‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 89 sur 157 · LIVRE HUITIÈME. 3l · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME. 3l

lOn ne sait ce qu'on^doit admirer davantage Mérite

dans cette lettre, ou la modestie avec laquelle Féne- ^^^^^

Ion propose ses idées à l'Académie , ou ses vues pro- Combien

fondes et étendues sur toutes les branches de la lit- ^^^^^ ^^^\

peu empresse

térature. ce Aucune lecture plus courte, dit un écri- à écrire

« vain distingué de nos jours, ne présente un choix ^^ '* jpvhXic.

ff plus riche et plus heureux de souvenirs et

« d'exemples. Fénelon les cite avec éloquence ,

ff parce qu'ils sortent de son âme encore plus que

a de sa mémoire. On voit que l'antiquité lui échappe

a de toutes parts. Mais, parmi tant de beautés, il

a revient à celles qui sont les plus douces, les plus

« naturelles, les plus naïves ; et alors, pour expri-

« mer ce qu'il éprouve, il a des paroles d'une grâce

« inimitable (f). »

^ En lisant cet écrit, qui, malgré sa brièveté, suppose une connoissance si approfondie de tous les chefs-d'œuvre de la littérature ancienne et moderne, on seroit tenté de croire que Fénelon avoit consacré la plus grande partie de sa vie aux études littéraires qui sembioieut être l'élément naturel de sa brillante imagination. Toutefois il est certain que ce genre de travail ne fut jamais pour lui qu'une

(i) Bîogr. unw^ art. Fénelon. Cet article a pour auteur M. Villemain. L'auteur des Trois Siècles littéraires (article Fénelon) ne fait pas un moindre éloge de la Lettre à l'Académie française , Voyez aussi de TéXelz , Jugements hist. et iitt. p. 53 et a45. (Éoit.)

3l4 HISTOIRB DB FÉNRLON.

occupation tout à fait accessoire^ et subordonnée aux devoirs importants des divers emplois qu'il eUt successivement à remplir. La haute idée qu'il eut toujours du caractère sacré dont il étoit revêtu^ lui permettoit à peine de dérober quelques moments aux fonctions de son ministère, pour se livrer h la composition des écrits qui ont porté si haut sa gloire littéraire. Il est même assez remarquable que ce grand homme, dont les ouvrages feront longtemps le charme de la postérité, n'avoit aucun empressement à écrire pour le public, et ne le fit jamais que par devoir et par nécessité. On a vu que, pendant la controverse du quiétisme, il avoit longtemps résisté aux instances de ses amis, qui le pressoient de faire imprimer ses défenses, et qu'il avoit enfin cédé malgré lui à la volonté de ses juges et à l'exemple de ses adversaires. Le seul devoir de son ministère l'engagea dans la controvei*se du jansénisme, et dans la composition des nombreux écrits qu'il a publiés sur cette matière. Un copiste infi-^ dèle révéla au public le secret du Télémaque. Ij Examen de conscience sur les devoirs de la Royauté n'étoit point destiné à voir le jour. Le traité De V existence et des attributs de Dieu fut publié à l'insu de son auteur, qui ne prit même pas la peine d'y mettre la dernière main. Ses /)/Vilogues sur F Éloquence de la chaire j ouvrage de sa première jeunesse, étoient oubliés de lui-même, et

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n'ont ëtë iftnprittiés qu'après sa mort. Quelques copies informes de ses Dialogues des Morts et de ses Fables avoient circulé dans le public à sou insu^ et sans qu'il daignât seulement eu corriger l'inexactitude et l'imperfection. Ses Lettres sur la Métaphy^ sique et la Religion étoient le fruit d'une corres^ pondance particulière avec le duc d'Orléans, depuis régent. Ses Lettres spirituelles n'étoient adressées qu'à la conscience de ceux qui ayoient recours à sa piété et à ses lumières, et ne furent recueillies que longtemps après sa mort. Sa Lettre à C Académie françoise étoit une réponse indispensable à une compagnie qui l'interrogeoit par l'organe de son chef. On ne parle point de son traité De Véducation des JilleSy qui n'avoit été écrit que pour la duchesse de Beauvilliers, ni de son traité Du mi^ nistère des Pasteurs^ ouvrage de circonstance, et qu'il avoit cru pouvoir être de quelque utilité aux missionnaires des provinces protestantes. En un mot, Fénelon ambitionnoit si peu la gloire d'écrivain, que, sans la piété religieuse de sa famille, qui a recueilli ses différents écrits, et sans l'heureuse infidélité à laquelle on a dû le Télémaque^ la postérité auroit été privée du plus grand nombre de ses ouvrages (i).

(i) Les détails que nous donnons ici, sur les principaux écrits de Fcoelon , étoient renvoyés, dans les précédentes

sur les anciens et les modernes.

3l6 HISTOIRE DE FÉtTELON.

11 est sans doute à regretter que F Académie frauçoise n'ait pas suivi le plan si sage et si utile , que Fénelon ne lui proposoit qu'en obéissant à son invitation. Toutes les parties de ce plan se renfermoient dans le cercle naturel des occupations et des connoissances d'une compagnie littéraire, telle que l'Académie françoise, et s'accordoient avec l'objet de son institution.

Dispute Mais le moment n'étoit pas favorable; cette com-

pagnie étoit alors divisée par une question de littérature; la dispute des anciens et des modernes commençoit à exciter une controverse très-vive et très-animée, parmi les gens de lettres. Les anciens et les modernes avoient pour partisans et pour adversaires les membres les plus distingués de l'Academie; et cette question assez frivole produisoit des écrits très-passionnés et des animosités réelles.

Les deux partis cherchoient également à s'appuyer du nom et du suffrage de Fénelon. 11 n'en épousa aucun ; il se borna à exposer avec impartialité ce qu'il pensoit à la gloire des emciens et des modernes^ sans dissimuler les justes reproches qu'on avoit le droit de faire aux uns et aux autres. Il termina même sa Lettre à V Acoxlémie française

éditions, à une note du livre IV (3^cdit. t. III, p. 49.) Ils nous ont paru assez intéressants, pour être placés ici, dans le corps de VHistoire,

LIVIIK HlilTiÈMK. Sl^

par des réflexions si justes et si sensibles^ qu'elles auroient dû rapprocher tous les partis, si Tesprit de parti pouvoit jamais eutendre le langage de la rai* son et de la vérité. Sa lettre étoit adressée directement à M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de TAcadéniie Françoise, et partisan exagéré des art" ciens. Il paroit qu'elle ne ramena point M. Dacier à cette admiration juste et raisonnable qu'il est permis d'avoir pour les grands génies de l'antiquité, sans la transformer en un culte aveugle et superstitieux.

Cette controverse littéraire ne faisoit encore que de naître, lorsque Fénelon écrivit sa lettre à l'Académie; il se flatta que La Motte, plus modéré par caractère que M. Dacier, entendroit plus facilement son langage et ses sentiments. La Motte faisoit profession d'avoir autant d'attachement pour la personne de' Fénelon, qu'il avoit d'estime pour un prélat aussi distingué dans la république des lettres par ses écrits, qu'il l'étoit dans l'Église par l'éclat de sa dignité et de ses vertus. Lorsqu'après la mort de Fénelon, La Motte fit imprimer le recueil de ses propres ouvrages, il crut leur donner plus de prix en y faisant entrer cette correspondance avec l'archevêque de Cambrai. Il déclare lui-même, dans l'^m qu'il plaça à la tête de cette correspondance, « qu'il aimoit à se faire honneur, devant le public, « de l'amitié d'un homme si respectable. »

3i8 Histoire de venelov.

Écrits phiioso- Dans le temps même où l'Académie Françoise P iqucs consultoit Fënelon sur des questions de littérature,

de Fenelon : ^ ^ * '

curiosité natu- un des princes les plus distingués par son esprit, et relie de Tcsprit p^^^ ^^ mélange de qualités brillantes et de vices

sur les questions honteux(i), le consultoit sur les questious les plus fondamentales importantes de la philosophie; car, dans ce siècle Sophie. extraordinaire, la philosophie avoit toujours un caractère religieux; et ceux mêmes que leurs passions invitoient à se soustraire au joug importun de la religion, se croyoient obligés de l'interroger et de l'entendre, avant que de la condamner.

Cette disposition universelle de tous les esprits n'auroit jamais permis, à cette époque, d'agiter une

question de philosophie, sans l'appuyer sur la base fondamentale de la croyance d'un Dieu. C'est aussi en ce sens, suivant l'observation d'un auteur moderne, ce que la religion entre dans toute bonne phia losophie ; et c'est par cette raison que la philosoa phie du siècle de Louis XIY fut souvent sublime; « si elle s'égara quelquefois, ce fut presque sans «c danger, et toujours sans scandale (2). »

Fénelon s'étoit occupé, dès sa première jeunesse, de cette véritable philosophie, appliquée à la religion, qui embrasse dans ses sublimes méditations

(i) Le duc d'Orléans.

(a) La Harpe, Cours </<; litL II" part, li v. II, chap. 3, secL I'^ (Édition de 1820, ia-ia; t. YIII, p. 393.)

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