‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 3)Chapitre 42 sur 111 · LIVRE TROISlkHE · texte numérisé non relu

LIVRE TROISlkHE

tenon à l'archevêque de Paris, du ncf juin 1698 ; ■ Le livre de M. de Meanx fait un grand fracas ici; « on ne parle d'autre chose. Les faits sont à la por- « tée de tout le inonde ; les folies de madame « Cuyon divertissent; le livre est court, vif et bien i fiiit : on se le prête, on se l'arrache, on le dë-

« vore ; il réveille la colère du Roi, sur ce que

a nous TavoDS laissé faire un tel archevêque; il I m'en fait de grands reproches ; il faut que toute « la peine de cette aflbire tombe sur inoi(i}. »

La cour étoit à Marly, lorsque Bossuet y vînt présenter lui-même au Roi, aux princes , à madame de Maintenon , et à tous les seigneurs qui s'y trouvoient, sa ReîtUion sur le qttiélisme (a). Madame de Maintenon vient de nous peindre l'enthousiasme général avec lequel elle fut accueillie; c'étoit le sujet de tous les entretiens du salon de Marly, et des allusions perfides ou piquantes des courtisans qui cherchoient à plaire aux heureux du, jour, ou qui s'abandonnoien^ au torrent qui les entrainoit. On doit bien croire que cette disposition fut un peu serondée par raffectation singulière que madame de Maintenon mit ù faii-e elle-même les honneurs du livrede l'évêque de Meaux. Il en étoit sans doute

(1) Lettres de madame de Maintenon , I. III, p. iiO'

(a) Voycï, Jk l'appui de ces déluib, le Journal de Dan-

geaii, a6 juin 1698. [Cnrresp. de Fénelna, t. IX, p. a49;

notei.) (Ébit.)

:dbvGoogIe

aiB HISTOIRE DB FÉMELOn.

parmi eux, qui, en se rappelant l'^oque 60001% bien peu éloignëe où madame de Maintenon prcfessoit une amitié si déclarée popr Féneloa , a'éton- Qoient de voir une femme de tant d'eaprît, et tou-r jours si attentive aux égards et aux copveoaoces, vanter et distribuer elle-inéme, avec i^ne satisfaction

' insultante, un écrit oii spn ancien «rai étoit si cruellement déchiré. On ignoroit dans le public tous les eflbrts inutiles que madame de Maintenon avoit tentés, pour prévenir les événements qui avoient amené la disgrâce de Fénelon , tous les ménage- .ments délicats qu'elle avoit employés pour le désabuser et l'éclairer sur sa situation , toutes les précautions de sagesse et de piété qu'elle avoit prises

, pour s'éclairer elle-même ; on ignoroit qu'elle avoit rempli pendant longtemps tous les devoirs d'une amie fidèle et dévouée, et qu'elle n'avoit fait qu'obéir, dans une question de religion, à l'autoi'ité de ses supérieurs dans l'ordre de la religion , aux avis et aux inspirations des trois évêques de l'Église de France, qui y jouissoient de la plus haute réputation de science, de vertu et de piété, et qui avoient été longtemps eux-mêmes les amis et les admirateurs les plus sincères de l'archevêque de Cambrai. On ignoroit tous les détails, encore secrets, de cette longue et mystérieuse discussion . On se ressouvenoit seulementde la confiance et de la faveur que madame de Maintenon avoit montrées pendant taiit d'années

:dbvGoogIe

LiVBB Taoïsiim. aig

à Féndon. On ne voyait que lès témoignages éclatants de l'appui qu'elle prêtoit alors à aes adversaires ; et un cmtraate si extraordinaire devoit naturellement exciter l'attentioii et l'étonnement de tous ceux qui en ëtoient tënioins(i).

Cet ouvrage de Boswet arriva à Rome , dans le Cotuiemitioa temps oii les amis et les défenseurs de l'archevêque p*^" de Cambrai ëtoient encore étourdis de tous les il héuteà entracoups qu'on venoit de lui porter: o!i l'abbé Bos- "■'"™"«™"|-

• ' * Taie ducuuion.

suet aanonçoh. , avec la plus intrépide aisarance , des preuves juridiques des désordres de madame GuyOD , et mêloît à des déclarations publiques des demi -confidences plus perfides encore, dans la vue de faire remonter jusqu'à Fénelon la trace hon^ teuse de ces horribles imputations. La nouvelle de la disgrâee des parents et des amis de Fénelon avoit été un sujet de triomphe pour ses ennemis, et la Relation sur le çuie'tisme acheva de consterner et d'atterrer tous ceux qui s'intéressoient à lui ; on ne savoit plus que croire et que penser. Cette Relatiom^roissoh dire tant de choses ; elle paroissoit en supprimer tant d'autres par ^ard et par ménagement ; Louis XIV et madame de Maintenon donnoient, par leurs discours et leur approbation, un tel caractère d'authenticité à toutes les accusations; fiossuet s'y étoit exprimé, au sujet

{t) Voyez ri-dessns la uote 9 de la page ai i.

:dbvGoogIe

il30 HISTOIRB DE SiHULOS.

du P. Tjuxnnbe et de madame Guyon, d'une ma* nîère si sombre et si mystérieuse, en disant : Le temps est venu, où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte {i)^ et ce peu de mots annooçoit de si terribles révélations , cfu'une profonde et religieuse tristesse parut s'être emparée de tous les coeurs et de tous les esprits. Il sembloit qu'on dût cesser de croire à la vertu, si Fénelon n'étoit pas vertueux.

Au milieu de cette violente tempête, Fénelon restoit calme et tranquille. C'est dans les lettres qu'il écrivit alors à l'abbé de Chanterac, qu'on admire, avec un nouveau mélange de respect et d'attendrissement, cette douce sérénité de la paix et de l'innocence, et le ton même de gaieté avec lequel il {«lève le courage abattu de l'abbé de Chanterac (a).

^ Ce n'est pas qu'il n'éprouvât une grande répuggance à répondre publiquement à la Retalion de Bossuet(3). Il ne pouvoit le faire, sans entrer

(0 Relation sur le quiétisme, Vl'sect. n. ig. (P.630.) (a) Corresp. de Fénelon, t. IXj juillet, aoftt, septembre

(3) Le cardinal de Bausset snpposoit , en cet endroit, que Fénelon étoit décidé à ne point répondre à la Relation de Bossuel. Ceci n'est pas exact. Il est vrai que Fénelon épnxi' voit une grande répu{^»nce h n'|tondr(.' publiquenipnt ; mais il étoit si peu décidé à ne point répondit, que, dès le moment oïl il connut In Relatimi Ae Bossuet, il s'occupa d'y

:dbvGoogIe

UVHE TROlSlàHE. 231

dans un nouveau genre de discussion , toujours srandaleux entre des évéques, et dans lequel il ne pouvoit se défendre, sans montrer l'injustice des accusations dont on le chargeoit. Sa répugnance étoit encore augmentée par les circonstances fâcheuses où il se trouvoit , et qui l'empéchoient déjà de publier sa réponse it la dernière lettre de Tarchevêque de Paris, sur les faits et les procédés (i).

Et quelle considération pouvoit donc commander le silence à Fénelon , et le faire consentir à laisser son honneur, sa réputation et la dignité de son caractère exposés aux plus honteux soupçons 7 C'est ici le plus beau trait peut-être de la vie de Fénelon ; et ses lettres à l'abbé de Chanterac vont nous apprendre, que c'étoit encore à l'héroïsme de l'amitié qu'il consentoit h sacrifier ce qui lui étoit plus cher que la vie, son honneur. Elles nous feront connoître la cruelle perplexité et les combats qui agitèrent son cœur, dans cette pénible circoQsrance. « J'avois préparé, mon cher abbé (a) , une réponse

opposer une répoDsc pour détroiuper le public, et maDifesU sans délai cette résolution à l'abbé de Chanterac. (Leurei des Il et la juillet 1698, t. IX, p. 349 et 357.) (Édit.)

(i) Lettres à l'abbé de Chanterac, des |3, ao et 37 juin 1696. (/&{(/. p. i6S,i8S et ao8.) — CeiXe Lettre de Varehevéque de Paris, est celle dont il a été question plus hniil (p. i€4.) Voyez, à ce sujet, IWrt, Uttér. de Fénelon, p. 44. (É»iT.)

(1) Lettre de Fénelon à l'abbé de ChanUiae, i3 juin 1698. ;Oww»/j. t. IX, p. i65.)

:dbvGoogIe

»aa HISTOIRE DE FéNELON.

et à la lettre de M. àe Paris, pour la faire im- K primer; mais des amis très-sages, et qui n'ont a neu de foible, m'ont mandé que, dans l'extrême a prévention où on a lûîs le Koi , le reste de mes « amis , qui est ce çiie foi de plus précieux au « morale , fie lenoit plus qu'à un cheveu ; c'est le o terme dont on s'est servi , m'assuraat que c*étoit 0 les perdre, que de continuer à écrire pubtiquement « contre M. ^e Paris. On a déjà sacrifié quatre per- 0 sonnes, pour me punir d'avoir répondu à meâ ad- « versaires, et pour m'imposer silence, sans vouloir « me donner l'avantage de pouvoir dire qu'on, me K l'a imposé. Le public voit assez que je dois enfin «r me taire, par profond respect pour le Boi, et par « ménagement pour mes amis. 11 est capital néan- « moinâ de bien observer deux choses : i ° les causes « de mon silence sont si délicate^, qu'il faut bien se K garder de les divulguer. On me feroit un graad « crime^ si on pduvoit me convaincre d'avoir dit « qu'on a chassé mes amis pour m'imposer silence, «r Ce n'est pas l'intention du Boi , mais c'est celle « de mes parties ; et il faut que cela soit remarqué o par le public, sans que je le dise moi-même, a" Si « on explique mal à Rome mon silence, je suis prêt « à hasarder tout, plutôt que de lui laisser aucun « soupçon sur ma conduite et mes sentiments. C'est « à eux à peser ce que je puis et ce que je dois faire, H dans l'extrémité où l'on me met. Je sens mon in-

:dbvGoogIe

LITRE TROlSliHE. ii'i

■ nocence, je ne crains rien du fond; mais je vois a par expérience, (jue plus je montre l'évidence de âmes raisons, plus on s'aigrit pour perdre mes a amis... Je n'oserai plus imprimer, il moins que je « ne voie plus de liberté, et moins d'inconrënients à > craiadi'e pour ceuï (pii me sont plus chers que H mm-méme. » ,

i Mfdgré sa répugnance à publier sa Re'ponse et s» Répoait la Lettre de Varckev^qm. de Paris, la nécessité de " ^''"- '"' se justifier sur plusieurs points importants, déter- lur l'article mina d'abord Fénelon à envoyer cette réponse ma- " ^"'' Duscrite à l'abbé de Chanterac; mais il eut soin, en la lui adressant, de lui recommander de la tenir très-secrète, et de -la communiquer seulement à un petit nombre de personnes sûres et discrètes, qu'il étoit absolument nécessaire d'éclairer sur tes faits. Il « Je vous ai mandé, lui écrivoit-il, les tristes raia sons qui font que je n'ose la faire imprimer; « elle explique tout dans la plus exacte vérité.Mon- 1 trez-la; mais ne la livrez point, \ moins qu'on a ne le veuille absolument; et, en ce cas, re- (T présentez secrètement le danger des suites (i). a

IPeu de jours après, Fénelon se détermina à faire imprimer cette Réponse, mais en latin seulement, pour être communiquée as Pape et aux cardinaux ; encore eut-ii soin de n'en adresser à l'abbé de Chan-

(i) Lettre du aojufai i6^. {Corrap. tlX, p. i85.)

:dbvGoogIe

Aa4 HISTOIRE DE fiNELON.

terac qu'uo très-^elit nombre d'exemplaires, en le coojuntDt de nouveau de les tenir extrémemeat secrelH. a Je voua envoie, dit-il^ vingt-cinq exemd plaires en tout. Je me borne à ce petit nombre, « de peur que, si vous en receviez un plus grand, « quelque exemplaire n'échappât. Je vous conjure K de n'en donner jamais aucun à personne , et de a les prêter seulement à toutes les personnes bien ff discrètes et sûres qu'il faut instruire des faits. Si n le Pape veut juger des faits personnels, il faudra « en remettre un exemplaire, pour être produit au « procès; mais si le Pape n'entre point dans le vrai « jugement de ma personne, pour les faits, il suf- « fit de prêter et de retirer soigneusement l'ou- « vrage (i). »

On jugera encore mieux les motits de cette conduite, et la cruelle situation de Fénelou, par une autre de ses lettres. > I/unique chose qui in'afRige a et me perce le cœur, c'est de n'oser publier ma ré- « ponse à M. de Paris sur les faits, de peur de perdre a mes plus précieux amis; mais il faut mourir à a tout, même à la consolation de justifier son inno- « cence sur. la foi. J'attends humblement les mo- ,4^ u ments de Dieu (3). »

Le dui de Beau- Les inquiétudes de Fénelon pour les deux seuls

(i) LeUre du 5 juillet 1698. {Correip, t. IX, p. 139.) (a) LeUre du 37 juin 1698. {Jbid, p. 308.)

:dbvGoogIe

Page 1