‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 40 sur 157 · LIVRE SEPTIÈME. la · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME. la

<K VOUS dirai y dans le plus profond secret, que ce c désaveu ne doit pas être cru, et que je le sais « bien

«Je rassemble, Monseigneur, tous les discours « que j'ai entendu faire, ne craignant point de vous a déplaire, en vous avertissant de tout avec un zèle a sans bornes, et étant persuadé que vous ferez un a bon usage de tout ce qui méritera quelque attena tion. Les bruits même les plus injustes ne sont « pas inutiles à savoir, quand on a le cœur bon et a grand, comme vous Tavez, Dieu merci. »

On applaudira certainement à la tendresse éclai- Comment rée de Fénelon pour son ancien élève, en ne lui ®P""**f*ǰ**

» 'ces aTit.

dissimulant aucun de ses torts, ou de ses défauts; mais on peut dire que la manière dont le duc de Bourgogne recevoit ses avis et ses leçons, est bien plus admirable encore. Il est difficile de lire sans attendrissement la réponse qu'il fit à l'archevêque de Cambrai (i). « Je n'ai pu répondre plus tôt, « mon cher archevêque, à votre grande lettre; car a j'en ai eu fréquemment de très-longues à écrire c sur des choses longues, et qui me fatiguent la « tête. Je puis le faire présentement article par arjK ticle. . .

(i) Réponse du duc de Bourgogne, 3 octobre 1708^ (Corresp. 1. 1, p. a47.)

Ia6 HISTOIRE DE FÉNELON.

<r II est vrai que je suis renferme assez souvent; «c mais^ comme je vous l'ai dit , j'écris beaucoup , « en certains jours. Je ne nie pas cependant que je « ne perde souvent du temps. Il est vrai aussi que « je parle plutôt aux gens à qui je suis plus ac^ « coutume, et que je suis trop en cela mon goût « naturel. »

Il entre ensuite dans son apologie sur l'affaire d'Oudenarde, et sur quelques faits militaires dont Fénelon l'avoit entretenu sur les bruits publics , et qui seroient aujourd'hui sans intérêt. « I^ publicité « de quelques délibérations du conseil de guerre, (V dit-il , n'est que trop véritable ; mais on peut la « mettre sur le compte de M. de Vendôme, plutôt « que sur le mien. Il en est de même de n'être pas (( bien averti; et ce qui fait retomber sur moi « cette sorte de plainte, est que j'aurois dû agir « autrement, et que je ne l'ai pas fait toujours, a me laissant aller à une mauvaise complaisance, tt foiblesse, ou respect humain. Vous connoissez « parfaitement M. de Vendôme; et je n'ai rien « à vous dire de plus que ce que vous en dites « dans votre lettre. Ce que vous dites du mare» ff chai de Berwick est aussi fort juste ; et il excède « peut-être un peu trop en prudence, au lieu « que M. de Vendôme excède en confiance et néglicc gence

LIVRB SSFTliME. IV]

a Je ne sache point, dans tout ce qui s'est passé c en dernier lieu, avoir consulté gens sans expé- « rience. J'ai parlé aux plus anciens généraux, à des « gens sans atteinte sur le courage ; et si les conseils « ont été taxés de timides ^ ils méritoient plutôt le « nom de prudents.

« Il est vrai que la présomption absolue de M. de <c Yendômei ses pix>jets subits et non digérés, iet ce c que j'en ai vu, m'empêchent d'avoir aucune con- « fiance en lui, et que cependant j'ai trop acquiescé c dans des occasions où je devois au contraire déciff der de ce qu'il me proposoit, joignant en cela ce la foiblesse à peut-être un peu de prévention, «c Car, depuis l'afiaire d'Oudenarde, j'ai reçu la « puissance décisive, ainsi que je crois vous l'avoir « déjà mandé.

a Je ne sais rien de précis sur ce que l'on dit que a mon frère traite mieux que moi, et connoit mieux a que moi, des officiers de qualité et de mérite, a Comme il écrit moins que moi , il les peut voir a plus souvent • • • .

« Je tâcherai de faire usage des avis que vous me « donnez, et prie Dieu qu'il m'en fesse la grâce, poui* ff n'aller trop loin , ni à droite ni à gauche

a Je ferai aussi usage de ce que vous me marquez c sur le comte d'Évreux, sans affectation, mais aussi «c pour ne pas paroître dupe; car vous savez que a c'est un personnage qu'il faut éviter. Je m'attends

128 HISTOIRE DE vinnELOV.

« à bien des discours que Ton tient ^ et que l'on « tiendra encore. Je passe condamnation sur ce « que je mérite , et méprise les autres , pardon- « nant véritablement à ceux qui me veulent ou me « font du mal ; et priant pour eux tous les jours de a ma vie.

ff Voilà mes sentiments, mon cher archevêque;... a vous savez que mon amitié pour vous est toujours a la même. J'espère pouvoir vous en assurer moicr même, à la fin de la campagne ; on ne sauroit enoc core dire quand ce sera, car l'événement de Lille ^ «est encore indéterminé. »

Avis ta prince, Souvent Fénelon s'élevant, dans ses lettres , ausur qudqaa jgjgyg jgg détails particuliers dont il croyoit devoir

pnnapes de ^ *■ ^ ^

gouTernement, l'instruire, lui offre ces grandes vues générales, qui *'•"■" doivent toujours être présentes à l'esprit des prin-

let caractères j . l t a

de la fraie piété. CCS, pour leur apprendre à se mesurer avec le malheur, et à subir avec fermeté ces revers éclatants, qui peuvent les atteindre comme les autres hommes, a Ceux qui doivent commander aux autres, dit-il ( i ), ce ne sauroient le faire utilement, dès qu'ils ont a perdu l'estime et la confiance des peuples. Rien cr ne seroit plus dur et plus insupportable pour les « peuples, rien ne seroit plus dangereux et plus « déshonorant pour un prince^ qu'un gouvernement « de pure autorité, sans l'adoucissement de 1'

(i) Lettre du i5 octobre 1708. (Corresp. t. I,p. aSg.)

LIVEB SEPTliMjB. lAQ

c time, de la confiance et de TafFection réciproque. « Il est donc capital , même selon Dieu , que les « grands princes s'appliquent sans relâche à se faire « aimer et estimer, non par une recherche de vaine « complaisance, mais par fidélité à Dieu, dont ils « doivçnt représenter la honte sur la terre • • • • • « Ce qui me console de vous voir si traversé et si « contredit (i), est que je vois le dessein de Dieu, « qui veut vous purifier par les croix, et vous donce ner l'expérience des embarras de la vie humaine , « comme au moindre particulier. Ne vous mettez « point en peine de me répondre ; il me suffit que ff mon cœur ait parlé au vôtre en secret devant ff Dieu seul. C'est en lui que je mets toute ma conc fiance pour votre prospérité, Monseigneur; je «r vous porte tous les jours à l'autel avec le zèle

« le plus ardent Quelque génie que Dieu vous

« ait donné (a), vous courriez risque de faire, par ir- « résolution, des fautes irréparables, si vous vous « tourniez à une dévotion foible et scrupuleuse. « Écoutez les personnes les plus expérimentées, et « ensuite prenez votre parti ; // est moins dangereux « dten prendre un nuiui^aisj que de n'en prendre V aucun , ou que (Ten prendre Ufi tmp tard^ Par- « donnez, Monseigneur, la liberté d'un ancien servi-

(i) Lettre du 5 octobre 1708. {Corresp. 1. 1, p. 272.) (a) Lettre du i5 octobre. {IhùL p. a56.}

|3o HISTOIRB DS PÉITELON.

« teur^ qui prie totis cesse pour vous, et qui na « d'autre consolation en ce monde, que celle d'es- « p^rer qUe, malgré ces traverses, Dieu fera par

« Vous des biens inBnis Dieu , sur qui je

«c compte (j), et non sur les hommes, bénira vos « travaux; et quand même il permettroit que vous « n'eussiez aucun succès, vous feriez voir au monde <r combien on mérite les louanges des personnes « solides et éclairées, quand on a le courage et « la patience de se soutenir avec force dans le mal-

« heur

« 0 que Dieu vous ainfe, Monseigneur (i^), puîs- « qu'il a soin de vous instruire par tant de mécomptes! « Il vous fait sentir combien les guerres sont ii « craindre y combien les plus puissantes armées « sont inutiles y combien les grands États sont fa^ « vilement ébranlés. Il vous montre combien les « plus grands princes sont rigoureusement critiqués « par le public, pendant que les flatteurs ne ces* « sent point de les encenser. Quand on est destiné « à gouverner les hommes, il faut les aimer pour « l'amour de Dieu, sans s'attendre à être aimé d'eux, « ist se sacrifier pour leur faire du bien, quoiqu'on « sache qu'ils disent du mal de celui qui les conduit « avec bonté et modération. Il faut néanmoins, Mon-

(t) €ùm^. 1. 1, p. ^57.

(a) LeUre du %k septembre. (iMrf. p. 143.)

UVRB SBPTlàME. l3l

c seigneur, vous dire que le public vous estime, vous « respecte, attend de grands biens de vous, et sera « ravi qu'on lui montre que vous n'avez aucun « tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion « sombre, timide, scrupuleuse, et qui n'est pas assez « proportionnée à votre place; que vous ne savez « pas prendre une certaine autorité modérée, mais « décisive, sans blesser la soumission inviolable que «r vous devez aux intentionsdu Roi... Eh! qui est-^e V sur la terre qui n^a point de défaut^ et qui nu « pas commis de grandes fautes ? Qui est-^ce qui « est parfait à vingt-^six ansj pour le très*difjficile « métier de la guerre, quand on ne l'a jamais fait « de suite?"»

Fénelon donne ensuite au prince les conseils les plus sages et les plus éclairés, sur l'usage qu'il doit faire de ses principes de religion et de piété.

« Pour votre piété ^i), si vous voulez lui faire « honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la

« l'endrc douce, simple, commode, sociable

« Il feut vous attacher à chercher au dehors le bien c public, autant que vous le pourrez, et retrancher « les scrupules sur les choses qui paroissent des mi- « nuties... Il faut justifier la piété aux critiques et « aux libertins (a). Il faut la pratiquer d'une manière

(i) Lettre du a4 seplembre. [Côrresp. t. !, p. «44.) (i] Lettre du iSoctd^re. {Ibid, p. 960.)

l3a HISTOIRE DE F^NELON.

« simple, noble, forte, et convenable à votre rang. « Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de « votre état, par le principe de Tamour de Dieu^ « et ne rendre jamais la vertu incommode, par des « hésitations scrupuleuses sur les petites choses. Un « prince ne peut point ^ à la cour ou à F armée ^ « régler les hommes comme des religieux; il faut a en prendre ce qiCon peut y et se proportionner à « leur portée, »

Noble frandiîse Nous ne transcrivons point ici toutes les letdeFciieion; ^^.^ j^ celte vertueuse et intéressante correspon-

if entes aéverei, * ^

adreuées au duc dance; mais il en est deux qu'il importe de faire de Bourgogne. connoîti*e, parce qu'elles renferment tout ce qu'il

y a d'essentiel dans les autres, pour la partie historique. Fénelon y a rassemblé toutes les accusations vraies ou fausses, tous les reproches fondés ou hasardés, tous les traits de satire ou de blâme, que la malignité s'étoit plu à imaginer ou à exagérer, pour décréditer le jeune prince dans le cœur du Roi et dans l'opinion publique. Fénelon les avoit recueillis de la bouche même des officiers les plus distingués, que le voisinage de l'armée attiroit à Cambrai, et qu'une juste indignation contre de si viles calomnies portoit à l'en instruire, ou dont le zèle sincère pour la gloire du jeune prince s'alarmoit avec raison des avantages qu'il pouvoit donner à ses envieux, par quelques imperfections assez excusables à son âge. Tel est le tableau affligeant que Mentor

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ne craint pas démettre sous les yeux de Tëlëmaque. L'idée de lui déplaire, ou le danger de le blesser, ne se présente pas un seul moment à son esprit ; il connoissoit l'âme du duc de Bourgogne, et il savoit que le duc de Bourgogne connoissoit la sienne.

La saison s'avançoit; la citadelle de Lille étoit réduite aux dernières extrémités; et, malgré tous les miracles de sagesse, d'intelligence et de courage du maréchal de Boufflers, il falloit qu'il succombât s'il n'étoit pas secouru. Mais les armées alliées avoient su occuper une position si formidable, que l'on voyoit le moment peu éloigné, où la place la plus forte du royaume alloit passer sous le pouvoir des ennemis, en présence de l'héritier de la couronne et d'une armée de cent mille François. La clameur publique sembloit rejeter cette ignominie sur les sentiments pusillanimes du duc de Bourgogne, et sur les maximes superstitieuses et timides des insti* tuteurs qui avoient présidé à son éducation.

Ce fut dans cette circonstance douloureuse, que Fénelon crut devoir à ce prince la vérité toute entière; mais ce prince étoit le duc de Bourgogne, et celui qui la lui faisoit entendre étoit Fénelon.

tt Monseigneur (i), quelque grande retenue que a je veuille gardejr, le i*este de ma vie, sur toutes les

(i) Lettre de Fénelon au duc de Bourgogne f i5 octobre 1708; (Corresp. 1. 1, p. i5a.)

l34 HISTOIBE DE FÉNELON.

a choses qui ont rapport à vous^ pouf ne vous coma mettre jamais en rien, je ne puis néanmoins m'emff pécher de prendre la liberté de vous dire encore une c fois, par une voie très-sûre et très*secrète , ce que oc j'apprends que l'on continue à dire contre votre « personne. Je suis plus occupé de vous que de moi ; « et je craindrois moins de hasarder de vous dé* « plaire en vous servant, que de vous plaire en ne « vous servant pas. D'ailleurs, je suis sûr qu'où ne fit peut jamais vous déplaire, en vous disant avec zèle a et respect ce qu'il importe que vous sachiez.

« 1^ On dit^ Monseigneur, que vous n'avez pas a voulu exécuter les ordres du Roi , qui vouloit « qu'on attaquât le prince Eugène pendant que le «r duc de Marlborough s'étoit avancé sur le chemin « d'Ostende, et que , par ce refus, vous avez été la a cause de la perte de Lille. C'est un fait qui regarde « les temps postérieurs à votre campement sur la « Marque, et qui est des temps de votre campement <c du Sauisoir. Je ne saurois croire qu'il soit comme a on le raconte avec beaucoup de malignité.

« a** On persiste à dire que vous avez été la vraie « cause du combat d'Oudenarde , par votre ordre fc précipité de faire attaquer trois bataillons des enci nemis par deux brigades , sans aucun concert avec « M. de Vendôme.

« 3^ On prétend que quand vous arrivâtes sur « la Marque , M. d'Artaignan reconnut, dès le len-

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<r dftinaiB , que hs puaagtf ëtoient MYerIs ^ que le « plaine étoii afttes oommode pour faire agic toute « la oaTalerie , et que les ennemis n'ëtoièut point « alors retranchés » comme ik le fureot deux jours « après. On assure que M. d'Artaigoan se hâta d^en c avertir, et de répondre du succès | si on vouloit « bien attaquer ; qu'il n'eut aucune répokise ; qu'pn « demeura dans l'incertitude; et que vous voulAtes^ a malgré M. de Vendôme, attendre le retour du cour» a rier eûvojé au Roi : ce qui étoit laisser évidemment a échapper l'occasion de sauver Lille < J'ai vu un a homme de service, qui m'a dit avoir mené M. d'Ar^ « taignan dans cette plaine ^ parce qu'il la connots» « soit parfaitement* 11 soutient qu'il n'y avoit qu'à « se donner la peine de l'aller voir , pour recon*^ a noître que tout étoit uni et ouvert. Il dit même « avoir été jusqu'auprès des ennemis, et avoir vu « qu'il n'y avoit encore alors , ni retranchements « commencés , ni défilés , ni bois , ni ombre de dif- « ficulté pour secourir la place. 11 ajoute qu'il prit « la liberté de parler hautement ; que personne ne « daigna ni l'écouter, ni prendre la peine d'aller voir; « et qu'en un mot, presque personne ne vouloit en- « t^dre opiner pour le combat.

«4^ On dit, Monseigneur, qu'encore que vous « 8ye2 infiniment écrit à- la cour pour vous justi* « fier, vous n'avez jamais mandé rien de clair et de € précis pour votre décharge; que vous vous êtes

l36 HISTOIRE DE PiNEliOir.

tf contente de faire des réponses vagues et superfi- « cielles^ avec des expressions modestes et dévotes « à contre-temps. La cour et la ville , dit-on, étoient « d'abord pour vous avec chaleur ; mais la cour et m la ville ont changé , et vous condamnent. On ne flc 9e contente pas de dire, que le public est de plus en « plus déchaîné contre vous; on ajoute, que le mé- « contentement remonte bien plus haut, et que le Roi « même ne peut s'empêcher, malgré toute son ami- K tié, de sentir vivement votre tort. Il y a déjà quel- « que temps qu'il m'a passé par l'esprit , que tant cr de ^ens, d'ailleurs fort politiques, n'oseroient a point vous critiquer si librement , si cette critique a n'étoit pas autorisée par quelque prévention du flc côté de la cour.

a 5^ Ce qui est le plus fâcheux , est qu'un grand « nombre d'officiers, qui reviennent de l'armée et ce qui vont à Paris , ou qui y écrivent, font entendre « que les mauvais conseils des gens foibles et timides, ce que vous écoutez trop, ont ruiné les affaires du <c Roi , et ont terni votre réputation. J'entends « ces discours répandus partout , et j'en ai le cœur c( déchiré ; mais je n'ose parler aussi fortement que a la chose le mériteroit, parce que le torrent entftiîne « tout, et que je ne veux point qu'on puisse croire a que je sache rien de particulier à votre décharge.

« 6^ Ou va jusqu'à rechercher, avec une noire c malignité, les plus petites circonstances de votre

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