‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 3)Chapitre 8 sur 111 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

livre des Maximes. L'abbé Ledieu nous les fait fronnottre, daiM un fragment de son Journal. Il uous apprend que Bossuet resta encore deux jours à Versailles, après avoir reçu le livre de l'arcbevêque de Cambrai (i). « Il revint ensuite à Paris, et « persista encore quinze jours entiers dans le silence

« à r^ard du Roi, lisant cependant le Uvre avec

« une grande attention. Dès les premières lectures « il en avoit chargé les matées de coups de cn^on, « aux mêmes endroits qu'il a depuis repris avec « tant de raison. J'éerivois sous lui , continue 1-abbé « Ledieu, quatre ou cinq matinées, deux heures (( chaque séance , l'extrait des propositions citées « par pages et par lignes , avec les raisons som- « maires de réfutation. C'est le premier essai et le » fondement de tous les écrits de M. de Meaux, qui ■ ont suivi depuis, a

Les dispositions de Bossuet , à cette époque, se

(i) Bùtoire de Bossuet^t.TI\,\n.'S~,n. ia,|).985, — Le cardinal de Bftusset suppose en cet endroit de \* Histoire de Boauet, d'après l'abbé Ledieu, que tpendaDtcetteetipèce de retraite, Bossuet évitait de voir personne, et de parler à personne du nouveau livre, dans ta crainte de prévenir le jugement du public. Cela n'eat pas tout à fuit exact. On a w plus baut (p. 39, etc.] que Bossuet, avant la publication de l'ouvrage, se montroît décidé à l'attaquer, et s'expliquoit làdessns avec beaucoup de vivacité. L'abbé Ledieu a pu ignorer ces détails , qui ne sont pas douteui aujourd'hui. (ÉniTi)

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40 HISTOIRE DE FEHELOK.

tnaiiifesteat de plus en plus, dans une lettre qu'il écrivit à l'évêque de Charrres , le i,3 février 1 697, et que ce. prélat reovoya à M. Tronson (1). « J'ai a vu m. de Paris, j'ai vu M. de Cambrai, et je « n'ai rien appris de nouveau. Le Itira fait grand « bruit ; et je n'ai pas ouT nommer une personne n qui l'approuve. Les uns disent qu'il est mal « écrit; tesMitres, qu'il y a des choses très-hardies; « les autres, qu'il y en a d'insoutenables; les au- « très, qu'il est écrit avec toute la délicatesse et « toute la prëcaiitioQ imaginables, mais que le fond « n'en est pas bon ; les autres, que, dans un temps o oii le faux mystique fait tant de mal, il ne falloit « écrire que peur le condamner,, et abandonner le « vrai mystique à Dieu ; ceux-là ajoutent qlie le vrai a est a rare et si peu Q*écessdire, et que le faux est B si commun et si dangereux , qu'on ne peut trop n s'y opposAr. Je souhaite de tout mon cœur que a Dieu mène tout à sa gloire. On se pare fort de m M. Tronson, et je ne sais si ce que vous appelez o sagesse eu lui, n'est pas un trop grand menagf!- « ment. »

1 La réponse de M. Tronson à l'évêque de Char- . très, qui lui avoît envoyé cette lettre de Bossuet,

(1) Lettre de Botiaet à rèvéïiue île Cluirtrts , i!J lévrier i6i(7. {Correkii. de Féneion, l. VU , \>. Sj/,. — Œiivri-ii de Bosiuet, t.XL, p. 35y,/icre.)

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LIVHS THOISIÈME. 49

mérite une attention particulière ; soit parce qu'on y trouve une jiouvelle preuve de Tapprobation donnée par M. Tronsoa au livre des Maximes; soit parce qu'elle montre combien il étoit surpris et affligé de la vivacité avec laquelle fiossuet et quelques autres théologiens commençoient à s'exprimer contre ce livre. « Si j'ai eu, dit M. Tronson, dans 8 l'occasion dont vous tne parlez , trop de méOage- « ment pour notre ami , comme on vous l'insinue, « ce n'a été que pour n'avoir pas eu assez de lun inières; car dans le fond, je vous avouerai fraa- « chement que j'ai cru, après plusieurs personnes de a piété, qu'il étoit important que le monde fût in- R struit de ses sentiments. Or, - il me semble qu'il « s'en explique assez, et qu'il les éclaircit d'une ' ■ manière qui peut avoir deux bons effets : te a premier, de redresser ceux qui abusent des li- « vres des bons mystiques et de leurs expressions, et « qui , y donnant un sens opposé à la doctrine de ' l'Église, et contraire à la foi et aux bonnes meeiH's, « tombent dans de très-^;raAds égarements; l'antre, « est de prévenir les soupçons qu'on pourroit forer mer contre lui , en faisa;it connohre, d'une maa nière claire et précise, tout ce qu'il pense sur « cette matière. Je ne sais quel sort d'ailleurs aura « son ouvrage; mab toujours,^ quoi qu'on en dise, ' I il doit empêcher, à mon avis, qu'on ne soupçonne T. it. 4

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So HISTOIRE DE ECHELON.

« l'auteur d'avoir des erreurs qu'il « « tant de force (i). a

i Les tristes presseotiments que M. Tronson manifeste dans cette lettre, sur ie sort du livre des Maximes, n'étoient que trop fondés. L'opinion de Bossuet, si fortement prononcée et si hautement manifestée, dès le moment de la publication de ce livre, et même avant cette publication , devoit naturellement avoir une très-grande influence sur l'opinion publique ; I aussi ne tarda-t-elle pas à se prononcer avec une véhémence, qui dut singulièrement étonner Fénelon. Sa. seule consolation dut être le témoignage qu'il pouvoit se rendre, de n'avoir rien négligé pour préserver l'exposition de ses sentiments de toute atteinte à la saine doctrine.

Ce fut alors que Louis XIV fiit instruit, pour ta première fois, de la diversité d'opinions qui existoit entre les évéques les plus recommandables de sa cour; car tels étoient ces hommes estimables, qu'au milieu même de leurs controverses, ils s'étoient attachés depuis trois ans à en dérober le secret à la connoissance du public et à l'inquiétude du souverain.

I Mais enfin M. de Pontchartrain, depuis chancelier de France, alors ministre et secrétaire d'État, . crut devoir parler au Roi des réclamattoos qui 5*é-

(i) OEaires de Bossuet, t. XL, p. 26a. — Corresp, ite fénelon, t. VII, p. 374.

UVBE TK0I81EHE. 91

levoient de toutes parts , contre le livre des Maximes. Madame de Maîntenon elle-même ne crut pas pouvoir dissimuler plus longtemps le f&clieux éclat que ce livre occasionnoit dans le clergé (i). L'archevêque de Reims surtout, plus emporté dans ses manières et dans ses sentiments , remplissoit Versailles de ses déclamations contre le livre et contre l'auteur, pour lequel il avoit autant d'éloignement, qu'il avoit d'estime et de vénération pour Bossuet (a). B

Il S'il faut en croire le chancelier d'Aguesseau, H F^nelon n'étoit défendu dans le cœur de Louis XIV (omre par aucun sentiment de goût et de préférence (3); soit que ce prince « craignit naturellement les este prits d'un ordre supérieur; soit qu'une certaine (t singularité, et quelque chose d'extraordinaire « (que ce magistrat se plaît à supposer dans le cao ractère et dans les manières de Fénelon) n'eût « pas plu au Roi , dont le goût se portoit de lui- « même au simple et àl'uui; soit enfin que Fénelon, « voulant parottre se renfermer dans ses fonctions, « eût évité , par une politique profonde, de s'in- « sinuer dans la familiarité du Roi, ou qu'il eût

(i) Lettres de madame de Maintenoa h M. de Noailles, des 7 et i6 murs 1697. (Recueil de La Beaumelle, t. III, p. 76.)

(%) Bistoiredt Boisuet^ ubi supra , n. i9, p, a86.

(3) Mémoires du c/macelier ^Aguetseau , t XIII, p. 171.

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5a HISTOIRE DE piNKLON.

« désespéré peut-être d'y réussir, il est au moins a bien certain que Louis XIV n*a jamais paru le a goûter, et qu'il n'eut aucune peine à le sacri- «fier(i). »

(i) Ce jugement du chancelier d'Aguesseau, sur les dispositions de Louis XIV à l'égard de Fénelon, paroît avoir besoin de modificalion. Il faut sans doute reconnoître que Louis XIV n'a jamais témoigné pour l'arcfaevèquc de Cambrai un goût aussi vif, que l'ctoit généralement cclni des amis de ce prélat, et celui de madame de Maintenon ellemême, avant la controverse du quiétisme. Mais peut-on dire absolument que Louis XJV n'a jamais paru goûter Fénelon ? Nous ne le croyons pas. Il est vrai que ce prince , à l'occasion de la controverse du quiétisme , conçut contre lui de très-fâcheuses impressions, qui furent encore augmentées dans la suite, par |a publication du Télémaqtie, Mais tout porte à croire que Louis XIV eut toujours pour Fénelon une estime sincère , Jondéc sur la haute piété , les qualités aimables, et les vertus brillantes que tous ses contemporains s'accordoient à reconnoître en lui. Sa nomination à l'emploi de précepteur du duc de Bourgogne , et sa promotion à l'archevêché de Cambrai, sont des preuves non équivoques de cette estime, avant la controverse du quiétisme. A l'époque même des premiers éclats occasionnés par la publication du livre des Maximes, Louis XIV était encore si éloigné de retirer sa faveur et son estime a Fénelon , que, dans les premiers jours de mars 1697,11 l'adjoignit au cardinal de Bouillon, à l'archevêque de Paris, aux ducs de Beauvilliers et de Noailtes, au marquis de Barbezieux et au P, de la Chaise, pour examiner les moyens de remédier aux abus que la négligence de certains anmânîers avoit introduits dam les régiments , relativement i Tadministration des sa-

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LITAE TBOISIÈUE. 53

Avec de pareilles dispositions , la préventioD de Louis XIV dut encore s'accroître, en voyant Bossuet venir lui demander pardon , de ne lui avoir pas révélé plus tôt le fanatisme de son conjrère^t ). Louis XIV n'étoit point oblige d'avoir une opinion sur une question de théologie; mais un prince aussi religieux , aussi déclaré contre toutes les nouveautés , devoit 6tre justement alarmé, en voyant UD évéque du rang , de l'âge et de la considéralion de Bossuet^ un évêque qu'il regardoit avec raison comme l'oracle de l'Église de France , se croire forcé^ par un devoir sacré, de venir dénoncer lui-même celui de ses confrères qu'il avoît paru jusqu'alors le plus affectionner. Louis XIV dut naturellement croire le mal encore plus grand , et Féuelon encore plus coupable qu'on ne le présumoit.

Il est inutile d'examiner s'il n'eût pas été plus convenable à Bossuet, comme te pensoit Fénelon ,

crements. [Journal de Dangeau, a mars 1697O La suite de cette Histoire nous donnera lieu de remarquer, que Louis XIV, malgré ses prévenllons ineffaçables contre Fénelon, depuis la controverse du quiétisme, conserva toujours une très-haute idée de ses lumières et de ses vertus épiscopales. {Voye», ci-après, t. IIÏ, liv. IV, n. a5. — Hist. Eliér. de Fénelon, p. i63.) (Édit.)

(i) Bépanse à la Betatha sur le quiétisme, ch. Vil, n. 71. — /rùf.d>FrA>«/on, par le chevalier de Ramsay, p. 46. — Fie de Fénelon, par le marquis, sou petit-neveu, p- %k-

54 HISTOIRE TE FilIBLOIT.

de dire simplement au Roi (i) : « Je crois voir, dans a le livre de M. de Cambrai, des choses où il se a trompe dangereusement , et auxquelles je crois a qu'il n'a pas fait assez d'attention ; mais il at- « tend des remarques que je lui ai promises. Nous a ëclairdrons, avec une amitié cordiale, ce qui « pourroit nous diviser; et on ne doit pas craina dre qu'il refuse d'avoir égard à mes remarques, « si elles sont bien fondées. Un tel discours auroit «rassuré le Roi, auroit fait taire tous les criti- « ques, auroit arrêté le scandale , et préparé un a éclaircissement nécessaire h l'é^fication de Vif n élise. »

■ Khdnnede Ce fut au moment de cette effervescence, que MaiDteoon p^nelon revint à Paris; et il eut lieu de recon-

effrijee des

■uiiei de celte uoître qu elle étort encore supérieure à l'idée qu'il "^^'"- avoit pu s'en former. Ses amis les plus chers paroissoient eux-mêmes accablés sous le poids de ta prévention générale. Madame de Maintenon peint cette disposition de tous les esprits, dans une lettre à l'archevêque de Paris (2). o J'ai vu nos amis « (M. de Reauvilliers et Fénelon); nous avons été « fort embarrassés les uns des autres. M. l'archea vêque de Cambrai me parla un moment en parti-

(i) Répoateàla Relation sur le qiûétisme, ubi supra, (a) Lettre de madame de Maintenon à M. de Noattlas, du 91 février 1697. (Recueil de La Beaumelle, t. UI, p. 73.) — Comsp. de Fénelon, t. VII , p. 375 , n<ae.

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Liyai TRointafB, 55

<r culier ; il sait le mauvais effet de son livra, et le « défend par des raisons qui me persuadent de plus « en plus que Dieu veut humilier ce grand esprit, «I qui a peut^tre trop compté sur ses propres lua mières. Il me dît que le père de la Chaise kii svoit a rendu compte d'une conversation qu'il av<Ht eœ « avec le Roi , après laquelle il ne pouvoit se dis- «c penser de lui parler. Je tombai d'accord de tout ; « mais, par les dispositions que je vob dans le Roi, n M. de Cambrai aura peu de satisfaction de cet K éclaircissement. J'ai parlé aussi un moment i a M. le duc de Reauvilliers , qui me montra sa peine « du silence du Roi. J'ai fait ce que j'ai pu, pour ga- « goer qu'on veuille le prévenir ; mais On ne vent «point, et cette conversation ne sera pas moina « froide que l'autre. Cette opposition n'a pas ét^ « inspirée par moi ; elle est dans le cœur du Roi « sur toutes les nouveautés. Je vois bien qu'on me « l'imputera; mais je vous dois la vérité, Monsei- « gneur, et je vous la dis. Du reste, je suu prête à « faire mon devoir, dans une ocrasîon ai impor- « tante. Je n'ai point vu M. de Meaux , quoique a j'aie fitit quelque diligence pour cela. J'ai pensé •I qu'il veut peut-être pouvoir dire qu'il ne m'a ■ point vue pendant tout ce vacarme; on dit qu'il 1 est grand, s

On a peine à comprendre comment on a pu supposer à Fénelon des vues d'ambition, dans l'affaire

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âfi HISTOIRE DE FélTELOH.

puIcchancdUr du quiéstime. Outre que Louis XIV paroit avoir eu naturellement peu de goût pour lui (i), ses amis I les plus chers et les plus dévoués étoient des hommes paisibles, retirés, étrangers à toutes les intrigues. Tous ses moyens d'ambition, s'il en avoit eu, reposoient sur l'amitié de madame de Maintenon; et madame de Maintenon s'étoit ouvertement déclarée contre ses opinions. Les deux hommes qui influoîent le plus sur ses seiltiments, dans ces sortes de matières (a), étoient encore plus prévenus qu'ellemême contre les idées de spiritualité de Fénelon. Il est donc bien évident, qu'en s'obstinant à suivre ta marche qu'il s'étoit tracée, il alloit directement au but contraire à celui qu'on a voulu lui supposer. Les ennemis même de Fénelob lui accordent un esprit supérieur, et lui attribuent toute l'adresse et toute la souplesse d'un habile courtisan. Comment peuvenl-ib, d'après une pareille opinion, lui prêter des fautes de conduite, dont l'homme le plus médiocre, et le plus étranger à la science de la cour, n'auroit jamais pu se rendre coupable ?

On est fâché de voir un homme aussi grave et aussi judicieux que le chancelier d'Aguesseau , paroître adopter ces imputations indiscrètes, {| ou (lu moins rapporter avec trop d'indifférence les bruits

(i) Voyez ci-dessus ta note t de la page Sa.

(a) L'évéque de Chartres et l'archeTcque de Paris.

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