‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 3)Chapitre 6 sur 111 · LIVRE TSOIStÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TSOIStÈME

« ce prélat ëtoît préoccupé. N'y avoit-il au monde a que lui seul, qui fût capable d'examiner mon livre ? « M. Tarchevéque de Paris, M, TroasoD, M. Pirot, te étoient-ils si faciles à séduire, eux qui dévoient « être si- bien avertis , et si précantioiiaés contre « mes préventions ? Quand même ils auroient ci-u » avoir besoin de quelques secours, n'en pouvoientet ils trouver ailleurs qu'en M. de Meaux ? mana quoit-on dans Paris, de théologiens capables de

■ dire tout ce qui est essentiel au dogme, sur la cha- B rite et sur l'espéraDce ? Ce prélat devoit-il mon-

> trer tant de vivacité sur ce que je consultoîs les a autres sans le consulter? y a-t-il rien de plus X libre que la confiance ? Ré ! qn'împorte que je fisse X les choses sans lui, pourvu que je ne les fisse pas

> mal ? Supposé même qne je me fusse éloigné de K lui mal à propos, il devoit ménager ma Foiblesse, a et être ravi que les autres me menassent donce- X ment au but. C'est ainsi qu'on est disposé quand K on se compte pour rien , et qu'on ne reclierctie t que la vérité et la paix. Tout au contraire, M. de X Meaux regarde comme un outrage que j'ai voulu I lui faire, en consultant les autres sans le consul- « ter : ne le considérer pas, c'est rompre l'unité, t c'est faire un scandale, c'est attaquer les censures,

■ c'est éluder les articles, c'est défendre madame ï Guyon. »

Rassuré par toutes les précautions qu'il avoit prises

38 HISTOIRE DE FiRELON.

pour donner à l'exposition de ses principes toute l'exactitude qu'on avoit droit de lui demander, Fénelon partit pour Cainbrai(i); en partant, il prévint l'archevêque de Paria qu'il alloit livrer son ouvrage à l'impression. Ce prélat, loin de s'y opposer, parut seulement désirer a qu'il ne devînt pu-

0 blic qu'après celui de Bossuet, qu'on étoit alors

1 occupé d'imprimer. » Fénelon y consentit avec empressement, et recommanda de la manière la plus formelle, le jour même de son départ, à son ami le duc de Chevreuse, qui s'ëtoit chargé de veiller à l'impression , de ne le publier que de l'aveu du cardinal de Noailles. Par malheur, le duc de Chevreuse supposa, trop légèrement peut-être, que Bossuet auroit le crédit d'arrêter la publication du livre de Fénelon, si on la dïfféroit plus longtemps (a); il se hâta de prévenir le cardinal de Noailles de cet incident inattendu, et le pria de le dégager de la promesse que Fénelon lui avoit faite. Le cardinal ne crut devoir ni y consentir, ni s'y

(i) Vers le i5 décembre 1696.

(a) Il semble fort douteux qu'on puisse accuser ici de légèreté le dac de Chevreuse; car il est certain que ses craintes et ses soupçons ne parurent pas sans fondement à l'archevêque de Paris et k d'autres personnes graves. Voyez, à ce sujet, la lettre de Fénelon a Bossuet, du 9 février 1697. {Corresp. de Fénelon, t. VII, p. îyi.) — Questions 17 et 18 à M. de NoaiUes. {OEupres, t IV, p. 109.) (Édit.)

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LIVKB TROISIEME. 30

Opposer ; il se contenta de dire au duc de Chevreuse,

qiCil tCavoit rien à répondre, et qu'il ne voutoit rien savoir là-dessus. C'étoit laisser assez ctairemenl le duc de Chevreuse, maître de faire ce qu'if jugeroit à propos.

U II est certain en effet que Bossuet avoit été instruit de ce qui se passoit, et qu'il étoit détermmé à attaquer le livre de Fénetoa, avant même de l'avoir lu. H C'est ce qui résulte clairement d'une lettre écrite par l'évêque de Meaux à l'abbé de Maulevrier, vers la fin du mois de janvier 1697 (i). « Je sais, à n'en pouvoir douter, dit Bossuet, qitê

« M. de Cambrai veut écrire sur U spiritualité

« 3e suis assuré que cet écrit ne peut que causer

« un grand scandale Je ne puis enconscience

« le supporter; et Dieu m'oblige à faire voir qu'on « veut soutenir des livres dont la doctrine est le

« renversement de la piété Jesuis aSsuriqiiO.

« laissera dans le doute ou dans robscurité, plu- « sieurs articles sur lesquels il me sera aisé de «.faire voir qu'il fallait îndispensabîement s'ex- «t pliquer dans la conjoncture présente. Et si cela « est, comme H sera, qui peut me dispenser de K faire voir à toute l'Église combien cette dis-

{i) Convip.de Féneha, t. VII, p. 354, «>*• — Voye» aussi, la 17' Quettion à M, de Noailles. — On trouve nue courte notice sur l'abbé de Haulerrier, dans le t. XI de la Corre^. de Fénelon, p. 34o.

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4o niSTOmE DE FÉHKLOir.

« simulation est thngereuse ? P'oiUi la vt-rite'

n à laquelle il faut que je sacrifie ma vie On

v ne m'évite en cette occasion, après m'avoîr té- « moignë tant de soumission en paroles, que parce « qu*OQ sent que Dieu , à qui je me fie, me donnera' « la force pour éventer la mine, s

Il Bossuet avoit également manifesté ces dispositioas à M. de la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, qui en donna aussitôt avis a M. Tronson, en ces termes : a M. de Meaux me dit savoir sûrement « que Monseigneur de Cambrai écrivoit; et que, s'il a ne prenoit garde à lui , on le soupçonneroit de ■ trop approuver la doctrine de madame Guyon ; « que de ue pas condamner formellement cette n doctrine, c'étoit s'en rendre suspect ; que de lais- « ser quelque expression équivoque, c'étoit laisser « croire qu'il y avoit du mystère, et se rendre en- K core plus suspect ; et que s'ils en venoient à écla- « ter l'un contre l'autre, comme les choses parois- « soient s'y disposer, cela feroit un grand scandale, tt qui retomberoit apparemment sur M. de Cam- « brai (i). »

Il Les craintes de M. de la Chétardie et de tous les amis communs des deux prélats , ne tardèrent pas à se réaliser. Le fameux livre de Fénelon, intitulé :

(i) Ltllre de M. de la Chétardie à M. Tronson, du ai j.mvier 1697. {Corrtsp. de Fénelon, t. VII, j». 354.) "

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LIVBE TROISIÈME. 4'

Explication des Mtiximes tirs Saints sur /n vie intrrieure, fut readu public, par les soins trop empressés de ses amis , vers la Bn de janvier 1697, et avant celui de Bossuet. Le duc de Beauvilliers en fit i-emettre un exemplaire à ce prélat, le jour même qu'il venoit de le présenter au Boi,au nom de Fénelon, qui étoit encore dans son diocèse. |

T Nous n'entreprendrons pas de donner ici l'analyse détaillée du livre des Maximes ; il suffit à notre objet d'exposer en peu de mots le but de l'ouvrage, et les principales erreurs qui font fait condamner (1).

^ Dans l'intention de Fénelon («), tout le plan de son livre se réduisoit à établir et à développer ces quatre points, auxquels il croyoit qu'on peut rapporter toutes les maximes des saints sur la vie intérieure : i°que toutes les voies intérieures tendent à l'amour pur ou désintéressé ; a" que le but des épreuves de la vie intérieure, est la purification de Tamonr; 3° que la contemplation, même la plus sublime, n'est que l'exercice paisible de cet amour

(t) Les détails que nous donnons ici, sur le livre des Âtaximes, sont tires en partie de ta troisième Mition de cette Hiitairc {t. 1", p, a68, etc.), et en partie de VHUt. de Boiiuet (L III, livre X, n. i3), où l'auteur a cru devoir entrer, sur ce sujet, dans un plus grand développement. Voyea aussi VHist. lUt. de Fénelon , II* partie, n. 73, etc. (Èoit.)

(3) Avenisiement du livre des Maxime*.

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4a HISTOISE DE F^N^LOIT.

pur OU désintéresse; 4° eofîn, que l'état de la plus haute perfection , appelé par les mystiques vie unitive ou état passif, n'est que l'entière pureté, et l'état habituel de cet amour. « Tout te plan de mon « livre, dit-il encore dans le premier de ses écrits « apologétiques, se réduit à deux points essentiels. 9 Le premier est de recounoître que la charité, « principale vertu théologale, est un amour de Dieu, « indépendant du motif de la récompense, quoi- « qu'on désire toujours la récompense dans l'état o de la charité la plus parfaite. Le second est de re- « connoître un état de charité parfaite, où cette « vertu prévient et anime toutes les autres , en comte mande les actes, et les perfectionne, sans leur âter « leurs moUfs propres, ni leur distinction spéci- « fique; en sorte que les âmes de cet état n'ont plus « d'ordinaire aucune affection mercenaire ou inté- « ressée (i), »

1 Mais, en voulant soutenir la doctrine du pur amour, sur laquelle il croyoit Bossuet dans l'erreur, Fénelon ne sut pas toujours donner à ses expressions l'exactitude et la précision qu'il avoit lui-même annoncées dans la préface de son livre, et qui ëtoient en effet plus nécessaires que jamais, dans les fâcheuses circonstances où il se trouvoit. Il arriva

(i) Instruction paitorale du i5 septembre 1S97; Introduction.

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LITRE TBOUIÂME. 4^

de là, qu'en réprouvant les escèa du cpiiëtisme déjà condamné, il introduisit, contre son intention, un quictisme mitigé, dont le principe fondamental étoit un état habituel de pur amour, dans lequel le désir des récompenses et la crainte des châtiments n'ont plus de part.

^ 11 est cotain en efiet, que la doctrine de FéneloQ, dans le livre des Maximes, diffère essentiellement du quiétisme grossier de Molînos, et du quiétisme moins grossier de madame Guyon. Ces deux derniers systèmes, comme on l'a vu plus haut(i}, s'accordent à faire consister la perfection de rhomme en cette vie, dans un acte continuel de contemplation et d'amour, qui renferme en lui seul tous les actes des vertus distinctes, et qui dispense l'âme de toutes les autres pratiques de piété. Fénelon rejette expi-essément ce principe, dans le vingt-cinquième article de son livre, et condamne en plusieurs endroits , les autres erreurs qui en découlent. Mais plusieurs passages de son livre, pris à la rigueur, font consister la perfection de l'homme en cette vie, dans un étal habituel de pur amour, qui exclut comme des imperfections tous les actes explicites des autres vertus, même le désir du salut et la crainte de l'enfer. Aussi a-t-^n observé (a),

(i) Ci-dessus, liv. II, n. ii, etc. 1. 1".

(i) 'D'/Lyr\çay, Mémoires ehronologiquet;m»Xi 1699,1. IV,

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44 aiSTOIRB DE F^lrXLON.

que la plupart des propositions du livre des Maximes, condamnées par le pape Innocent XII, peuvent se réduire à ces deux erreurs fondamentales : t" Il y a, dans cette vie, un état de perfection , dans lequel le désir de la récompense et ta crainte des peines n'ont plus lieu ; i" Il est des âmes tellement embrasées de l'amour divin, et tellement résignées à la volonté de Dieu , que si, dans un état de tentation, elles venoieut à croire que Dieu les a condamnées à la peine étemelle, elles feroient à Dieu Je sacrifice absolu de leur salut ( i ). tlja suite de l'histoire nous donnera lieu de développer davantage cette doctrine du livre des Maximes, et le sens que Fénelon attachoit aux expressions inexactes qui l'ont fait condamner. Nous remarquerons seulement ici , que, sous le rappoit du style, cet ouvrage n'offre pas, à beaucoup près, le charme et l'intérêt qui semblent caractériser tous les écrits de l'archevêque de Cambrai. Il est en effet assez remarquable, que celui de tous ses ouvrages auquel il a paru lui-même attacher plus de

(i) Nousavons remarqué plusbaut, que lessaints personnages qui faisoient à Dieu le sacrifice de leur salut, ne le faisoient que ifufte manière conditionnelle; c'est-i-dire qu'ils conaentoieut à souffrir la peine étemelte, si c'étoit le bon plabir de Dieu, et sous la condition qu'an milien de cette -peiné, ils ne cesseroient jamais d'aimer Dieu. (Ci-dessus, 1. 1", p. 4oi, etc.) (ÉniT.)

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