LIVRE TROISIÈME. a
il n'avoit pas, en effet , à sa disposition tous les moyens de ci-édit et de puissance, qui lui donnoieiit de si grands avantages contre l'archevêque de Cambrai, alors proscrit, exilé, loin de Paris et de la cour; persécuté dans ses amis les plus chers , et n'ayant à opposer à des adversaires puissants, que sa vertu, ' sou génie, et le témoignage de sa conscience. Fénelon n'étoit-it pas en droit de lui répondre, avec une douce ironie(i) : « Vous avez recours aux plus vives
0 figures, pour dépeindre une séduction prompte « et presque universelle en ma faveur. Vous me
1 pennettrez de vous dire ce que vous disiez contre « moi : Quoi, le pourrait-on croire? M'je remué
* ffuri coin de mon cabinet, à Cambrai, par des « ressorts imperceptibles , tant de personnes désin- « téressées et exemptes de préventions? Que dis-je, « exemptes de préventions? Ajoutons, qui étoient si « prévenues contre moi avant d'avoir lu mes écrits? « Ai-je pu faire pour mon livre, moi éloigné, moi K contredit, moi accablé de toutes parts, ce que K M. de Meaux dit qu'il ne pouvoit faire lui-même « contre ce livre, quoiqu'il fût en autorité, en cré- " dît, en état de se faire craindre? M. de Meaux a ■ dit (a) : « Les cabales, les factions se remuent ;
* les passions y les intérêts partagent le monde. »
(i) Réponse à ta Relation sur le quiéiisme, n. 88. (a) Relation sur te quiétisme, sect. 6, n. 8.
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a54 msToiHE DE BÉJiy.ho«.
« Que) iotérêt peut engager quelqu'un d^ijs ma a cause ? De quel côté sont les cabales, les/actions? a Je sub seul, et destitue de toute ressource humaioe : « (luiconque regarde un peu son inlérét, n'ose plus « me connoître. M. de Meaux continue aiasi(i): « De grands corps, de grandes puissances s'é' a meuvent. Où sont-ils ces grands corps? où sont o ces grandes puissances, dont la faveur me souo tient?.,. C'est ainsi que ce prélat s'excuse, sur ce « que le monde paroît partagé pour un livre qu'il <c avoit d'abord dépeint comme abominable^ et inca- « pable de BoutTrir aucune saine explication; et c'est « dans cette conjoncture, qu'il a jugé à propos de « passer de la doctrine aux. faits. »
Voilà ce que répondoit alors Fénelon à ce singulier passage de la Relation de Bossuet. Que n'aul'oit-il pas pu ajouter, s'il eût eu connoissance de toutes les pièces que les derniers éditeurs de Bossuet ont jugé à propos de publier dans sa Correspondance (a) ?
Fénelon termine sa Réponse par ce défi remarquable (3) : « S'il reste à M. de Meaux quelque écrit, « ou quelque autre preuve à alléguer contre ma
(i) Belatioa lur le quielisme , Met, G, O.S. (a) Voyez les t. XL, XLI et XUI des OEwret^e Bossuet. (3) Réponte à la Relation sur le ^uiétiime. Concltuioit, p. 5h.
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LIVU TKOWàME. ^55
ff personne, je le conjure de n'en point faire un
0 demi-secret, pire qu'upe publication absolue ; je le « conjure d'envoyer tout à Ron^e, afin qu'il me soit
■ promptement communiqué par les ordres du Pape. K Je ne crains rien, Dieu merci, de tout ce qui sera « communiqué et examiné juridùjuenwotije ne puis « être en peine que des bniits vagues, ou des aUé- « gâtions qui ne seroient pas approfondies. S'il me a croit tellement impie et hypocrite, qu'il ne puisse
■ trouver son salut et la sûreté de l'Église qu'en
1 me diffamant, il doit employer, non dans des li-
■ belles, mais dans une procédure juridique, toutes
■ les preuves qu'il aura. Pour moi, je ne puis m'em- « pécher de prendre ici à t^oin Celui dont les yeux « éclairent les plus profondes ténèbres , et devant R qui nous paroîtroos bientôt; il sait, loi qui lit dans it mon cœur, que je ne tiens à aucune personne ni a à aucun livre ; que je ne suis attaché qu'à lui et « à son Église; que je gémis sans cesse en sa pré-
■ seoce, pour lui demander qu'il ramène la paix, et « qu'il abrège les jours de scandale; qu'il rende les 0 pasteurs aux troupeaux ; qu'il les réunisse dans d sa maison, et qu'il donne autant de bénédictions a à M. de Meaux qu'il m'a doimé de croix, h
Il est difficile de se faire une idée de la révo- impreuian lution subite que la Réponse de Fénelon opéra P™*"'" p" dans tous les espnts. Plus la Relation de Bossuet «d Frtmce avoit fait ufûtre de préventions contre l'aixlievéque ** * ^°°"'-
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a56 HISTOIRE DE FÉNFXON.
de Cambrai, plus on fut étonné de la facilité avec laquelle il avoit dissipé tous les nuages, éclairci tous les faits , et montré sa vertu dans tout son éclat.
BoBsuet avoit fait valoir, avec tant d'art, sa modération et ses ménagements pour Fénelon, dans les premiers temps, qu'on sembloit plaindre ce grand homme, de n'avoir éprouvé que de l'ingratitude de la part de son ancien disciple. Les témoignages qu'il avoit produits de la déférence filiale que l'abbé de Fénelon avoit promise, dans tant de lettres, à un prélat que son antiquité {\^ et ses grands talents avoient établi l'oracle de l'Église de France, paroissoient convaincre l'archevêque de Cambrai d'une espèce d'bypocrisie, par le contraste de sa conduite actuelle.
L'assurance avec laquelle Bossuet àvoit présenté tous les faits de sa Relation, le nom du Roi et celui de madame de Maintenon, qui y étoient invoqués à chaque page , leur avoient donné une sorte d'évidence qui n'admettoit aucune explication, et ne per-
(i) C'est l'expressioD qu'emploie Bossuet , et que lui seul pouvoit hasarder; elle peiot à la fois le caractère auguste de celte figure si noble et si imposante, et ce génie antique et solennel qui sembloit avoir assisté à l'origiDe des temps, pour révéler les secrets de la Providence, et apprendre à la longue suite des générations les causes premières de tant de révolutions , qui ont changé si souvent la face du monde. [Note de fauteur.)
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mettoît aucun doute. On a vu, par tout ce que nous avons déjà rapporté , que , ' dans ce mmnent d'une crise ^ terrible, les amis les plus zélés de Féuelon fut-eat frappés d'uae espèce de stupeur: leur triste silence ne laissoit entendre que les o-is triomphants de ses ennemis ; ce n'étoit plus que dans les prières, dans les larmes, et dans cette pieuse confiance que la religion entretient toujours dans les cœurs vertueux, qu'ils cherchoient les consolations nécessaires pour fixer leur opinion incertaine, et soulager leurs cœurs oppressés par la douleur.
Ce fut au milieu de toutes les clameurs de la prévention, au milieu de ce grand scandale de la religion ; ce fut dans ce deuil de l'amitié consternée, que parut tout à coup la Réponse de Fénelon : elle rendit , par une e^)èce d'enchantement , le bonheur et la sérénité à ceux qui n'avoient pas cessé de croire à la vertu , et la confiance à ceux qui avoient eu la foiblesse d'en douter. U ne vint à l'idée de personne, de blâmer la noble indignation avec laquelle Fénelon avoit élevé sa voix, pour repousser des accusations qui auroient dégradé la sainteté de son ministère, si elles avoient pu trouver le plus léger fondement dans l'irrégularité de sa conduite.
On sentit qu'écrasé par la puissance et l'autorité, abandonné des hommes dont l'opinion légère étoit égarée par les prestiges de l'éloquence, il avoit
a58 HliiTOlRE DE FÉRELON.
le droit de ne se confier qu'au courage de la vertu ; qu'il devoit braver toutes les foibtes et pusillanimes considérations qui auroîent pu arrêter l'essor de sa voix, et comprimer les mouvements d'une âme profondément indignée. On l'avoit forcé de renoncer à cette modération que sa douceur et sa modestie lui avoient prescrite jusqu'alors. Béduit k combattre pour l'honneur, l'accusé devoit se montrer encore plus imposant que l'accusateur, s'il ne vouloit pas rester accablé sous le poids de l'accusation.
On s'étoit bien attendu que Fénelon, que l'on supposoit embarrassé dans ses moyens de justification y chercheroit à employer toutes tes ressources . d'un esprit fécond et brillant, pour pallier ou pour excuser tout ce qui paroissoit le cliarger avec tant d'évidence ; mais personne n'avoit imaginé, qu'appuyé sur le seul témoignage de sa conscience, il sauroit s'élever Jt cette hauteur prodigieuse qui lui permit, non-seulement de repousser tous les coups que son adversaire lui avoit portés, mais de le forcer lui-même à se défendre pour se justifier. Cette ré* volution inattendue excita autant de surprise dans les esprits, qu'elle trouva d'admirateurs.
De cette première impression générale, résultèrent des réflexions plus raisonnées, sur les moyens dont Bossuet avoit fait usage dans sa Relation. Ils étoient fondés sur des actes que la confiance seule
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LIVfiE THOiaiÈUK. aS9
lui avoit transmis, et dont la dëlicatesse semblait lui interdire Tiisage. 11 devoit à la seule confiance de madame Guyon tous ces manuscrits, dont il avoit emplojré les extraits à la couvrir de ridicule.
Les lettres si humbles et si soumises de l'abbé de Fënelon au plus grand évêque de l'Eglise de France, avoient été également écrites dans la sécurité de la couBance et de l'amitié. Elles attestoient ta candeur et la bonne foi d'un cœur docile et religieux } elles étoient d'ailleurs coufonnes aux règles de la discipline ecclésiastique. Féneloii , alors simple prêtre, devoit cette soumission au caractère dont Bossuet étoit revêtu. Sans doute Fénelon, devenu archevêque de Cambrai , n'avoit pas le droit de changer d'opinion sur des points de doctrine ; mais il prétendoit n'avoir changé ni d'opinion ni de Conduite ; il croyoit s'être conformé, dans son livre des Maximesy aux trente-quatre articles dlssy, et il accnsoit Bossuet de s'être lui-même écarté de ces articles. C'étoit là le point de la controverse ; et le jugement du Pape devoit seul décider entre les deux prélats.
Quant à la lettre de Fénclou à madame de Maintenon ( I ), que Bossuet avoit présentée dans sa Relation comme un mj'stè'i-e tFiniquité, on peut se
(i) Us'aijit ici de la lettre de t'énclon & mudaïue de Haintenon, dn mois de septembre i6g6, doot il a été question ^us haut, p. ag, et note i. (Éoit.)
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a6o HISTOIRE DE FiflELON.
rappeler que cette lettre avoit été lue en présence des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse , de l'archevêque de Paris , de l'évéque de Chartres et de M. Tronson ; que les deui prélats «voient approuvé toutes les considérations qu'elle renfermoit , et les avoieut même fait approuver à miadame de Maintenoa en lui remettant cette lettre, qui ne pouvoit déplaire qu'à Bossuet. On avoit autant de peine à comprendre que Bossuet pût établir, sur une pareille lettre, une conspiration effrayante pour la religion et la morale, qu'à excuser madame de Maîntenon d'avoir trahi la confiance de Fénelon, en livrant cette lettre à son adversaire. Il On iguoroit alors les considérations puissantes et respectables qui avoient commandé ce sacrïBce à madame de Maintenon, comme nous l'avons déjà remarqué ( i ). | Des considérations d'un autre genre servoient encore à concilier à Fénelon l'intérêt généi'al : on s'afHigeoit que Bossuet eût choisi te moment où il venoit d'obtenir de Louis XIV la disgrâce des parents et des amis de Fénelon , pour essayer de lléti'ir sa personne même, en le représentant comme le Monlan dune, nouvelle PrisciUe; on s'afHigeoit surtout qu'il eût fait concourir cette étrange accusation avec la procédure infamante qu'on poursuivoit alors contre madame Guyon et le P. liacombe.
(i) Ci-dessus, p. an, note i;et p. ait(.
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IJvaE TROISIÈME. a6i
Il n'est donc pas étonnant, que plus on avoit été entraîna par la Relation de Bossuet , plus on fût ramené par un sentiment de bienveillance vers Fénelon.Ce flux et ce reflux de l'opinion, ce retour de l'intérêt public contre la première surprise d'un jugement précipité, se font remar(|uer dans toutes les circonstances où de grandes passions et de grands hommes sont en présence et en opposition.
Mais ce qui parut surtout aux courtisans habiles le plus grand effort de l'art et du génie, c'étoit l'adresse avec laquelle Féiielon avoit su repousser tous les traits de Bossuet , sans compromettre un seul de SCS amis , sans envelopper les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse dans les difficultés d'une cause qui sembloit leur être commune avec lui ; sans prononcer un seul mot qui pût blesser l'arclievêque de Paris et Févêque de Chartres, ou aigrir madame de Maintenon, dont il avoit tant à se plaindre; sans offrir à Bossuet le plus léger prétextede l'accuser auprès du Boi, ^ déjà si exaspéré contre lui. Il faut en effet convenir, que cette partie de sa défense n'étoit ni la moins délicate ni la moins difficile. L'honneur ne permettoit pas à Fénelon de flatter des ennemis puissants; et la prudence lui défendoit de les irriter sans nécessité. I^ Réponse de rarchcvêque de Cambrai opéra la même révolution à Bome qu'à Paris. On a vu, par les lettres de l'abhé de Chanterac, que sa cause y étoit presque désespérée ; mais à peine sa Réponse y fut-
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■i&l HISTOIRE UK F^NELOM.
elle parvenue, que tous les esprits revioreat h lui. Un cardinal dïaoit h l'abbé de Chanterac : n Je l'ai lue avec le même épanchement de joie et u de bonheur, quej'aurois éprouvé, si, après avoir « vu M. l'archevêque de Cambrai longtemps plongé n et abîmé dans une mer profonde, je le revoyois « tout à coup revenir heureusement à bord , et reu monter en sûreté sur le rivage(i). »
Mais le plus heureux de tous étoit le vertueux abbé de Chanterac ( plus son excellent cœur avoit soufTert, plus il reqaissoit au calme et au bonheur. « Ne craignez point, écrivoit-il à Fénelon(a), que je R sois, ni lassé de nos* nnbarras, ni afQigé de toutes « nos peines. Lorsque je voyots votre innocence sur tt le point d'être accablée, par votre r^ugiianceà ic- <t pondre à tant d'accusations injustes, et que votre Cl silence mettoit encore la bonne docti-ine en dan- « ger d'être confondue avec les plus grossières er- « reurs, je vous avoue que je me trouvois quelquen fois dans de terribles ennuis; et Ai, sous tombre « du genièi'fe (3), je n'étois pas toujours bien le
(i) Lettre lie l'abbé de Chanterar à Féiiehn , du i3 sept. 1698. [Corresp. t. IX, p. «3.)
(a) Lettre de rnbbé de Chanterac h Fènelon, 18 septembre 1698. [Ihid. p. 460.)
(3) Cam.,,, tcderei tinter imam Juniperam, petivit anima tiUB ut moreretar, et ai( : Safficit mihi. Domine; toile aitimam meam : aeçae eniin melior sum, çiiam paires met. • ÉUe, dan»
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