LIVRE TROISIÈME. 3x
^ Parmi ces proposîtioQS étrangères au système général du livre des Maximes, on doit surtout remarquer la treizième, qui suppose que Jésus-Christ éprouva, pendant sa passion^ uo trouble innolontaire. « La pattie inTérieurc de Jésus-Christ sur la « croix, dit cette proportion, ne communiquoit pas a à la supérieure son trouble involontaire. » Cette erreur est, sans contredit» une des plus graves que le Bref d'Innocent XII ait condamnées; mais il seroit injuste, comme on l'a vu (i), de l'attribuer à Fénelon, qui t'a constamment désavouée, comme ayant été insérée en son absence, dans le texte de son livre, par une méprise du duc de Chevreuse, qui en dirigeoit l'impression.
1 Au reste, quelque sévère que puisse paroître , au premier abord , lejugement du saiiit-siége contre le livre des Maximes., on doit remarquer : i" que, parmi les qualifications données aux propositions condainnéespar le Bref d'Innocent XII, on ne trouve point celle $ hérétique {^•î), ni même S approchante de l'hérésie ; 2" que le respect dû à ce décret, n'oblige pas d'appliquer indistinctement à toutes les propositions condamnées la ptiis forte des qualifications employées dans le Bref, qui est celle lâi'erronée. On doit sans doute reconnoîlre, que chacune des pn>-
(1) Ci-dessus, p. 116.
(a) Lettres de tabbéBostuet à son oncle, des i3 et 17 mars 1699. {OEiures de Bouuet, t. XLU, p. 3a8 et 358.)
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3^8 HISTOIRE DE FiNELOK.
positions condamnées mente quelqu'une des qualiGcatioos employées dans ce décret, et qu'il n'est pas ime seule de ces qualifications qui ne convienne à quelqu'une des propositions condamnées ; mais le Pape n*en ayant qualifié aucune en particulier, il est permis de penser que quelqu'une de ces propositions, et peut-être plusieurs, ne méritent pas les plus fortes qualifications, mais seulement la moins rigoureuse de toutes, par exemple celles de mal sonnante ou Soffensive des oreilles pieuses; qua- Kficatioiis qui peuvent tomber sur des propositions simplement équivoques, et susceptibles d'un mauvais sens(i).
1 Enfin , il est également à remarquer que le Pape, eu condamnant le livre des Maximes, n'a pas condamné la doctrine de X amour pur ou désinr téressé, par lequel on aime Dieu pour lui-même, et sans aucun rapport à notre béatitude. £a effet, Ic^u/' am^mr, condamné par le Bref d'Innocent XU, est uniquement celui qui exclut, comme des imperfections, tous les actes explicites des autres vertus, même le désir du salut et la craiute de l'enfer. Mais il est permis de penser, même depuis le Bref d'Innocent XU, que, sans exclure ces actes, ou peut aimer Pieu purement pour lui-même , c'est-à-dire,
(i)HonUgne, DeZocittAffo/. art. aet 4- [P- 548, 6o9,eic. à ta suite (les prxleet. theol. de Opère $ex dierum. Paris , 743, ip-ia.) (Édit.)
UVRE THOlSiÈlIK. Sag
par le pur motif de son infinie perfectiou, considérée sans aucun rapport à not^ béatitude. Il est certain que le sentiment de Fénelon , sur ce point, fut généralement approuvé à Rome comme en France, même par les théologiens qui se prouoncèrent le plus fortement contre le livre des Maximes, « Aucun des examinateurs, écriveit l'abbé de Chan- « terac, vers la fin de l'année 1698, n'a voulu sou- K tenir l'opinion de M. de Meaux (sur la nature de • la charité). Ils l'ont tous rejetée. Le P. Massoulié « seulement vouloit quelquefois l'expliquer en pas- « sant, mais néanmoins sans oser l'entreprendre ■(ouvertement.... Tous sont convenus dans cette « doctrine, que la bonté de Dieu en lui-même est ■ seule l'objet formel de la charité, et que le motif « de ta béatitude n'est ni essentiel, ni nécessaire, ni « inséparable des actes de la charité. Aucun d'eux « n'a balancé là-dessus; et même ceux qui sont « opposés au livre de M. de Cambrai se font hona neur d'être opposés, en cela, à M. de Meaux ( i )■ >> Ia condamnation du livre des Maximes n'a rien changé, sur ce point, à l'enseignement commun des théologiens; et, de nos jours encore, leur ancienne
(1) Lettni de Cabbé de CAanlerac à F^nehn, da S DovembreiSgtl; vt à f abbé de longeron, du 11 novembre suivant. [drrvtp. t. X, p. la et 35.) Voyez aussi, à l'appui de ce fait, la Correip. de Fénelon, t. IX, p- 9>, 1S71 SiS, 579 } t X, p. 116, etc. (EpiT.) ,
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33o HISTOIRE DE F^NEtOET.
doctrine sur la nature de la charitë, est g^nérale- ^Q^^ ment enseignée dans les «écoles catholiques [i). Dispruiiiom 1 Le Joumal de tabbé Ledieu nous apprend ■ rée«Kl quelques particularités remarquables sur l'arrivée deatflri/: du Bref d'Innoccnt XII, et sur les dispositions de Bossuet, dans te moment si dédsif fa). « Le bour- « rierdu cardinal de Bouillon, chargé de la Bulle da « Pape pour te Roi , arriva à Versailles le 23 mars, a avant midi. La nouvelle en vint te même jour à o Paris, où étoit M . de Meaux ; le courrier que soû a tieVeu lui avoit dépêché n'arriva que dans la nuit, « entre une et deux heures. M. de Meaux, avant « de se coucher, sur tes onze heures, avoit défen- « du qu'on le réveillât , dans le cas où le courrier « arriveroit dans la nuit. Cette espèce d'indifférence, c dans un moment où il étoit assez naturel qu'il « eût de l'empressement à connoître tous tes détails a et toutes les circonstances d'un jugement si vive- « ment sollicité, et si longtemps attendu, prouve « sa confiance et sa tranquillité. On lui remit les « lettres de son neveu à son réveil , à huit heures K du matin. M. de MeaUx les fit passer à Tarche-
(i) Voyei ci-dessus, 1. 1", p. 367, 368 ; r. Il, p. 84, etc. 18Î, etc. — Hist. Uttér, de Fénelon,ubi supra, n, 118, etc. — Vojei aussi an n. IX Att, Pièce* juit^c. de ce troisième livre, l'espOsitlbp du lattinient de Leibnliz , sur celte matière. (ÉDlt.) 4ft. ,
(a) Ce rÀgneet du Humai de-Valbé Le^eu i^ cité dans \nut.de Bosiuet,\.\i\,\\y.'î.,ii. 19, p. âSa^eK:.
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liVré tftoisiîîiïE. 33i
K vêque de Paris, el resta renfei-ihé fchez lai, saris « se montrer en })ul>lic. »
Dans les premier^ moments c[uî suivirent la réception du Bref, it parut Irès-satisfait d'avoir obtenti la condamnation de l'archevÉque de Cambrai; il ttvoit observe sensiblement bombicn on commençoit à se fatiguei*, à Versailles, de cette înterininàble discussion, et avec qiielle impatience l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres soupiroicnt après une décision quelconque. Il étoit lui-même si inqiiiet du succès, depuis le |)rojct des canons proposés par le Pape, qu'il s'applaudit d'abord très-sidcèrement, d'être enBn arrivé au terme de tant de travaux et de sollicitudes (i); mais il laisse ensuite apercevoir dans ses lettres, que des réflexions ultérieures l'aVoient rendu mécontent des ménagements que le Pape avoit montrés pour l'archevêque de Cambrai dans ce décret (a). EnBn , il écrivit à son neveu, le la avril (1Ô99) : « 1) est inutile de « parler davantage du Bref; on le recevra comme « il est, et 6n le fera valoir du mieux qu'il sera pos-
(i) Voyez les Lettres de Bossuet à son neçmt, des a3 «t 3niiMrs 1699. {CEuvresde Bossuet, t.XLII, p.'i-jk et 3go.) Bossnet s'exprime, sur le même sujet, avec les termes de la plus vire satisfaction , dans une lettre înédile du i" avril Î699, ilont nous avons vu l'aûtogniphe , chez HT. Villeiiave père. (Êdit.)
(i) Lettres des 6 et i a avril 1699. (Ibid. p. 413 et ïilS.)-
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33a HISTOIRE DE FÊHELOH.
g sible. Qd trouve ce parti plus conve»able, que « d'entamer de nouvelles négociations , et de s'ex- ■ poser à voir peut-être afToiblir encore le jugement, « en le faisant réformer. »
On peut se faire une idée de toutes les difBcultcs que les adversaires de Fënelon avoient eues à remporter la victoire, par quelques expressions de la lettre du P. Roslet, en envoyant à l'archevêque de ParisleBrefde condamnation (i). «Monseigneur, « j'envoie à Votre Gi-andeur la peau du lion gui « nous a fait tant de peine, et gui a étonné tout « le monde par ses rugissements continuels , du- P rant plus de yingt mois. Le Pape, touché de B compassion , vouloit qu'on supprimât le nom de a l'auteur ; mais on lui Bt entendre que cela ne se « pouvoit pas, puisque l'auteur même s'étoit nomme,
te et manifesté à toute l'Eglise Je regarde le
« succès de l'afBiire comme un miracle de la divine « Providence; car, selon les règles de la sagesse a humaine, elle ne devoit pas sitôt, ni si heu-
« reusement finir J'ai un peu de peine de ce
<c que le jugement ne soit pas en forme de bulle, ff quoiqu'un bref soit essentiellement la même « chose, C est en vérité beaucoup ^ gue ton ait ob-
(i) Le P. Roslet, procureur général des Minimes, étoit l'agent de l'archevêque de Paris auprès de la cour de I^^me.
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LIvnE THOISIÈHE. 333
« fehu cette ^^ùnjR.'attentiscircumstantiis (i). »
L'abbé de Chaoterac apprit en ces termes à Fé^ L'abbédeciwnneloH le jugement qui le coadatnnoit (a) : « Voici , '^^ annome , « Monseigneur, le temps de mettre en pratique ce ujugem.ntq«i « que la religion vous a jamais Eût comprendre de >* condamne. « plus saint, dans la parfaite conformité à la volonté « de Dieu: Voici le temps, si je l'ose dire, et pour ■ vous et pour ceux qui vous sont unis, d'être obéisc sant à Jésus-Christ jusqu'à la mort , et à la mort « de la croix , afin que ceux qui vivent ne vivent « plus à eux-mêmes. Vous avez besoin de toute « votre piété, et de toute la soumission que vous s avez si souvent promise au Pape dans vos lettres, R pour posséder votre âme avec patience, en lisant « le Bref qu'il vient de donner et de publier contre «t votre livre. II seroit inutile de vous dire ici cer- « taines circonstances qui ont accompagné cette déa. cision , et qui ne serviroient qu'à la rendre plus « accablante. Le zèle de quelques particuliers altoii a jusqu^à croire rendre service à Dieu, en demanr « dont encore (f autres choses plus flétrissantes, et « tfun plus grand éclat ; et le Pape a cru faire « beaucoup pour vous, de leur résister là -dessus. « On a cru que je devob le voir, non-seulement
(i) Lettre inédile du P. Bottet à Vanhevégue de Paris i du i3 mars 1699.
(a) Lettre de PtMé de Ckanterac à Féneloh, 14 mars 1699, [Corretp. t, X,p.4iS.)
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334 HISTOIRE RE FiSELON.
« pour l'assurer de votre soumission ^ son juge- « ment, mais encore pouf 4'i^ut:re$ choses, dont je « pouET^ pet)t-étre vous reqdre compte à 1^ fin de « cette lettre. Quelle difTërence entre ce qu'il dit en « particulier , et ce que sou pref fait entendre au n public 1 Mous ne saurions ê\te tous eijseinble » « affligés, comme jl |e paroissoit: luiseu|, d^ ce qu'il <c pouvoit y avoir de pénible poui' vous (}ans le ju- « gemeot qu'il venoit de rendre ; il en paroissoit V changé, à n'être pas reconnoissa))le. 11 me dit plu- <t sieurs fois, qu'il vous connoissoit pourun grand ar- « chevêque, très-pieux, très-saint, très-docte, /ï^w- « simo, sanfùsimo, duttissimo : ce sont ses propt«i « termes ; ç^r il parloi^ italien. Je ne dois pas vous a dire ici ce que je lui (^ppirdîs.
« Tous vos ^mis , Monseigneur, croiept qu^ vous o deyez recevoir ce Bref avec une parfaite ^uipis- « sion , telle que vous l'ayez proi^ise , simple et « sincère ; ils sont persuadés njêrne , que plus elle a paroîtra simple , plus elle ç^^ agréable k D^u et s aux (lûinmes. Il semble que AtQtre-Seigneur voua a destjne aut^( à édifier tome l'Église p^r votre « soumission , qu'oi^ veut faire croire qu'elle a été « scandalisée par vo^ livrCf Ce Kut exemple don- « nera une plus grande idée de la perfection des K verUis chrétiennes , que tout ce que vous auriez « pu dire de plus saint sur la religion. Je n'ai point