LIVRE SEPTIÈME. aiS
Fënelon profita de ce concours de tant d'ofBciers généraux , empressés à lui plaire par des témoignages de confiance et de dévouement, pour se former une idée exacte de l'état de l'aimée, et des avantages ou des dangers qui pouvoient naître de la disposition des soldats, et de la présomption des généraux. Il savoit que le cabinet de Versailles étoit parvenu à nouer avec celui de Londres une négociation, dont on pouvoit espérer un succès prochain (i).
Fénelon pensoit que , dans cette circonstance , le Ses vues sur les parti le plus sage étoit de temporiser, et d'éviter une , <>P««tions
'' . ... de U campagne
bataille qui pouvoit conduire l'ennemi victorieux de 1711; jusqu'aux portes de Paris , et déconcerter les dis- '* *^"*^ ^"'°"
^ ne hasarde
positions favorables que le nouveau ministère an- unebauilie. glois montroit pour la paix. Il craignoit d'ailleurs que le découragement que tant de i*evers successifs avoient répandu dans l'année , et le caractère de présomption dont on accusoit.le maréchal de VillarS qui la commandoit , ne compromissent la foible et dernière barrière qui protégeoit la défense intérieure du royaume. C'étoit par cette raison, qu'il blâmoit la chaleur indiscrète avec laquelle le ministre de la guerre ne cessoit d'exciter le maréchal de Yillars à hasarder une bataille (a), «t Je sais
(1) Les préliminaires de la paix avec rAn^eterre furent eu effet signés à Londres au mois d'octobre 17 11.
(a) Lettre de Fénelon au duc de Chevreuse, 1 9 Septembre 171 1. {Comsp^t.Vy^, 5o6.)
!2a4 HISTOIRE DE FÉNELON.
« que M. Voysiii écrit à M. le maréchal de Villars ft des lettres trop fortes, pour le piquer, et pour ce l'engager à des actions hasardeuses : c'est faire a un grand mal, si je ne me troQipe, que d'écrire (T ainsi. Ces lettres troublent le maréchal , et ne « sont propres qu'à le rendre inaccessible aux bons (c conseils des gens du métier, qui voient les choie ses sur les lieux La plupart des places qui
a nous restent, sont dépourvues. Après la perte « d'une bataille , après une déroute, tout tomberoit ce comme un château de cartes. 11 ne s'agit point de ce-ces pertes de petites batailles du temps passé : ce c'étoit une armée de vingt mille hommes, qui en (c perdoit cinq ou six ; le royaume étoit alors plein « de noblesse guerrière et affectionnée, de peuples « riches , nombreux et zélés. Au contraire , vous a n'auriez plus d'armée , ni de ressourcées pour en «c rétablir, si une déroule vous arrivoit. L'ennemi ce entreroit en France avec cent mille hommes, qui (C en feroient la conquête et le pillage : ce seroit une ce invasion de Barbares. Paris est à trente-six lieues a de l'armée ennemie ; cette ville est devenue elle (C seule tout le royaume ; ep ta prenant, les ennemis ce prendroient toutes les richesses de toutes les proce vinces. Ils tireroient par violence tout l'argent des a financiers, que le Roi ne peut en tirer par crédit, ce Tout le dedans du royaume est épuisé , au désesa poir , et plein de religion naires , qui lèveroient
LIVUE SEPTIÈME. HnS
« alors la tête Je crois qu'on peut , en dispu-
« tant le terrain j éviter cette bataille décisive , couc vrir les places qui nous restent, et lasser les enne- « mis. Mais cette manière de faire le cunctateury «c qui vaut inGniment mieux qu'une bataille très- « hasardeuse pour l'État , demande de bonnes têtes a et des mesures difficiles. »
C'étoit la considération d'un si grand péril, qui effrayoit justement Fénelon. Instruit des dispositions de l'armée, et éclairé par les avis des principaux officiers, il sut se pénétrer de tout ce qu'il y avoit à craindre ou à espérer dans une position aussi alarmante. Après avoir fait usage de tout ce que la sagacité de son esprit et sa longue connoissance des hommes pouvoient lui donner de lumières, pour discerner, séparer et écarter, dans l'examen de leurs opinions, tout ce que la passion , l'intérêt ou la prévention pouvoient avoir ajouté à la vérité des faits , et à l'état réel des choses ;, il crut s'être assez éclairé pour se former un jugement exact et impartial. Ce fut l'objet d'un Mémoire ^ qu'il fit passer au duc de Clievreuse, et que nous avons encore, écrit de la main de Fénelon; il étoit destiné au duc de Beauvilliers, et devoit servir à diriger son opinion dans le conseil, sur le plan de la campagne. ^
En lisant ce Mémoire , on sera peut-être étonné Jugemenu de la sévérité avec laquelle Fénelon s'exprime sur *"^*"h***^ le maréchal de Yillars; mais les défauts qu'il lui et sur quelques
ij^ jy^ ,5 aulres généraux.
9)6 HISTOIRE P£ FiSMLON.
reproche lui étoieat reprochés alors par tous se$ coatemporaios (i); et on observera que Fénelon apportoit si peu de prévention dans sa manière de penser à cet égard| qu'en parlant avec la plus grande franchise de tout ce que Ton avoit à redouter de quelques-unç de nos généraux, il convenoit en même temps qu'on seroit peut-être fort embarrassé d'en trouver de meilleurs. Ce ne fut que l'année suivante, (171a) que le maréchal de Villa rs, en sauvant la France à Denain , s'éleva lui-même à un tel degré de gloire , que ses censeurs furent condamnés à se taire devant sa fortune.
ce M. le maréchal de Yillars , dit Fénelon (a) , a « de l'ouverture d'esprit , de la facilité pour conia prendre certaines choses , avec une sorte de talent a pour parler noblement, quand sa vivacité ne le « mène pas trop loin. Il a de la valeur et de la (£ bonne volonté ; il n'est point méchant ; il est sans a façon y et commode dans I4 société ; mais il est lé-
(1 ) Voyez , à l'appui do ce fait , la lettre déjà citée de Fénelon au duc de Chevreuse, du 19 septembre 17 11. [Corresp, t. 1^^', p. 507.) Au reste, les défauts que Fénelon reproche au maréchal de Yiliars lui sont reprochés beaucoup plus durement par le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires, (Voyez eu particulier t. VI, p. aoo, etc.) L'article Fillars, dans la Biographie universelle y peut servir à corriger ce qu'il j a d'excessif dans ces reproches. (Édit.)
(a) Mémoire sur la campa^ cfe 17 1 a. [Œuf^res de Fénc hn; t. XXII, p. 556 , etc.)
« ger, vain , sans application suivie , et sa tâte n'est a pas assez forte pour conduire une si grande a guerre. Il fait des fautes ; et quand il se trouve « pressé, il rejette, dit-on , sur les gens qui ont exé- « eu té ses ordres , le tort qu'il a lui seul« Les lieu- « tenants généraux sont persuadés qu'il ne sait pas « bien décider, qu'il craint de décider mal, et qu'il c ne veut jamais faire oue des décisions vagues , < pour avoir toujours de quoi se justifier à leurs dé- (( peus. Ce préjugé les rend timides; personne n'ose a rien prendre sur soi ; chacun ne songe qu'à se « mettre en sûreté; le service en souffre beaucoup « en toute occasion : c'est ce qui doit faire craindre « une bataille.
(( M. le maréchal de Villars fait beaucoup plus « de fautes en paroles qu'en actions, Il est vain; il « paroit mépriser les lieutenants généraux ; il ne les « écoute pas; il fait entendre qu'ils ont toujours « peur, et qu'ils ne savent rien. Il se croit invincitf ble quand il a le moindre avantage , et il devient « doux comme un mouton dès qu'il se trouve em*^ « barrasse.
« Il ne sait pas même discerner et conduire les
« hommes. Il est trop léger, inégal et sans conseil ;
« il ne connoît ni la cour ni l'année; il n'a que des
« lueurs d'esprit ; il fait presque toujours trop ou
« trop peu ; il ne se possède pas assez. Une guerre
« difScile, où la France est en péril, demanderoit
aaS HISTOIRE DE FÉKELON.
« une plus forte tête; mais où est-elle? Si M. le « maréchal de Yillars demeure à la tête de l'armée, «r il est capital de le modérer en secret^ et de l'autocc riser en public. 11 faut lui donner un conseil, et a lui faire honneur de tout au dehors.
a Plusieurs personnes tâchent de le décréditer, a dans l'espérance, ou d'avoir sa place, ou d'y faire a mettre un de leurs amis ; presque tous sont très- (c incapables de porter un fardeau si accablant. Ces <c cabales sont dangereuses.
ce M. d'Albergotti a de l'expérience, de la valeur « et du sens; il est exact, laborieux, capable de « prendre une grande autorité; il sait s'insinuer, et n mener des desseins pour parvenir à son but. Mais « il est dur, hautain , trop peu honorable dans sa s dépense, obscur dans ses avis. S'il commandoit, c( tous les autres lieutenants généraux seraient au (c désespoir; il prendroit même, dit-on, des partis a bizarres, et feroit des fautes très-dangereuses. Il a est haï; il passe pour faux. Je ne sais ce qui en est, fc et je n'en juge point ; mais cette réputation dans « un général d armée nuiroit infiniment aux affaires tf dans des temps difficiles.
ce II y a plusieurs bons lieutenants généraux, 0 dont un général plus régulier que le maréchal de ff Yillars, pourroit faire beaucoup plus d'usage qu'il et n'en fait: mais il me semble qu'on n'en voit auec cun qu'on pût mettre en sa place.
IJVHE SEPTIKMF. 2^Q
« Il ue m'appartient pas de raisonner sur la guerre, « et je n'ai garde de tomber dans ce ridicule; mais « j'exposerai simplement , qu'après avoir écouté « tous les discours de part et d'autre, je suis tenté « de croire que M. le maréchal de Yillars, qui peut « avoir fait d'autres fautes, n'a point eu tort dans « la dernière affaire de Bourlon
« J'avoue néanmoins que la prise de Bouchain (i ) a change notre frontière, dérange le système de la « guerre, et donne à l'ennemi de quoi nous surpren- « dre plus facilement. J'avoue qu'en évitant toujours « les batailles , on décourage les troupes , on avilit « la nation, on rend la paix plus difficile. J'avoue « qu'on donne à la longue un avantage infini à l'ente nemi, eu reculant toujours, et en lui laissant oser a tout ce qu'il lui plaît. Il hasarde prudemment « des choses qui sont en elles-mêmes très-impru- « dentés. A la longue il vous acculera, et achè- « vera de percer la frontière , pour entrer en « France.
« Mais c'est un triste état, que celui de n'avoir « plus, entre l'abîme et vous, qu'une seule perte à « faire : c'est celle de votre armée; perdez-la dans « une déroute, il ne vous restera plus aucune reste source. Vos places seules ne sont rien ; voui
(i) Bouchain venoit d'être pris parles etinemis» le i3 septembre 171 1.
a3o HISTOIRE DE FENELON.
« n'avez plus au dedans ni peuple aguerri , ni « noblesse en état de montrer la tête. Si votre « armée étoit perdue, vous n'auriez plus de quoi « la réparer ; vous ne pourriez qu'en ramasser les M débris^ qui ne sauroient défendre te dedans, où « tout est ouvert. Une grande armée victorieuse « pénétreroit et subsisteroit partout. Alors, vous « n'auriez ni le temps ni les forces d'attendre une (c négociation de paix, à aucune condition. C'est, (c ce me semble, ce qu'il faut bien considérer, pour « se mesurer sur son vrai besoin, soit pour les en- (c treprises de guerre, soit pour les conditions de « paix.
« Je crains de me tromper ; mais j'avoue que , « sans avoir peur, je souhaite, par un vrai zèle, a qu'on ne diminue en rien le désir d'acheter c< chèrement la paix, pourvu que ce soit une paix (C réelle. ... Si, par malheur, la paix ne se faisoit pas a l'hiver prochain, il faudroit que monseigneur le « Daupliin (le duc de Bourgogne) vînt comman- « der l'armée, ayant sous lui MM. les maréchaux « d'Harcourt et de Berwick, etc. Mais il seroit ie capital que ce jeune prince, après s'être assuré « d'un conseil bien sage, prît l'autorité nécessaire <f pour décider. Voilà mes foibles pensées. Je ne « fais que bégayer; mais qu'importe? Je veux bien fc paroître parler mal h propos par un excès de « zèle. »