LIVRE SCPTli»I£. II
CI k tête de toute la justice pendant la paix, comme « d'être à la tête des armée» pendant la gfierre. Et a comme la guerre ne doit jamais être faite qu'à « regret, le plus courtement qu'il est possible, et en a vue d'une constante paix , il s'ensuit que la fonc^ a tion de commander des armées n'est qu'une foncer tion passagère, forcée, et triste pour les bons a roîs : au lieu que celle de juger les peuples, et de « veiller sur tous tes juges, est leur fonction^ natua relie, essentielle, ordinaire, et inséparable de la « royauté. Bien juger, c'est juger selon les lois : cr pour juger selon les lois, il les faut savoir. Les saff veZ'Vous ? Êtes-vous en état de redresser les juges cr qui les ignorent? Connoissez-vous assez les prinic cipes de la jurisprudence, pour être facilement au « fait, qnand on vous rapporte une affaire ? Êtes- <K vous en état de discerner, entre vos conseillers, c ceux qui vous flattent, d'avec ceux qui ne vous ff flattent pas ; et ceux qui suivent religieusemrent « les règles, d'avec ceux qui voudroient les plier
«c d'une façon arbitraire, selon leurs vues ?
1 tf Avez-vous étudié la vraie forme de gouver- « nement de votre royaume ? Il ne suffit pas de saie voir les lois qui règlent la propriété des terres et a autres biens, entre les particuliers; c'est sans doute « la moindre partie de la justice : il s'agit de celle « que vous devez garder entre votre nation et vous, « entre vous et vos voisins. Avez-vous étudié sérieu-
la HISTOIRE DE PilfELON.
ff sèment ce qu'on nomme le Droit des gens ? droit <K qu'il est d'autant moins permis à un roi d'ignocc rer, que c'est le droit qui règle sa conduite dans « ses plus importantes fonctions, et que ce droit <c se réduit aux principes les plus évidents du « droit naturel , pour tout le genre humain. Avez- «c vous étudié les lois fondamentales et les coûte tûmes constantes qui ont force de loi , pour le « gouvernement général de votre nation particu- « lière?
1 ce Avez-vous cherché à connoître, sans vous <c flatter, quelles sont les bornes de votre autorité ? « Savez-vous par quelles formes le royaume s'est gouc( verné, sous les diverses races ; ce que c'étoit que les (T 9Lïïciens Parlements y et les États généraux qui leur « ont succédé; comment les choses ont passé à l'éa tat présent ; sur quoi ce changement est fondé ; ce ce que c'est que V anarchie ; ce que c'est que la « puissance arbitraire^ et ce que c'est que la royauté « réglée par les lois, milieu entre les deux extrémi- « tés ? SoufTririez-vous qu'un juge jugeât, sans sa- <c voir l'ordonnance; et qu'un général d'armée com- « mandât, sans savoir l'art militaire? Croyez-vous «( que Dieu souffre que vous régniez, si vous régnez <c sans être instruit de ce qui doit borner et régler (c votre puissance ? Il ne faut donc pas regarder « l'étude de l'histoire, des mœurs, et de tout le dé- « tail de l'ancienne forme du gouvernemeu^) comme
LITRE SEPTliM£. l3
« une curiosité indifTërente, mais comme un de- « voir essentiel de la royauté.
1 « Il ne suffit pas de savoir le passé ; il faut con- « noître le présent. Savezrvous le nombre d'hommes « qui composent votre nation : combien d'hommes , m combien de femmes , combien de laboureurs , « combien d'artisans y combien de praticiens j corna bien de commerçants, combien de prêtres et de « religieux, combien de nobles et de militaires ? Que « diroit-on d'un berger qui ne sauroit pas le nomce bre de son troupeau ? Il est aussi facile à un roi « de savoir le nombre de son peuple : il n'a qu'à le « vouloir. Il doit savoir s'il y a assez de laboureurs ; a s'il y a , à proportion, trop d'autres artisans, trop « de praticiens, trop de militaires à la charge de
a l'État Un roi ignorant sur toutes ces choses,
a n'est qu^à demi roi : son ignorance le met hors c d'état de redresser ce qui est de travers; son « ignorance fait plus de mal, que la corruption des « hommes qui gouvernent sous lui. »
1 La manière dont Fénelon s'exprime, dans le Exemple second article de V Examen, sur l'exemple qu'un ^""<'®« prince doit à ses sujets, n'est pas moins pleine de force et de dignité. « On dit d'ordinaire aux rois, « qu'ils ont moins à craindre les vices de particu- « liers, que les défauts auxquels ils s'abandonnent « dans les fonctions royales. Pour moi, je dis har- « diment le contraire; et je soutiens que toutes leurs
l4 HISTOIRE DK FENELOIT.
<c fautes, dans l$i vie la plus privée, sont d'une cona séquence infinie pour la royauté. Examinez donc flc vos mœurs en détail. J^es sujets sont de serviles « imitateurs de leur pri^ice, surtout dans les choses 9 q^i flattent leurs passioqs. Leur avez-vous donné ce le mauvais exemple d'un amo.ur déshonnête et a criminel? Si vous l'ave^c fait, votre autorité a fl( mis en honneur l'infamie; vous avez rompu la « barrière de la pudeur et de l'honnêteté; vous a avez fait triompher le vice et l'impudence ; vous a avez appris à tous vos sujets à ne rougir plus de ce (c qui est honteux : leçon funeste, qu'ils n'oublieront « jamais ! // vaudrait mîeuxy dit Jésus-Christ , être «jeté, avec une meule de moulin au coUy axiforul « des abîmes de la mery que (Tavoir scandalisé « le moindre des petits (i). Quel est donc le scana dale d'un roi qui montre le vice assis avec lui sur a son trône, non-seulement à tous ses sujets, mais (c encore à toutes les cours et à toutes les nations du a monde connu ! Le vice est, par lui-même, un poi- « son contagieux ; le genre humain est toujours ce prêt à recevoir cette contagion; il ne tend, par <c ses inclinations, qu'à secouer le joug de toute pua deur. Une étincelle cause un incendie ; uue ac- (c tiou d'un roi fait souvent une multiplication et (X un enchaînement de crimes, qui s'étendent jus-
(i) Matih. XVIII, 6,
UVRE SCPTIEtfE. l5
c qu'à plusieurs nations et à plusieurs siècles. N'a- « vez-YOUs point donné de ces mortels exemples? « Peut-être croyez-¥ous que yos désordres ont été « secrets. Non , le mal n'est jamais secret dans Les
< princes. Le bien y peut être secret; car on a une c grande peine à le croire véritable en eux : mais « pour le mal, on le devine, on le croit sur les moin- « dnes soupfons. Le public pénètre tout; et souvent, a pendant que le prince se flatte que ses foiblesses « sont ignorées, il est le seul qui ignore combien
< elles sont Tobjet de la plus maligne critique. » ^
1 Le troisième article de V Examen^ a pour ob- ^t^^iee qui doit /et la justice qui doit présider à tous les actes du j^ J^^ ^^ ^^ gouvernement. Ici Féndon suit, pour ainsi dire, gouvernement. le prince, dans toutes les parties de son administration; il lui fait rendre compte de sa con-» duite, soit à l'égard de ses sujets, soit à l'égard des Etats voisins et des puissances étrangères. Les finances, les impôts, le choix des magistrats, la vigilance sur les ministres et sur les principaux fonctionnaires publics, la nécessité et les moyens de maintenir la paix, les motifs justes ou injustes de la guerre, l'observation du Droit des gens à l'égard des Etats voisins, et même des ennemis; tous ces dbjets, et tant d'autres qui s'y rattachent, donnent lieu à Fénelon d'inculquer à son auguste élève les instructions les plus importantes à la paix et à la {HTOspérité des États.
Priocipes
sur le msiotien
de réqiiHibre
entre les États voisins.
l6 HISTOIRE DE F^ÉNELON.
^Noiis ne pourrions entrer dans le développement de ces instructions, sans excéder les bornes que nous prescrit la nature de cet ouvrage; nous remarquerons seulement que Fénelon, non content d'établir les principes de justice et de modération qui doivent diriger le souverain, dans ses relations avec les puissances étrangères, n'oublie pas de traiter la question difficile des alliances, tant offensives que défensives, qui ont pour objet de maintenir une espèce d'équilibre entre les nations voisines, pour leur intérêt commun. Fénelon n'a voit pas d'abord traité cette question, dans le corps de son ouvrage; il en fit la matière d'un Supplément y dont l'idée lui fut probablement suggérée par les réflexions qu'il eut occasion de faire sur ce sujet , pendant la guerre de la succession d'Espagne, dont nous parlerons bientôt. Mais quelle qu'ait pu être l'occasion de ce Supplément, il seroit difficile de réunir, en si peu de pages, des vues aussi sages et aussi étendues sur une question si délicate.
<c ^ Les États voisins les uns des autres, dit Féne- « Ion, ne sont pas seulement obligés à se traiter « mutuellement selon les règles de justice et de (c bonne foi; ils doivent encore, pour leur sûreté <c particulière, autant que pour l'intérêt commun, « faire une espèce de société et de république géné- « raie. Il faut compter qu'à la longue, la plus grande « puissance prévaut toujours,^et renverse les autres.
LIYRS SEPTIÈME. l'J
« si les autres ne se réunissent pour faire le contre- « poids. Il n'est pas permis d'espérer, parmi les « hommes y qu'une puissance supérieure demeure « dans les bornes d'une exacte modération, et qu'elle ce ne veuille, dans sa force, que ce qu'elle pourroit « obtenir dans la plus grande foiblesse. Quand « même un prince seroit assez parfait pour faire un m usage si merveilleux de sa prospérité, cette mer- « veille finiroit avec son règne. L'ambition naturelle « des souverains, les flatteries de leurs conseillers, « et la prévention des nations entières, ne perce mettent pas de croire qu'une nation qui peut ff subjuguer les autres, s'en abstienne pendant des ce siècles entiers. Un règne où éclateroit une justice « si extraordinaire, seroit l'ornement de l'histoire, « et un prodige qu'on ne peut plus revoir.
a 1 11 faut donc compter sur ce qui est réel et ff journalier, qui est que chaque nation cherche à « prévaloir sur toutes les autres qui l'environnent. « Chaque nation est donc obligée à veiller sans « cesse, pour prévenir l'excessif agrandissement de ce chaque voisin, pour sa sûreté propre. Empêcher et le voisin d'être trop puissant, ce n'est point faire ce un mal ; c'est se garantir de la servitude, et en ce garantir ses autres voisins; en un mot, c'est tract vailler à la liberté, à la tranquillité, au salut pu- « blic : car l'agrandissement d'une nation au delà « d'une certaine borne, change le système général
]8 HISTOIRE DE P^NELON.
a de toutes les nations qui ont rapport à celle-là. a Par exemple, toutes les successions qui sont en- (t trëes dans la maison de Bourgogne, puis celles a qui ont ëlevé la maison d'Autriche, ont changé «c la face de toute TEurope. Toute l'Europe a dû (c craindre la monarchie universelle sous Charlesce Quint, surtout après que François I**" eut été décc fait et pris à Pavie. Il est certain qu une nation (c qui n'avoit rien à dëmêler directement avec TEs- <c pagne, ne laissoit paâ alors d'être en droit, pour a la liberté publique, de prévenir cette puissance <c rapide, qui sembloit prête à tout engloutir.
a ^ Les particuliers ne sont pas en droit de s'opcc poser de même à l'accroissement des richesses de « leurs voisins, parce qu'on doit supposer que cet « accroissement d'autrui ne peut être leur ruine. « Il y a des lois écrites et des magistrats, pour répri- (c mer les injustices et les violences entre les familles a inégales en biens; mais, pour les États, ils ne sont « pas de même. Le trop grand accroissement d'un cK seul peut être la ruine et la servitude de tous les a autres qui sont ses voisins : il n'y a ni lois écrites, a ni juges établis pour servir de barrière contre les «c invasions du plus puissant. On est toujours en a droit de supposer que le plus puissant, à la lon- <c gue, se prévaudra de sa force, quand il n'y aura a plus d'autre force à peu près égale, qui puisse l'ar- « rêter. Ainsi, chaque prince est en droit et en obli-