UVRE SEPTIEME. I
« en ëtat de rassembler par une vue générale qui soit « juste y toutes ces diverses parties du gouverne- « ment, pour les comparer, pour juger de leur pro- « portion, et pour les ajuster ensemble
« Pour moi , si je prenois la liberté de juger de c l'état de la France par les morceaux du gouver- « nement que j'entrevois sur cette frontière, jeconc clurois qu'on ne vit plus que par miracles ; que « c'est une vieille machine délabrée qui va encore de c l'ancien branle qu'on lui a donné , et qui achèc vera de se briser au premier choc. Je serois tenté « de croire que notre plus grand mal , est que pera sonne ne voit le fond de notre état ; que c'est même « une espèce de résolution prise, de ne vouloir pas K le voir; qu'on n'oseroit envisager le bout de ses ce forces auquel on touche; que tout se réduit à fer- « mer les yeux , et à ouvrir la main , pour prendre a toujours , sans savoir si on trouvera de quoi pren- <f dre ; qu'il n'y a que le miracle d'aujourd'hui qui « réponde de celui qui sera nécessaire demain ; et « qu'on ne voudra voir le détail et le total de nos « maux , pour prendre un parti proportionné , que « quand il sera trop tard.
« Voici ce que je vois, et que j'entends dire tous « les jours aux personnes les plus sages et les mieux « instruites.
« Le prêt manque souvent aux soldats ; le pain « même leur a manqué souvent plusieurs jours; il T. IV. xa
176 HISTOIRE DE FÉBTELON.
ce est presque tout d'avoine, mal cuit^ et plein d'or^ «r dures. Ces soldats mal nourris se battroient mal, « selon les apparences. On les entend murmurer, « et dire des choses qui doivent alarmer pour une <t occasion. Les officiers subalternes souffrent à proie portion encore plus que les soldats. La plupart, « après avoir épuisé tout le crédit de leurs familles, « mangent ce mauvais pain de munition, et boivent ce l'eau du camp. Il y en a eu un très-grand nombre a qui n'ont pas eu de quoi revenir de leurs provinces. a Beaucoup d'autres languissent à Paris, où ils dece mandent inutilement quelques secours au ministre « de la guerre; les autres sont à larmée, dans .un •< état de découragement et de désespoir qui fait tout « craindre.
« Le général de notre armée ne sauroit empêcher (c le désordre des troupes. Peut-on punir des soldats « qu'on fait mourir de faim, et qui ne pillent que « pour ne pas tomber en défaillance? Yeut-on qu'ils « soient hors d'état de combattre ? D'un autre côté, « en ne les punissant pas, quels maux ne doit-on « pas attendre? ils ravageront tout le pays. Les a peuples craignent autant les troupes qui doivent «c les défendre, que celles des ennemis qui veulent c( les attaquer* L'armée peut à peine faire quelque tt mouvement, parce qu'elle n'a d'ordinaire du pain ff que pour un jour
a Nos places qu'on a crues les plus fortes, n'ont
LIVBB $EI>TlèME. 179
c rien d'achevé. On a vu même, par les exemples « de Menin et de Tournai, que le Roi y a ëtë trompe a pour la maçonnerie, qui n'y valoit rien. Chaque < place manque même de munitions. Si nous per- « dions encore une bataille, ces places tomberoient a comme un château de cartes.
« Les peuples ne vivent plus en hommes, et il « n'est plus permis de compter sur leur patience : « tant elle est mise à une épreuve outrée. Ceux qui « ont perdu leurs blés de mars n'ont plus aucune R ressource. Les autres, un peu plus reculés, sont à « la veille de les perdre. Comme ils n'ont plus rien «r à espérer, ils n'ont plus rien à craindre.
« Le fonds de toutes les villes est épuisé; on en a ce pris pour le Roi les revenus de dix ans d'avance ; « et on n'a point honte de leur demander, avec me- « naces, d'autres avances nouvelles, qui vont au « double de celles qui sont déjà faites. Tous les « hôpitaux sont accablés ; on en chasse les bourc geois, pour lesquels seuls ces maisons sont fona dées, et on les remplit de soldats. On doit de c très-grandes sommes à ces hôpitaux ; et au lieu de « les payer, on les surcharge de plus en plus chaque « jour.
«t Les François qui sont prisonniers en Hollande, a y meurent de faim, faute de payement de la part « du Roi. Ceux qui sont revenus en France avec des c congés, n'osent retourner en Hollande, quoique
xa.
l8o HISTOIRE DE piNELON.
<c rhonneur les y oblige , parce qu'ils n'ont ni de ce quoi faire le voyagé, ni de quoi payer ce qu'ils K doivent chez les ennemis.
ff Nos blessés manquent de bouillon , de lioge et (( de médicaments; ils ne trouvent pas même de rea traite, parce qu'on les envoie dans des hôpitaux a qui sont accablés d'avances pour le Roi, et sont a pleins de soldats malades. Qui est-ce qui voudra a s'exposer dans un combat à être blesse, étant sûr a de n'être ni pansé, ni secouru? On entend dire « aux soldats, dans leur désespoir, que 'si les enne* cr mis viennent, ils poseront les armes bas. On peut ce juger par là ce qu'on doit craindre d'une bataille a qui décideroit du sort de la France.
« On accable tout le pays par la demande des « chariots ; on tue tous les chevaux de paysans. Cest « détruire le labourage pour les années prochaines, <c et ne laisser aucune espérance pour faire vivre ni «c les peuples ni les troupes. On doit juger par là ce combien la domination françoise devient odieuse ce à tout le pays.
(c Les intendants font, malgré eux, presque aua tant de ravage que les maraudeurs. Ils enlèvent a jusqu'aux dépôts publics; ils déplorent publiquea ment la honteuse nécessité qui les y réduit; ils (C avouent qu'ils ne sauroient tenir les paroles qu'on <i leur fait donner. On ne peut plus faire le service, (C qu'en escroquant de tous côtés ; c'est une vie de