‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 26 sur 157 · LIVRE SEPTIÈME. 8l · texte numérisé non relu

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gérée, que le jeune prince se renferme dans le secret de son cabinet, pour déposer en liberté, dans le sein de son vertueux précepteur, ses peines , ses inquiétudes et ses scrupules.

cr Le côté où j'ai été cette année n'a pas été comc patible, mou cher archevêque (i), avec le ren- « dez-vous que je vous avois donné l'année dernière, «c Mais je trouve l'occasion favorable de vous écrire « par ma voie ordinaire : vous me ferez réponse de a même, quand il repassera. Ma volonté d'être à Dieu a se conserve, et même se fortifie dans le fond; « mais elle est traversée par beaucoup de fautes a et de dissipation. Redoublez donc, je vous prie, c vos prières pour moi. J'en ai plus de besoin quejaa mais, étant toujours aussi foible et aussi imparfait ; « je le reconnois tousles jours de plus en plus. Je re- « garde cependant cette lumière comme venant de « Dieu, qui me soutient toujours, et ne m'abandonne « pas absolument, quoique souvent je ne me sente « que de la froideur et de la paresse, qu'il faut tâa cher de surmonter, moyennant sa grâce. J'ai eu % aussi, depuis quelque temps, des scrupules, qui, a quelquefois, m'ont fait de la peine. Voilà à peu près a l'état où je suis présentement. Aidez-moi donc de c vos conseils et de vos prières. Pour vouSj vous êtes

(x) Lettre du duc de Bourgogne à Féneton^ 28 septembre ^^oZ.{Corresp, t. I, p. i5i.)

HISTOIRE OB FiNELON.

Conseils au

prince, sur la

conduite qu'il

« tous les jours nommément dans les miennes : « vous croyez bien que ce n'est pus tout haut. Re- « inerciex Dieu aussi des bons succès doat il nous « a favorisés; et demandez-lui la continuation de « sa protection, dans une situation où les affaires en « ont un pressant besoin. Je ne vous dirai rien de « ce que je suis à votre égard; je suis toujours le « même; et je désirerois bien que ce ne fût pas à « aller en Flandre j ou non^ quUl tint de vous voir 41 ou de ne vous voir pa^. Tout cela sera quand « Z>f>£it^o{i<j2ra. Si rabbëdeLangeronestàCambrai, « dites-lui un petit mot de ma part, en lui recom* a mafhdnnt le secret. »

C'est par ces traits si simples et si naturels, qu'on explique l'idée attachante qui est restée de la mémoire d'un prince, qui, dans 1 âge des passions, dans le charme du sentiment si vif qu'il avoit pour une épouse adorée, et au milieu de toutes les se* ductions dont il étoit entouré, avoit su conserver une affection si tendre pour le précepteur dont il étoit séparé depuis six ans, pour un homme odieux au Roi son aïeul, et dont il n'ôsoit même pronon* cer le nom. Quelle opinion doit*on se former de l'âme et du caractère d'un prince capable d'une amitié si fidèle et si courageuse, et du vertueux instituteur qui avoit formé un pareil élève?

Le duc de Bourgogne fut cinq ans à la cour, sans être employé dans les armées. La bataiUe

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d'Hœchstœdt, perdue en 1704» celles de Qgmillies doit tenir à et de TurÎB, en 1 706^ dvoieot découragé Loi^U XIV; . et il n'osoit plps compromettre la gloire de son petit-fils avep des ennemis que la fortune avoit rendus aus3Î entreprenants qu'ambitieux. C'est dj^ns Tintervalle de a^ cinq anS| que nous retrouvons, dans lie$ lettres 4^ Fénelon aux ducs de Chevreu^ et de fieauyillii^rs^ des p^rticuUrités qu'il est intér re6sant de faire connoître : elles feront voir que les principes et les instructions de FéneJ^n conyer noient également au rang où la Providence avoit fait naître le duc de Bourgogne , au trione qu'il deyoit un jour occuper, et aux vertus qui ÎQfXt ies iprands hommes et les grands prij^es. C'est par xœs iyastructions qu'on î^gera si ses ij^ituteurs méritoient le r/ep roche de l'avoir jélevé dans j^e goût des pratiques nÛAUtieu^es^ et dans Jies maximes d'une dévotion ignorante et supersljutieuse. C'^toijt au d^fi de Bourgogne lui-xmeme que F4nelon prescrivoit cette j^ande rè^e de oonduit^e : « La reli^on ne a consiste pas dans une scrupuleuse ojbfservation de a petites formalités ;, elle jponsiste pour chacaa « dans les vei^tus propres de son.éjUU. Un grand « princfi nç doit pa^ .sentir Die» de la méine/a^ a çon quun solitaire ou un simple particulier {i).yi Mais ce «^étok pas à des maximes vagues et gëné-

(1) Corresp, M , p. laS.

raies, que Fénelon bornoit son attention inquiète et surveillante. Du fond de sa retraite de Cambrai j il dirigeoit toutes les pensées, tous les sentiments, tous les mouvements, toutes les actions du jeune prince. Les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse lui transmettoient un récit fidèle et impartial de tout ce que la conduite du duc de Bourgogne pouvoit offrir de répréhensible ou d'estimable ; et c'étoit de Cambrai que revenoient à Versailles les avis, les instructions, les reproches et les encouragements. Un archevêque proscrit , exilé, odieux à la cour, étoit Toracle de l'héritier du trône. Louis XIV n'avoit pu qu'interdire au duc de Bourgogne la douceur de vivre avec Fénelon; il étoit au-dessus de son pouvoir d'empêcher que l'âme du duc de Bourgogne fût toujours en présence de celle de Fénelon. On va voir s'il étoit digne de tant de confiance, de soumission et d'attachement.

<K Je suis ravi, écrivoit-il au duc de Beauvilliers , de a tout ce que j'entends dire de M. le duc de Bourgogne; « tâchez de faire en sorte que ceux qui en sont charce mes à l'armée, le retrouvent le même à la cour. Je « sais qu'il y a des différences inévitables ; mais il faut « rapprocher ces deux états le plus qu'on peut (i)...

(i) Lettre de Fénelon au duc de SeaupUliers^ du /| novembre 1703. {Corresp. U I» p. i53.) -—lia suite de ce passage, jusqu'à la page 87 inclusivement , fait partie d'un fragment de lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers, qu'on

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« Il est capital que vous souteniez M. le ducdeBour- « gogne, afin qu'il ne retombe pas dans son prête mier état à son retour (de Tarmée). 11 y a pluc sieurs choses à lui insinuer, mais doucement ,

a et en se proportionnant à ses besoins

« Il faudroit trouver un milieu , afin qu'il ne fut a ni trop, ni trop penchez madame de Maintenon ; il « ne doit jamais lui montrer aucun éloignement ; il « doit même lui marquer ^ quoiqu'elle puisse faire y ff une attention et des égards, par respect pour la a confiance que le Roi a en elle. Ainsi, il est à « propos qu'il aille chez elle de temps en temps , a d'une manière honnête et pleine de considéra-* « tion, sans paroi tre changer; mais il ne convient c pas qu'il y demeure oisif et rêveur dans un coin , « comme un enfant, ou comme un pauvre homme c bizarre, qu'elle ne. daigne pas entretenir. Il ne «c doit pas choisir ce théâtre-là, pour montrer ses « rêveries, ses chagrins, ses humeurs. S'il veut avoir a de telles heures, il faut qu'il aille les cacher dans c son cabinet. ... En un mot , il faut qu'il s'accou- « tume à quelque dignité, et qu'il y accoutume les a autres. Cette nouvelle scène (le moment de son « retour de l'armée) est une crise pour prendre ce a bon pli ; il n'y reviendra de longtemps, s'il perd

trouvera dans les Opuscules inédits de Fénélon^ actuellement sons presse. (Édit.)

66 HISTOIRE DS FilTELON.

K une SI belle occasioni Plus il montrera de force , « d'ëgalité et de raison, plus madame de Maintenon

€ changera pour le bien traiter, et tous les au*-

a très compteront areo lui ; sinon , tout ce qu'il (c vient de faire à l'armée, se perdra dans l'antit chambre de madame de Maintenon, et on l'avilira u de plus en plus. »

On croit entrevoir dans cette lettre, que ma» dame de Maintenon avoit plus d'éloignemeût que de goût pour le duc de Bourgogne. Plus méfiante que Louis .XIY, elle ne doutoit pas qu'il n'eût conservé pour l'archevêque de Cambrai un sentiment de confiance et de préférence, dont elle étoit peut-être ja*louse, et qui ne lui permettoit d'envisager l'avenir qu'avec une espèce d'inquiétude.

« Comme M. le duc de Bourgogne, continue Fé- « nelon, s'est familiarisé à l'armée avec beaucoup de « gens , toutes les glaces sont rompues avec eux ; « il n'a qu'à être avec ces mêmes personnes, à Yer^ « sailles, à peu près comme à l'arméei Peut-il croire « ni dire qu'il lui soit impossible de continuer de . n prendre sur soi ce qu'il y a déjà pris si longtemps, « et avec tant de succès ? Mais il faut deux choses : <c l'une, qu'il proportionne son ouverture et ses ma- (c nières obligeantes, pour le reste des courtisans, à « celles qu'il vient de prendre avec les officiers de ce l'armée ; la seconde chose, que vous lui ouvriez ce de temps eu temps les yeux sur les divers carac-

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c tères des gens (qui renTirooneat)|et sur les choses c qui se sont passées autrefois , ou qui se passent « dans le monde, afin qu'il ne tombe point en mau^ a vaise compagnie, et que, faisant grâce à tout le a monde en gros , il sache faire justice au mërtte « de chaque particulier. Je suppose qu'il se rëser* « vera toujours des heures pour prier, pour lire, « pour s'instruire solidement de plus ep plus sur

ff les affaires

a Je crois que M. le duc de Bourgogne devroit , « sans empressement, accoutumer le Roi à lui, et « se tenir à portée d'attirer sa confiance, soit pour « entrer dans le conseil, soit pour soulager un a homme âgé. Sa piété, sa modération, son respect, « son esprit réservé et secret , pourroient faciliter ce a progrès, dans des temps où le Aoi ne sauroit où « reposer sa tête. En ce cas, vous ne devriez faire a aucun pas marqué, qui pût donner aucun soupçon « d'empressement; mais il faudroit vous tenir le « plus près que vous pourriez, avec un air simple, « ouvert et affectionné, pour le mettre en état de « vous donner sa confiance. •

Personne ne connoissoit mieux que Fénelon le sur la pauion caractère emporté du duc de Bourgo^e et la vio- **" J*""* P^""

» ^ ^ pour la duchesse

lence de ses passions; il avoit fallu tout l'art et ton épouse. toute l'habileté d'un tel maître, pour briser la fougue de cette âme ardente et impérieuse. Tant d'art et d'habileté n'auroient pas même suffi pour faire

ployer^ devant Tau toritë de la raison, un jeune prince né avec le sentiment exagéré de sa grandeur et de sa puis^nce, si Fénelon n'eût appelé à son secours l'autorité de la religion. C'étoit avec ce ressort si aotify qu'il étoit parvenu à comprimer la|violente énergie de tous ses sentiments. On doit le dire, il falloit faire du duc de Bourgogne un saint , pour qu'il ne fôt pas le fléau et le tyran de ses sujets. Mais de toutes les passions dont il portoit le germe dans son cœur, il en étoit une, dont l'ardeur effrayante pouvoit le conduire aux plus terribles excès. I^ religion elle-même, qui avoit heureusement servi a la contenir dans des bornes légitimes, n'avoit pu réussir à en modérer les emportements. Madame de Maintenon écrivoit au duc de Noailles , le 1 1 juillet 1706 : a M. le duc de Bourgogne est exce travagant; car on ne peut appeler autrement la (( passion qu'il a pour sa femme ; et je ne crois pas « qu'on en ait jamais vu une si désagréable pour ce celle qui la cause, et pour les spectateurs. Je n'en « parle point en personne prévenue contre lui ; car a jamais je n'ai eu plus sujet de m'en louer (1). »

Il paroît que l'empressement trop passionné que le duc de Bourgogne montroît en public pour la duchesse de Bourgogne, avoit fait sur les courtisans la même impression que sur madame de Mainte-

(i] Recueil de La Beaumelie^^t. IV^ p. 7a.

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