LIVRE SEPTIÈME
point de précieux moments à écrire à la cour, ni à exciter les agents de Tautorité, dont le zèleauroit pu se trouver enchaîné j)ar le défaut de moyens. La nature du mal lui indiquoit la nature du remède. T^ révolte de la garnison de Saint-Omer pou voit avoir des suites irréparables, avant que le gouvernement eût pu se procurer des fonds. Fénelon trouva, dans la confiance qu'inspiroit sa vertu, un crédit qui manquoit à un monarque absolu et tout-puissant. Il se dépouilla de tout l'argent qu'il avoit à sa disposition, et il emprunta, sur dé simples billets signés de lui, toutes les sommes nécessaires pour solder la garpison de Saint-Omer; il les fit passer sur-lecliamp dans cette ville, et la révolte (ut apaisée. C'est sans doute un beau trait dans la vie de Fénelon; il en est un encore plus beau. Il est permis de croire que, dans une circonstance semblable, tous les cœurs nobles et généreux auroient pu disputer à Fénelon le mérite et la ^oire d'une telle action; mais il n'appartenoit qu'à Fénelon de la laisser oublier. Nous avons un grand nombre de ses lettres, qui correspondent à cette époque ; elles sont adressées à ses amis les plus chers; il n'y laisse pas échapper un seul mot, qui rappelle un dévouement dont tant d'autres auroient eu le droit et la pensée de s'enorgueillir. C'est par une lettre manuscrite du cardinal de Bouillon, que nous avons eu connoissance d'un fait qui a échappé à tous les historiens.
lOO HISTOIRE DE FÉNELON.
On ne trouvera pas le style du cardinal de Bouillon aussi pur, aussi facile, ni aussi ëlégant que celui de Fënelon ; mais la sensibilité avec laquelle il parle de cette belle action de son ami, ne permet pas de s'arrêter sur des expressions peu nobles, ou trop communes (i).
<K I>es sentiments naturels et réfléchis de mon cœur, a dit ce prélat, sont trop vifs, sur ce que j'apprends « dans l'instant que vous venez de faire de si généreux a (dans le dessein^ comme vous y avez réussi, d'apai- « ser la garnison de Saint-Omer, et de la faire rentrer « dans son devoir), pour que je puisse différer d'un « moment à vous congratuler de ce que vous avez eu « une occasion si naturelle, en faisant une action ff bonne, noble et chrétienne, et si digne d'un grand ce et vertueux prélat françois, de vous venger en « quelque façon , en apprenant par votre vertueux « exemple, seule vengeance qui nous est permise a par l'Évangile, ce que devoit faire dans une telle «conjoncture, préférablement à tout autre, un « confrère qui en avoit usé à votre égard, dans des a temps bien douloureux pour vous et pour vos ser* a viteurs et amis, d'une manière bien étonnante, et « qui ne pouvoit que lui attirer l'indignation de « tous les honnêtes gens, qui connoissent d'autres
(i) Lettre du cardinal de Bouillon à Fénelon^ la février 1708. (Corresp.de Fénelon , t. III, p. i58.)