de Cambrai ^ il s'y rendit, pour remplir un devoir que la bienséance seule lui auroit prescrit, indépendamment de tout autre motif. C'est ce que nous apprenons par une lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers , du 7 septembre 1 70a ( 1 )• «^ J ai (c vu notre cher prince, un moment; il m'a paru ff engraissé , d'une meilleure couleur , et fort gai ; « il m'a témoigné, en peu de paroles, la plus te grande bonté; il a beaucoup pris sur lui, came « voyant. Il me semble que je ne suis touché de « tout ce qUil fait pour moi , que par rapport à « luij et au bon cœur quiHl marque par là. Il m'a- « voit écrit de Matines, par M.deDenonville, une tf lettre que celui-ci m'a rendue depuis le passage du « prince. Je garderai là-dessus le plus profond «I secret. Je ne saurois recevoir tant de marques de « sa bonté, sans lui en témoigner ma reconnois- « sance, en lui retraçant la conduite qu'il doit te- « nir, et en lui rappelant toujours ce qu'il me « semble qu'il doit à Dieu.... Vous devez redoubler
(i) Corresp, de Fénelon , 1. 1 , p. i38.
74 HISTOIRE DK FENCLON.
«c de fidélité, pour le secourir sans timidité ni em- «21 «t pressentent naturel. »
Avis au duc La manière dont le duc de Bourgogne s'étoit
de Beauvilliers, i .. 11 1 , . .
pour la conduite ponduit pendant la campagne de 1702, lui avoit du prince. concilié l'estime générale; il avoit fait voir, dans toutes les occasions où il s'étoit trouvé, qu'on peut allier les vertus militaires aux vertus austères de la religion ; en un mot , il avoit condamné au silence ses vils détracteurs, qui s'attachoient à le représenter comme un prince dont l'esprit et le caractère étoient rétrécis par les pratiques minutieuses d'une dévotion puérile et exagérée.
Fénelon craignit qu'il ne se laissât séduire par ces témoignages équivoques d'un faux enthousiasme ; il écrivit au duc de Beauvilliers (1): sV Ayez soin de l'intérieur encore plus que de l'ex- « térieur de M. le duc de Bourgogne, afin que les a goûts naturels , la vivacité de ses passions , et le « torrent du monde ne l'entraînent pas. Je ne lui a compte pas tant d'avoir méprisé le monde qui « étoit contre lui, que je lui compterai de vivre « détaché du monde, quand le monde lui applaudit « et le recherche avec empressement. Il faut bien « faire vers le monde, sans y tenir; et c'est de quoi « on ne vient point à bout , si Dieu ne soutient ,
(1) Lettre de Fénelon au duc de Beaimlliers; 27 janvier 1703. [Ibid, p. i43-)
LIVHIS SBPTiàMf. 7$
« par sa main toute^puissante, un homme , comme «t s'il étoit suspendu eu Tair. Qu'y a-t-il de plus a flatteur, que d'être né un si grand prince, et cepen* « dant de ne devoir les hommages du public qu'à sa « bonne conduite et à ses talents, comme si on étoit c im simple particulier ? Mais quel malheur, si on a s'appuyoit sur ce foible roseau ! L'estime des a hommes vains est vaine , et elle se perd en un « jour. Si ce prince étoit livré à son propre cœur, « loin de Dieu et de l'ordre des grâces qu'il a éprou- « vées, tout se dessécheroit pour lui ; et le monde a même , qui lui auroit fait oublier Dieu, serviroit « k Dieu d'instrument pour se venger de son ingra* « titude. J'aimerois mieux mourir, que d'apprendre « jamais une si déplorable nouvelle. 11 est certain « qu'en manquant à Dieu, il tomberoit dans un « état oii il manqueroit ensuite bientôt au monde, « et où le monde se dégoûteroit promptement de « lui. 9
On s'attendoit qu'en i yoS, le duc de Bourgogne Gommanderoit l'armée de Flandre, comme l'année précédente; on préféra de le nommer généralissime deVaubanest de l'armée d'Allemarae. Ce qui surprit le plus dans ?*^*** *"
o 1 r r de Bourgogne.
cette disposition , c'est que cette armée étoit trèsfoible, composée en grande partie de nouvelles levées, et ne paroissoit pas offrir des moyens suffisants pour tenter quelque entreprise importante. On crut assez généralement, que le motif secret de
Campagne
de 1 7o3 ;
le maréchal
76 HISTOIRE DE FÉNEtON.
ce changement de destination avoit été de suspendre, entre le duc de Bourgogne et Fénelon, ces relations de confiance et d'intimité, qu'il leur étoit plus facile d'entretenir loin de la surveillance de la cour, pendant le séjour du jeune prince dans les Pays- Bas.
Heureusement pour le duc de Bourgogne, on lui donna, pour le seconder dans ses opérations militaires, le maréchal de Yauban, qui , seul , pouvoit suppléer au défaut d'une armée plus considérable. Aussi cette campagne fut-elle aussi honorable par la prise importante du Vieux-Brisach, que par l'espèce d'audace que le jeune prince mit à s'exposer à tous les périls. Le Yieux-Brisach avoit appartenu à la France ; et le maréchal de Yauban étoit parvenu à le rendre presque imprenable , par les fortifications dont il l'a voit environné. Le maréchal de Yauban se trouvoit alors appelé à employer les ressources de son génie, pour renverser les remparts que son génie avoit créés. Ce fut à cette occasion qu'il dit au duc de Bourgogne : a On ignora. Monte seigneur, si vous savez prendre les villes que j'ai a fortifiées ; vous allez nous l'apprendre. »
Ce fut pendant le siège du Yieux-Brisach, que le duc de Bourgogne eut occasion de montrer que les principes de religion que Fénelon avoit si profondément gravés dans son cœur, respiroient toujours la douceur, l'indulgence et l'humanité. Un