‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 47 sur 157 · LIVRE SEPTIEME. J S'J · texte numérisé non relu

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conseils sages et modérés, et par des inspirations fermes et décidées. Il y avoit un juste milieu à tenir, entre l'excès d'irritation que de si violentes contradictions avoient dû lui causer, et une coupable indifférence sur l'opinion publique. La lettre que Fénelon écrivit alors au duc de Chevreuse, peint avec une effrayante vérité l'état de la cour et celui du royaume, la disposition générale des esprits, le découragement de toute la nation, les dangers actuels, et l'avenir encore plus sinisti*e dont on étoit menacé. a Je me sers, mon bon duc (i), d'une occasion «sûre, pour répondre à votre dernière lettre. Vous « avez su que la campagne finit par une conclusion « très-honteuse. M. le duc de Bourgogne n'a point « eu, dit-on, pendant la campagne, assez d'autorité ff ni d'e&périence pour pouvoir redresser M. de a Vendôme. On est même très-mécontent de notre « jeune prince ; parce qu'indépendamment des partis ft pris pour la guerre, à l'égard desquels les fautes « énormes ne tombent point sur lui, on prétend qu'il « n'a point eu assez d'application pour aller visiter « les postes, pour s'instruire des détails importants, « pour consulter en particulier les meilleurs officiers, « et pour connoître le mérite de chacun d'eux • • . « Voilà, si je ne me trompe, la vraie source de l'indis-

(i) Lettre de Fénelon au duc de Chevreuse^ 3 décembre 1708. [Corresp. t. I, p. 278.)

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a p(»ition générale des militaires, qui reviendroient, «t s'ils voyoieDt au printemps prochain ce prince a montant plus souvent à cheval, voulant tout voir « et tout apprendre , questionnant les gens expëri- «c mentes, et décidant arec vigueur. Mais il faudroit «c qu'au lieu de M. de Vendôme, qui n'est capable « que de le déshonorer et de hasarder la France, « on lui donnât un homme sage et ferme , qui « commandât sous lui , qui méritât sa confiance*, (K qui le soulageât, qui l'instruisit, qui lui fît hona neur de tout ce qui réussiroit, qui ne rejetât jaa mais sur lui aucun fâcheux événement, et qui ré- « tablît la réputation de nos armes. Cet homme, oîi « est-il? Ce seroit M. de Catinat (i), s'il se portoit « bien ; . • • mais ce n'est ni M. de Villars, ni la plupart « des autres qUe nous connoissons. M« de Berwick, « qu'on louoit fort en £spagne, n'a pas été fort apcc prouvé en Flandre : je ne sais si la cabale de M« de « Vendôme n'en a pas été cause. Il faudroit de plus <c à notre prince, quelque homme en dignité auprès « de lui* Plût à Dieu que vous y fussiez ! vous auriez pu a lui donner plus d'action pour contenter les troupes. tt Ce qui est certain, est qu'il demeurera dans un ce triste avilissement, aux yeux de toute la France et

(i) Plusieurs lettres de Fénelon montrent combien il aimoit et estimoit le maréchal de Catinat. Voyez en particulier sa Ustre à l'abbé Pucelie , neveu du rasréchal, à l'occasion de la mort de ce dernier. (Corresp, t* UI, p. &o5.)

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« de toute l'Europe^ si on ne lui donne pas l'occa- « sion et les secours pour se relever^ et pour sou- « tenir nos aflkires. Si M. de Yendônie revient tout « seul avec un pouvoir absolu, il court risque de V mettre la France bien bas. Il faut savoir faire, ou a la guerre, ou la paix. 11 faut, dans cette extrémité, un « grand courage^ ou contre l'ennetni pour l'abattre «c malgré ses prospérités , ou contre soi-même pour « s'exécuter sans mesure, avant qu'on tombe encore a plus bas, et qu'on ne soit plus à portée de se faire c accorder des conditions supportables.

a Pour le jeune prince, s'il est mou, amusé et « fotbie en arrivant à la cour, il demeurera méprisé, « et hors d'état d'avoir sa revanche; Il faut qu'il « parle avec respect et fermeté ; qu'il avoue les torts c qu'il peut avoir; qu'il peigne M. de Vendôme « au naturel; qu'il mette toute la campagne de- «t vant les yeux du Roi; qu'il demande à relever son c honneur et celui des armes de Sa Majesté, en « commandant l'année prochaine avec un bon gé- « néral sous lui. S'il ne presse pas avec une cer- K taine vigueur^ il demeurera dans le bourbier. Il « faut le faire en arrivant. La réputation de ce « jeuue prince est sans doute plus importante à la « France qu'on ne s'imagine. Rien ne décrédite tant c le Roi et l'État, dans les pays étrangers, que de « voir son petit-* fils avili à la tête des armées, c n'ayant sous lui pour général qu'tm homme qui

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ce ne sait ni prévoir, ni préparer, ni douter, ni concc sulter, ni aller voir; qui se laisse toujours sur^ « prendre; qu'aucune expérience funeste ne corce rige; qui se flatte en tout, et qui est déconcerté « au premier mécompte; enfin, qui fait la guerre cr comme M. le duc de Richelieu joue, c'est-à-dire, ce qui hasarde tout sans mesure, dès qu'il est piqué. « Si les ennemis, au printemps, entament notre frona tière déjà à demi percée, rien ne les pourra arec rêter dans la Picardie.

« Vous connoissez l'épuisement et l'indisposition « des peuples; Dieu veuille qu'on y pense! Mais on (c ne pourra se résoudre, ni à changer de méthode « pour la guerre, ni à s'exécuter violemment pour a la paix; et l'hiver, déjà fort avancé, finira avant <c qu'on ait pris de justes mesures. M. de Chamilcc lard me dit en passant ici, que tout étoit déses- <c péré pour soutenir la guerre, à moins qu'on ne ce pût tenir les ennemis affamés dans cette fin de ce campagne, entre le canal de Bruges, l'Escaut, et a notre frontière d'Artois. Toutes ces espérances oc sont évanouies. Mais M. de Chamillard, qui me « représentoit très-fortement Timpuissance de souce tenir la guerre, disoit, d'un autre côté, qu'on ne ce pouvoit point chercher la paix avec de honteuses (c conditions. Pour moi, je fus tenté de lui dire: ce Ou foi tes mieux la guerre , ou ne la faites plus; ce si vous continuez à la faire ainsi, les conditions

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« de la paix seront encore plus honteuses dans un « an qu'aujourd'hui ; vous ne pouvez que perdre à « attendre.

« Si le Roi venoit en personne sur la frontière, il « seroit cent fois plus embarrassé que M. le duc de ce Bourgogne. Il verroit qu'on manque de tout, et a dans les places, en cas de siège, et dans les trou- « pes, faute d'argent. Il verroit le découragement c de l'armée, le dégoût des ofEciers, le relâchement « de la discipline, le mépris du gouvernement, c l'ascendant des ennemis, le soulèvement secret « des peuples, et l'irrésolution des généraux dès « qu'il s'agit de hasarder quelque grand coup. Je « ne saurois les blâmer de ce qu'ils hésitent dans « ces circonstances. Il n'y a aucune principale tête c qui réunisse le total des affaires, ni qui ose rien «c prendre sur soi. Le branle donné, du tempâ de « M. de Louvois, est perdu ; l'argent et la vigueur c du commandement nous manquent. Il n'y a per- « sonne qui soit à portée de rétablir ces deux points « essentiels. Quand même on le pourroit, il fau- « droit trop de temps pour remonter tous ces res- « sorts. On ruine et on hasarde la France pour l'Es- « pagne. Il ne s'agit plus que d'un point d'honneur, c qui se tourne en déshonneur, dès qu'il est mal « soutenu. Ni le Roi, ni Monseigneur, ne peuvent c venir défendre la France; M. le duc de Bour- « gogne, qui est notre unique ressource, est malheu-

T. IV. Il

HISTOIRE DE FÉBTELOIf.

Le duc de Bourgogne justifié dao» l'esprit du Roi et des ministres.

«c reusement dëcrëdité; et je crains qu'on ne fasse « rien de ce qu'il faut, pour relever sa réputation.

<x Voilà 9 mon bon duc^ ce qui me passe par l'es-* «c prit. Je n'ai point le temps d'en écrire aujourd'hui « à M. le duc de Beauvilliers : mais je vous supplie a de lui communiquer cette lettre. Elle sera, s'il « vous plaît, commune entre vous deux. »

Tel étoit l'état des choses, lorsque le duc de Bourgogne arriva à Versailles; il se conforma exactement aux avis de Fénelon, parla au Roi son grand-père avec une noble et respectueuse fermeté, appela en témoignage de tous les détails de sa conduite à l'armée, la véracité des généraux les plus distingués par leur mérite et leurs talents, et surtout l'opinion de Puységur. Le témoignage d'un homme tel que Puységur (i), étoit aussi puissant sur l'esprit de Louis XIV, qu'imposant pour tout le corps militaire. On savoit qu'il étoit aussi incapable de sacrifier la vérité à des calculs d'intérêt ou d ambition, que juge éclairé dans la science de la guerre.

Le duc de Bourgogne fut pleinement justifié dans l'esprit du Roi, des ministres, et de tous ceux qui n'apportoient aucun esprit de parti dans une dis-

(i) Jacques de Chastenetde Puységur, né à Paris en i655, maréchal de France en 1734 ^ chevalier des ordres en 1739, mort à Paris le x5 août I743» âgé de quatre-vingt-huit ans. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires^ donne une idée très-avantageuse du maréchal de Puységur. Voyes en particulier t. VII , p. i37, etc.

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cussion délicate entre un prince, qui ne donnoit encore que des espérances , et un général déjà renommé. Mais on sait assez que Topinion publique, toujours précipitée dans ses jugements, est toujours plus lente à revenir de ses préventions. Le duc de Bourgogne eut encore à gcmir, pendant plusieurs années, sous le poids de l'injustice et de la calomnie. Il fit tout ce qui dépendoit de lui, pour reconquérir l'estime et la bienveillance générale, par un dévouement ardent et sans bornes; il demanda au Roi, avec les plus vives instances, le commandement d'une armée pour la campagne suivante, et un gé*néral moins incompatible que le duc de Vendôme. Le Roi en prit l'engagement, et lui destina le commandement de l'armée sur le Rhin; mais lorsqu'il fut question au conseil de régler les fonds, le contrôleur général Desmaréts déclara qu'il lui étoit absolument impossible de fournir aux dépenses inévitables qu'exigeroit la présence du duc de Bourgogne à l'armée. Le jeune prince dit sur-le-champ au Roi son grand-père : a Qu'à cela ne tienne; puis- « que l'argent manque, j'irai sans suite; je vivrai « en simple officier ; je mangerai, s'il le &ut, le pain ç du soldat; et personne ne se plaindra de mante quer du superflu, lorsque j'aurai à peine le néces- « saire (^i). » Le duc de Beauvilliers, qui connoissoit

(i) Fie du dm de Bourgogne , par Proyart; 1. 1^, p. aoS.

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l'âme et le caractère de son élève, prit la parole : «c Sire, tout ce que M. le duc de Bourgogne a dit, il ce le fera. » Mais Louis XIV , accoutumé, depuis tant d'années, à cette magnificence extérieure dont il croyoit que la majesté du sang des rois devoit toujours être environnée, ne put se résoudre à montrer son petit-fils aux provinces et aux années, dans toute la simplicité d'un soldat.

siiuaiioD déplo- Le ministre des finances étoit assurément excu** ^ '* ® ® * sable, à cette époque, de parler du défaut absolu de

France en 1709; ' r 1 7 r

générosité moycus et d'argent. C'étoit à la suite de l'hiver de

c Fene on en- ^ ^^^^ j^ tradition a conservé un si long sou-

dera les omaers / «7' o

et les soldau. venir. Toutes les calamités de la nature venoient de frapper la France, déjà accablée et épuisée par toutes les calamités de la guerre. La rigueur extrême du froid avoit détruit les germes de toutes les produc^ tions de la terre ; et la disette avoit causé des séditions dans un grand nombre de villes et de provinces. La succession d'Espagne, apportée à la maison de France, n'avoit été pour la France et pour l'Espagne qu'une longue succession de désastres et de malheurs. La plupart des places frontières étoient déjà au pouvoir des ennemis, ou menacées de subir leur joug. I^ paix étoit plus éloignée que jamais. Louis XIY expioit quarante ans de prospérités, par l'humiliation d'avoir vu rejeter les conditions honteuses qu'il offroit lui-même de souscrire. La paix et le bonheur de tant de nations étoient

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