LIVRE SEPTIÈME. làS
de donner le précis, qu'une maladie terrible, imprévue, inexplicable, enleva, dans le court espace de quelques jours, le duc et la duchesse de Bourgogne, et le duc de Bretagne leur fils aîné (i). On auroit pu croire , avant les événements dont nous avons été nous-mêmes témoins , que jamais une plus grande catastrophe n'avoit porté le deuil dans le palais des rois.
Ainsi périt à la fleur de son âge (a) un prince dont la mort fit couler les larmes de la France , et dont le nom n'est encore prononcé, après un siècle entier, qu'avec l'expression de la douleur, de l'amour, et de la vénération.
fi Quel amour du bien, s'écrie à ce sujet le duc ff de Saint-Simon (3)! quel dépouillement de soi- « même ! quelles recherches ! quels fruits ! quelle « pureté d'objets! oserai-je le dire, quel reflet c de la Divinité dans cette âme candide , simple, « forte, qui, autant qu'il est donné à l'homme icic bas , en avoit conservé l'image ! . . . Grand Dieu ! «r quel spectacle vous donnâtes en lui ! et que n'est-il « permis encore d'en révéler des parties si secrètes « et si sublimes, qu'il n'y a que vous qui puissiez les
(i) La duchesse de Bourgogne mourut le za février; le duc de Bourgogne, le 18 février; et le duc de Bretagne, le S mars 171a.
(a) Le duc de Bourgogne n*avoit que vingt-oeuf ans.
(3) Mémoires de Saint-Simon; t. XYIII, p. 219 et 229, etc. T. IV. 17
a 58 HISTOIRE D« FiSTELON.
« donner et en connoiti*e tout le prix ! Quelle imi- « tation de Jésus-Christ sur la croix! on ne dit pas « seulement à l'égard de la mort et des souffrances ; « elle s'éleva bien au-dessus. Quel surcroit de détail chementiquds vifs élans d'actions de grâces, d'être « préservé du sceptre et du compte qu'il en faut « rendre! quelle soumission , et combien parfaite! a quel ardent amour de Dieu ! quel perçant regard « sur son néant et ses péchés! quelle magnifique « idée de l'infinie miséricorde! quelle religieuse et « humble crainte ! quelle tempérée confiance ! quelle « sage paix ! quelles lectures ! quelles prières conti- (( nuelles! quel ardent désir des derniers sacrements ! « quel profond recueillement! quelle invincible pace tience! quelle douceur! quelle constante bonté « pour tout ce qui l'approche ! quelle charité pure, (c qui le pressoit d'aller à Dieu ! La France enfin m tomba sous ce dernier châtiment; Dieu lui montra tt un prince qu'elle ne méritoit pas. La terre n'en « étoit pas digne ; il étoit mûr déjà pour la faîen"a heureuse éternité. »
Tels sont les accents lamentables que le désespoir et la douleur arrachoient à un homme du monde, témoin de ce triste événement; c'étoit dans la solitude , dans ces papiers , uniques et secrets dépositaires de ses sentiments et de ses regrets, que le duc de Saint-Simon cherchoit à soulager son Auie oppressée, en peignant le duc de Bourgogne sous des
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traits si pnrs et si attachants. Toilâ 0e que pensoit de ce prince un homme connu par son inflexible rigidité y et qui craignoit tellement de flatter, que souvent il ëtoit injuste.
On doit nous pardonner de nous être étendu avec un intérêt doulonreux sur ce triste sujet. La vie et la mort du duc de Bourgogne ont été la vie et fa mort de Fénelon. ^^
Les mêmes lettres qm apprirent à Féndon que Tristes pressent madame la duchesse de Bourgogne n'étoit plus, Fuî jj*^"? apprenoient que la vie du jeune prince lui-même à ce sujet: étoit menacée. 11 paroit que, dès le premier moment, "^ waimes et
* * ^ * ^ ses espérances.
Fénelon prévit qu'on avoit tout à craindre ; il connoissoit cette âme passionnée , ce cœur profondément sensible, ce caractère mélancolique, inaccessible anx vaines distractions d'un monde qull méprisoit, et qui ne trouvoit de charme et de consolation que dans le funeste plaisir de se nourrir de sa douleur.
Fénelon laisse percer sa vive inquiétude dans cette lettre si courte (i) : « Ce qui m'afïKge le phis « est la maladie de M. le Dauphin, fljr a déjà quel- « que temps que je crains pour lui un sort funeste, c Si Dieu n'est plus en fureur contre la France , il « reviendra ; mais si la fureur de Dieu n'est point c apaisée y Ujr a tout à craindre pour sa vie. Je
(i) Lettre de Fénelon, i5 février 171a. (Corresp. t. III, p. 487.)
a6o HISTOIRE DE FiȣLON.
a ne puis rien demander; je tremble sans qu'il me
« soit permis de prier. Mandez-moi la suite de sa
ce maladie; vous savez comme je m*y intéresse.
ce Hélas ! hélas ! Seigneur, regardez-nous en pitié, m
Quelques symptômes un peu moins alarmants
firent descendre une lueur d'espérance dans le cœur
de Fénelon. « Je commence à espérer, écri voit-il
« le 16 février (i), que M. le Dauphin ne mourra
(c point ; mais il me reste au fond du cœur une se-
« crête appréhension que Dieu ne soit pas apaisé
a contre la France. Il y a longtemps qu'il frappe,
a comme dit le prophète, et sa fureur n'est point
^ (S apaisée. >i
Consolations Le duc de Chevreuse, trop porté à se flatter, par
igieuses pour ^^^^^ sorte de confiance que des demi-connoissances
Je jeune prince, »■
accablé en médecine inspirent quelquefois aux gens du ^ * r^** . monde , avoit achevé de rassurer son ami sur l'état
de son épouse. '
du jeune prince (2). À cet espoir consolant , Fénelon renaît lui-même à la vie; et dans Tenchantement d'une si douce illusion, il s'occupe avec une sollicitude paternelle à yerser dans le cœur du duc de
(1) Corresp, tom. Ill, p. 488.
(a) « M. de Chevreuse, toujours tranquille, toujours es- «pérant, toujours voyant tout en beau, essaya de nous « prouver, par ses raisonnements de physique et de méde- « cine, qu'il y avoit plus à espérer qu'à craindre, avec une « tranquillité qui m'excéda. » {Mém» de Saint-Simon; t.XYIIf, p. 209.)