LIVRE HUITIÈME. SoQ
leurs auteurs, lorsque notre langue aura cessé d*être en usage. C'est à ce sujet qu'il observe, avec raison, combien nous devons regretter de n'avoir point de dictionnaires grecs et latins, faits par les anciens mêmes.
On voit, dès ce début, combien Fénelon désiroit que l'Académie ne se renfermât point dans un sujet aussi circonscrit et aussi variable qu'un dictionnaire ; et il l'invite à joindre au Dictionnaire, une G ramniaire française^ pour faire remarquer les règles, les exceptions, les étymologies, les sens figurés, Tartifice de toute la langue, et ses variations.
Fénelon propose également à l'Académie de joindre à la Grammaire y une Rhétorique; mais il observe qu'on doit bien moins traiter cette rhétorique, sous la forme d'un système sec et aride de préceptes arbitraires, que sous celle d'un recueil qui rassembleroit tous les plus beaux préceptes d'Aristote, de Cicéron, de Quintilien, de Lucien , de Longin , avec les textes mêmes de ces auteurs. Ces textes formeroient les principaux ornements de cette rhétorique , et offriroient les plus beaux modèles de l'éloquence; a en ne prenant que la fleur la plus « pure de l'antiquité , on feroit un ouvrage court, a exquis et délicieux. »
Mais il ne se borne pas à inviter l'Académie françoise à faife entrer, dans le plan de ses travaux, le projet d'une Gmmmaire et d'une Rhétorique; il
Grammaire f Bhéloriqtte el Poétique.
3lO HISTOIRK PB FilTELOir.
désire quelle s'occupe également du projet d'une Poétique et d'un Traité sur C Histoire.
La partie de cette lettre qui concerne la Poétique^ est peut-être un des morceaux les plus agréables de la littérature Françoise , et les plus propres à former le goût des jeunes gens. On y observe avec une surprise mêlée d'admiration, combien Fénelon, déjà parvenu à un âge assez avancé, et presque uniquement occupé, depuis trente ans, des études les plus graves de la religion , et des questions les plus épineuses de la théologie, étoit encore rempli de ce goût si pur de la littérature grecque et latine, qui répand tant de charmes sur tous ses écrits, et donne tant de grâce à toutes ses expressions. Il mêle à chacune de ses réflexions sur la poésie, quelques vers de Virgile et d'Horace ; et jamais on n'en a fait peut-être, dans un ouvrage aussi court, un choix plus heureux et plus abondant. Ce qui frappe surtout , dans ces fragments de Virgile et d'Horace, si bien assortis à son sujet, c'est qu'ils respirent cette sensibilité, qui étoit l'impression dominante de son âme et de toutes ses affections; c'est toujours son attrait pour les plaisirs purs et innocents de la campagne, et pour le bonheur d'une condition privée; c'est toujours la simplicité des mœurs antiques, qu'il fait contraster avec les orages des cours et le tumulte insensé des villes. On ne peut même s'empêcher de sourire de l'aimable dépit avec lequel il dit anathème à ceux
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qui ne sentent point le eharme de ces vers de Virgile :
Fortunale seoex, bici iater lluiliina nota Et foDtes sacros, frigus captabîs epacam (i}«
On voit que Fénelon ne pouvoit ft voir bonne opi» nion des cœurs froids et glacés, que le spectacle de U nature, dans sa pureté , sa fratcheur et son inno* cence , laisse insensibles à ces délicieuses émotions. T^a complaisance avec laquelle il cite sans cesse Vir*gile, annonce combien il étoit pénétré de la perfec* tion initnitable d'un auteur avec lequel il avolt tant de conformité, par le goût, l'âme et le Garactère(Q).
Fénelon propose enfin à l'Académie Françoise^ un Bistoire, projet qui seul auroit pu occuper dignement une compagnie composée de tant d'hommes distingués, celui d'un Traité sur [Histoire.
« Il y a très-peu d^historiens, selon lui, qui soient « exempts de grands défauts. L'histoire est néan* a moins très4mportante ; c'est elle qui nous montre a les grands exemples, qui fait servir les ^nces mômes or des méchants à l'instruction des bons, qui dé* « brouille les origines, et qui explique par quel che^
(i) yirgil. Bttcol, £c]og. I, v. 53 et 54.
(a) A Tappai de quel<]ues observations de Fénelon » dans la partie de cette lettre qui concerne la Poétique , on ne lira pas sans intérêt le jugement qu*il porte , dans un de ses opuscules y sur un poète de son temps ^ que nous croyons être J. B. Roluss«au. (Œuvres; t. XXI, p. sB6.) (Édit.)
3ia HISTOIRE DE EÈJXELON.
«min les peuples ont passé, d'une forme de gouver- « nement à une autre. Le bon historien n'est d'auc( cun temps, ni d'aucun pays; quoiqu'il aime sa a patrie, il ne la flatte jamais en rien. U évite éga- « lement le panégyrique et les satires; il ne mérite « d'être cru, qu'autant qu'il se borne à dire, sans « flatterie et sans malignité, le bien et le mal .... « La principale perfection d'une histoire consiste «( dans Tordre et dans l'arrangement. Pour para venir à ce bel ordre, l'historien doit embrasser et <c posséder toute son histoire; il doit la voir toute
fi entière, comme d'une seule vue L'historien
a qui a un vrai génie, choisit, sur vingt endroits, te celui où un fait sera mieux placé , pour répandre « la lumière sur tous les autres. Souvent un fait a montré par avance de loin, débrouille tout ce qu'il « prépare. Souvent un autre fait sera mieux dans (c son jour, étant mis en arrière ; en se présentant a plus tard, il viendra plus à propos pour faire naître a d'autres événements. Une circonstance bien choitt sie, un mot bien rapporté, un geste qui a rapport au «c génie ou à l'humeur d'un homme, est un trait ori- « ginal et précieux dans l'histoire ; il vous met de- (c vant les yeux cet homme tout entier. C'est ce que (c Plutarque et Suétone ont fait parfaitement. C'est (c ce qu'on trouve avec plaisir dans le cardinal d'Osa sat; vous croyez voir Clément YIIl qui lui parle, a tantôt à cœur ouvert , et tantôt avec réserve. »