‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 97 sur 157 · LIVRE HUJTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUJTIEME

« regards, peut vivre sans règle, au gré de son orff gueil et de ses passions. En faisant semblant d'éc lever Dieu de la sorte, on le dégrade ; car on en « fait un Dieu indifférent sûr le bien et sur le mal, « sur le vice et sur la vertu de ses créatures, sur « Tordre et le désordre du monde qu'il a formé

« Mais comparez ces deux plans, dont l'un nous «c présente un Dieu sage, bon, vigilant, qui arrange, « qui corrige, qui récompense, qui veut être connu, ff aimé, obéi; et dont l'autre nous pi*ésente un Dieu « insensible à notre conduite, qui n'est touché ni « de la vertu, ni du vice, ni de la raison suivie, ni « de la raison violée par ses créatures ; qui aban- « donne l'homme au gré de son orgueil insensé et « de tous ses désirs brutaux; qui le néglige après « l'avoir fait, et qui ne se soucie d'en être connu ni c aimé, quoiqu'il lui ait donné une intelligence •t pour le connoître et une âme pour l'aimer. Com- « parez ces deux plans, dans le calme de la raison, « dans le silence des passions, dans un sentiment de a vertu et de bonne foi ; et je vous défie de ne pas 9i préférer le premier au second, m

C'est avec la même clarté d'idées, et la même immortuiité simplicité de langage, que Féuelon traite la ques- * *' tion de \ immortalité de Vdmc ( i ). « Il est vrai que « l'âme n'a point une existence nécessaire. Dieu

(x) II* Lettr, sur la Religion , cliap. a.

T. IV. aa

338 HISTOIRE 0K FÉNELQN.

a n'auroit besoin d'aucuqe action pour l'anéantir ; « il q'anroit qu'à cesser un moment l'action pr « laquelle il contioue sa création en chaque mo^ « ment, pour replonger l'âme d^ns l'abîme du néant,

^ d'où il l'a tirée«

« Mais il s'agit de savoir si l'âme a en soi des <« causes naturelles de destruction, qui fassent finir tf son existence après un certain temps , et si on « peMt démontrer philosophiquement que l'âme n'a ce point en soi de telles causes. £n voici la preuve « négative (l). Dès qu'on a supposé la distinction « très-réelle de l'âme et du corps, on est tout ce étonné de leur union; et ce n'est que par la seule « puissance de Dieu , qu'on peut concevoir coince ment il a pu unir et faire opérer de concert ces c( deux natures si dissemblables. Les corps ae pen- <K sent point; les âmes ne sont ni divisibles, ni ce étendues, ni figurées, ni revêtues des propriétés ce corporelles.... La distinction réelle et l'entière ce dissemblance de nature de ces deux, êtres étant ce ainsi établie, on ne doit nullement s'étonner que ex leur union, qui ne consiste que dans une esp^e

(i) Pour comprendre la force des raisoDineoieDts de Fénelon sur ce point, il faut remarquer x[ue le duc d^Orléans, à qui cette lettre est adressée, reconnoîssoit Vexistence de tdme et sa distinction d'açee le corps. Ses doi»les, en cette matière, a voient uniquement pour objet Vimmortaiité de Vâme. (Édit.)

UVKE HUlTlàMJE. î^g

a de concert ou de rapport mutuel entre les pen-

a sées de Tun et les mouvements de lautre, puisse

< cesser sans qu'aucun de ces deux êtres cesse

a dexister. Il faut au contraire s'étonner de ce

(c que deux êtres, de nature si dissemblable, peuvent

« demeurer quelque temps dans ce concert d'opëra-

« tions. A quel propos coocluroit-on que l'un de

« ces deux êtres seroit anéanti, dès que leur union,

ff qui leur est si peu naturelle, viendroit à cesser?

« Représentons-nous deux corps absolument de

« même nature; séparez-les ; vous ne détruisez ni

« l'un ni l'autre. Bien plus, l'existence de l'un ne

« peut jamais prouver l'existence de l'autre ; et l'a*

« néantissement de l'autre ne peut jamais prouver

« l'anéantissement du premier. Quoiqu'on les sup-

« pose semblables en tout, leur distinction réelle

« sufEt pour démontrer qu'ils ne sont jamais, l'un à

« lautre, une cause d'existence ou d'aiiéantisse-

« nient... • Que si Ton doit raisonner ainsi de deux

« corps qu'on sépare, et qui sont entièrement de

« même nature, 'à combien plus forte raison doit'-on

« raisonner de même d'un esprit et d'tm corps dont

« l'union u'a rien de naturel, tant leurs natures

« sont dissemblables en tout.... ?

« On pourroit dire que l'âme, n'étant créée que

8 pour être unie avec le corps, elle est tellement

« bornée à cette société, que son existence em-

« pruntée cesse , dès que sa société avec le corps

34o HISTOIRE DK FENELON.

<i finit. — Mais c'est parler sans pi*euve| et en IVir, ff que de supposer que Tâme n'est créée qu'avec ce une existence entièrement bornée au temps de sa

« société avec le corps De quel droit le suppose-

«< t-on, au lieu de le prouver? On sait, et tous les cr philosophes conviennent que l'existence du corps « n'est point bornée à la durée de sa société avec « l'àme. Après que la mort a rompu cette société, « le coi*ps existe encore, jusque dans les moindres

V parcelles. On voit seulement deux choses. L'une ff est que le corps se divise et se dérange; c'est ce ce qui ne peut arriver à l'âme, qui est simple, indice visible et sans arrangement. L'autre, est que le « corps ne se meut plus avec dépendance des pence sées de l'âme. Ne faut-il pas en conclure, que ce l'âme continue à exister de soft côté, et qu'elle

V commence alors à penser indépendamment des ce opérations du corps? I/opération suit l'être, ce comme tous les philosophes en conviennent; la ce nature de l'âme et celle du corps sont indépence dantes l'une de l'autre, tant en nature qu'en ce opération. La (in de leur société passagère les ce laisse opérer librement, chacun selon sa nature, ce qui n'a aucun rapport avec celle de l'autre. Ence fin, il ne s'agit que de savoir si Dieu, qui est le ce maître d'anéantir l'âme de l'homme, ou de contite nuer sans fin son existence, a voulu cet anéantis- (( sèment ou cette conservation. Il n'y a nulle ap-

LIVEE HUITIEME. 3:^1

c pai*ence de croire qu'il veuille anéantir les âmes, «r lui qui n'anéantit pas le moindre atome dans Tu-

« nivers Il faut néanmoins avouer que nous de-

c vrions croire cet anéantissement si extraordinaire « et si difficile à comprendre, supposé que Dieu lui-

tf même nous Tapprit par sa parole

« Mais nous produisons un livre qui porte toutes « les marques de divinité, puisque c'est lui qui f nous a appris à connoitre et à aimer souveraine- K ment le vrai Dieu. C'est dans ce livre que Dieu « parle si bien en Dieu, quand il dit : Je suis celui « qui est{^i). Nul autre livre n'a peint Dieu d'une

« manière digne de lui Le livre que nous avons

« en main, après avoir montré Dieu tel qu'il est, « nous enseigne le seul culte digne de lui. Il ne s'a- « git point de l'apaiser par le sang des victimes ; il « Faut l'aimer plus que soi-même ; il faut se reuon- « cer pour lui, et préférer sa volonté à la nôtre ; il ■ faut que son amour opère en nous toutes les ver^

ff tus, et n'y souffre aucun vice Il n'y a sur la

« terre qu'un seul Tivre original, qui fasse consister « la religion à aimer Dieu plus que soi, et a se re« « noncer pour lui. Les autres, qui répètent cette

« grande vérité, l'ont tirée de celui-ci Le livre

« qui a fait connoitre ainsi au monde la grandeur « de Dieu, la misère de l'homn^e, et un culte fondé ff sur l'amour, ne peut être que divin. Ou il n'y a

(i) Exod. m, 14.

34sà HISTOIRE DB F^KBLON.

a aucune religion, ou celle-là est la seule vérita-

tf ble Ce livre a fait tout ce qu il dit : il a changé

a la face du inonde ; il a peuplé les déserts de soli-* « taireSy qui ont été des anges dans des corps mor- « tels ; il a fait fleurir, jusque dans le inonde le plus « impie et le plus corrompu, les vertus les plus pé-

oc nibles et les plus aimables Un tel livre doit

<( être cru comme s'il étoit descendu du ciel sur la « terre. C'est ce livre où Dieu nous déclare une vé* a rite déjà si vraisemblable par elle-même. Le « même Dieu tout bon et tout-puissant, qui pour- « roit seul nous ôter la vie éternelle, nous la pro* « met ; c'est par l'attente de cette vie sans fin , qu'il cr a appris à tant de martyrs à mépriser la vie flc courte, fragile et misérable de leurs corps. N'est- (K il pas naturel que Dieu, qui éprouve dans cette a courte vie chaque homme pour le vice et pour la « vertu, et qui laisse souvent les impies achever a leur cours dans la prospérité, pendant que les ff justes vivent et meurent dans le mépris et dans la « douleur, réserve à une autre vie le châtiment des « uns et la récompense des autres ? C'est ce que ce a livre divin nous enseigne. Merveilleuse et conso* a lante conformité entre les oracles de l'Écriture et a la vérité que nous portons empreinte au fond de (c nous-mêmes, d Libre arbitre. On cst étonné de voir que le duc d'Orléans ait

eu besoin de consulter Fénelon sur Texistence du

LlVti£ tttllTlÈMt. 343

libre arbitre. Ce prince, qui dffroit en effet un exemple déplorable de la servitude humiliante à la* quelle on est condamné, lorsqu'on se laisse dominer par ses passions, vouloit peut-être se faire illusion à lui-même, ou du moins excuser ses égarements^ en paroissant croire qU^il étoit entraîné par une espèce de fatalité^ ou par lascetidant d'une nature plus puissante que sa raison et sa yolonté.

La réponse de Fénelon ne dut pas lui permettre de conserver cet te pitoyable ressource des esprits qui cherchent à se tromper eux<-mêmes, et deë cœurs qui s'efforcent en vain d'étouffer leurs remords ( 1 ). (t II ne s'agit point, lui écrivdit Fénelon, d'exami^ « ner si Dieu n'auroit pas pu créer l'homme, sans « lui donner la liberté, et en le nécessitant à vouloir tt toujours le bien, comme ou suppose, dans le a christianisme , que les bienheureux dans le ciel c sont sans cesse nécessités à aimer Dieu* Qui ester ce qui peut douter que Dieu n'ait été le maître « absolu de créer d'abord les hommes dans cet « état, et de les y fixer à jamais?.... Mais ce qui « décide, est la conviction intime où nous sommes « sans cesse de notre liberté* Notre raison ne con- « siste que dans nos idées claires \ nous ne pouvons « que les consulter attentivement, pour conclure « qu'une proposition est vraie ou fausse; il ne

(1) II* Leur, sur la ReUgion, chap. 3.

344 HISTOIRE DE FiNELOlf.

a dépend pas de nous de croire que le oui est tt le non , et qu'un cercle est un triangle. D'où « vient qu'il nous est absolument impossible de « confondre ces choses? C'est que l'exercice de la c raison se réduit à consulter nos idées , et que « l'idée d'un cercle est absolument différente de a celle d'un triangle.... Raisonnez tant qu'il vous a plaira; je vous défie de former jamais aucun (( doute sérieux contre aucune de vos idées claires. « Vous ne jugez jamais d'aucune d'elles ; mais c'est a par elles que vous jugez; et elles sont la règle im- <x muable de tous vos jugements. Vous ne vous a trompez, qu'en ne les consultant pas avec assez ce d'exactitude. Si vous n'affirmiez que ce qu'elles tf présentent, si vous ne reniiez que ce qu'elles exa clucnt avec clarté, vous ne tomberiez jamais dans ff la moindre erreur ; vous suspendriez votre juge- « ment, dès que l'idée que vous consulteriez ne ce vous paroitroit pas assez claire; et vous ne vous ce rendriez jamais qu'à une clarté invincible... Ceux « qui rejettent spéculativement cette règle ne s'enc< tendent pas eux-mêmes, et suivent sans cesse par ce nécessité, (dans la pratique, ce qu'ils rejettent a dans la spéculation.

ce Le principe fondamental de toute raison étant ce posé, je soutiens que notre libre arbitre est une le de ces vérités dont tout homme qui n'extravague ce pas a une idée si claire, que l'évidence en est in-

LIVBB HUITIÈME. 34^

a vincible Tout homme sensë qui se consulte et

« quis'ëcoute, porte au dedans de soi une décision « invincible en faveur de sa liberté. Cette idée nous

< représente qu'un homme n'est coupable que

< quand il fait ce qu'il peut s'empêcher de faire , c c'est-à-dire, ce qu il fait par le choix de sa volonté, « sans y être déterminé inévitablement et invinci- « blement par quelque autre cause distinguée de sa « volonté

« Le doute ne sauroit être plus sincère et plus « sérieux sur la liberté, que sur l'existence des

«corps qui nous environnent Raisonnez tant

ff qu'il vous plaira sur vos idées claires, il faut ou ff les suivre sans crainte de se tromper, bu êti*e ab-

«solument Pyrrhonien Mais les Pyrrhoniens,

c comme on a eu raison de le dire, étoient une ff secte de menteurs, et non pas de philosophes ; ils « se vantoient de douter, quoiqu'il ne fût pas plus « en leur pouvoir, qu'en celui des autres hommes,

«de douter des vérités claires D'ailleurs, le

« doute universel est insoutenable. Quand même « nos idées claires devroient nous tromper, il est « inutile de délibérer pour savoir si nous les sui- « vrons, ou si nous ne les suivrons pas ; leur évi- « denceest invincible, elle entraîne notre jugement; « et si elles nous trompent, nous sommes dans une « nécessité invincible d'être trompés. En ce cas, « nous ne nous trompons pas nous-mêmes; c'est

346 HISTOIRE DE P^NKLON.

(( due puissance supërietil^e à la nôti^ qui nous

it trompe fet qui nous dévoue à Terreur Nous

« pouvons bien suspendre notre conclusion., quabd a ces idées sont obscures, et quand leur obscurité a nous laisse en suspens \ mais quand elleë sont « claires comme cette vérité, Deux et deux font « quatre^ le doute seroit, non un usage de la rai* (t son, mais un délire

« Au reste, il est assez inutile de raisonner et de (t disputer avec les hommes qui nient le libre arec bitre; il suffit de les mettre à l'épreuve dans les d plus communes occasions de la vie^ et où ils ont « un intérêt personnel, pour les confondre par euxd mêmes

« Otez cette liberté, toute la vie humaine est ren* a versée, et il n'y a plus aucune trace d'ordre dans (c la société. Si les hommes ne sont pad libres dans <f ce qu'ils font de bien et de mal, le bien n'est plus

a bien, et le mal n'est plus mal Otez la hberté;

« vous ne laissez sur la terre ni vice, ni vertu, ni « mérite. Les récompenses sont ridicules, et les châ- <t timents sont injustes et odieux. Chacun ne fait a que ce qu'il doit, puisqu'il agit selon la néces* ff site

« On demande comment est-ce que l'Être infini- <c ment parfait, qui tend toujours^ selon sa nature, ff à la plus haute perfection de son ouvrage, a pu tf créer des volontés libres, c'est-à-dire, laissées

LIVRB HU1TIBMB« 34^

a à leur propre choix , entre le bien et le mal , « entre Tordre et le dëftordre ? Pourquoi les aua roit-*il abandonnées à leur propre foiblesse, pré- 8 voyant que l'usage qu'elles en feroient ^ seroit a celui de se perdre^ et de dérégler tout l'ouvrage « divin ?

< Je réponds, i^ que ce qu'on veut nier est in« « contestable. D'un côté^ on avoue qu'il y a un être « infiniment parfait qui a créé les hommes ) d'un au* ff tre coté , la nature entière crie que nos volontés

«sont libres Si l'homme borné ne peut pas

« comprendre comment cette liberté, source de tout a désordre , peut s'accorder avec l'ordre suprême ff dans l'ouvrage de Dieu ^ il n'a qu'à croire humd blement ce qu'il n'entend pas. Quand même il ne a pourroit pas comprendre par sa raison une vérité « dont sa raison ne lui permet pus de douter, il fau- « droit regarder cette vérité comme tant d'autres de 7 l'ordre naturel, qu'on ne peut ni éclaircir, ni réa Yoquer en doute sérieux, comme ^ par exemple f « la vérité de la matière, qu'on ne peut supposer ni « composée d'atomes, ni divisible à l'infini, sans des «difficultés insurmontables

tf 2? 11 n'y a que Dieu seul qui puisse être infi- « niment parfait; rien ne peut être égal à lui; rien a ne peut même qu'être infiniment au-dessous de Cl lui. De là il faut conclure que, nonobstant sa « toute-puissance, il ne peut rien produire hors de

348 HISTOIRE DE FÉICELOM.

a lui, qui ne soit iofiaiment imparfait, c'est-à-dire, « infiniment inférieur à sa suprême perfection. Pour « concevoir ce que Dieu peut produire hors de lui, « il faut se le représenter comme voyant des degrés ff infinis de perfection au-dessous de la sienne. £d « quelque degré qu'il s'arrête , il en trouve d'infi- « nis, en remontant vers lui et en descendant au- « dessous de lui. Ainsi il ne peut fixer son ouvrage a à aucun degré, qu'il n'ait une infériorité infinie à

«son égard Il est vrai que Dieu auroit pu

« créer l'homme impeccable, bienheureux, et dans ce l'état des esprits célestes. En cet état, les hommes a auroient été, je l'avoue, plus parfaits et plus parce ticipants de l'ordre suprême. Mais l'objection ce qu'on fait resteroit toujours toute entière, puisce qu'il y a encore, au-dessus des esprits célestes qui <c sont bornés, des degrés infinis de perfection, en « remontant vers Dieu , dans lesquels le Ci'éateur

«( auroit pu créer des êtres supérieurs aux anges

a Si Dieu n'a pas fait l'homme plus parfait, en le a faisant impeccable, c'est qu'il ne l'a pas voulu; son « infinie perfection ne l'assujettit point à donner un « degré de perfection, sans qu'il y en ait d'autres « à l'infini au-dessus de ce degi*é nécessairement

(c limité par rapport à Dieu Chaque degré a un

ce ordre et une perfection relative, digne du Créa- « teur, quoique les degrés supérieur en aient da- « vantage. L'homme libi*e est bon en soi, conforme

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