LIVRE TROISIÈME. 4o
qu'une contestation si animée, entre deux grands évêques, pourroit aflbiblir l'autorité du saint-siége, en donnant lieu à quelques actes schisniatiques. Fénelon reçut tout à coup, par une voie détournée, une lettre du père Gerberon, religieux bénédictin, fameux à cette épeque par son zèle ardent pour le jansénisme. Il offroil à l'archevêque de Cambrai, de publier, pour la défense de sa doctrine, quelques écrits composes depuis la censure qui en avoit été faite, sans que personne pût jamais savoir que Fénelon y eût aucune part et en eût aucune connaissance (i),
Fénelon répondit à cette singulière proposition, « qu'il aimeroit mieux mourir, que de défendre dio rectement ou indirectement un livre qu'il avoit o condamné sans restriction et du fond du cœur, par
« docilité pour le saint-siége; qu'il n'étoit ni
« juste ni édïBant qu'un auteur voulût perpétuelle- « ment occuper l'Église de ses contestations person-
0 nelles; qu'il n'y avoit plus pour lui, ni édî-
a Bcation à donner, ni dignité à soutenir, que dans « un profond silence. »
Dans le même temps, le fameux ministre Jurieu répandoit son Traité historique de la Théologie mystique, comme une torche enflammée, pour en-
(i) Cette lettre du P. Gerberon, et la réponse de Fénelon, <e trouvent dans le t. XI de la Correspnnd. de Fénelon, p. 46, etc.
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^Oti HISTOIRE DE FÉNELON.
tretenir le feu d'uoe guei're prête à s'éteindre : il y avoit l'ecueitli avec soin tout ce que la prévention ou la haine avoit pu imaginer, pour calomnier les motifs de Bossuet. I^e jugement du Pape n'étoit pas encore prononcé, mab il étoit sur le point de l'être; et Jurieu se flattoit que Fénelou refuseroit d'y souscrire. A peine mettoit-îl la dernière main à son ouvrage, <|u'il apprit la généreuse soumission de rarclievêque de Cambrai. Dans l'excès de son dépit, le ministre Jurieu se décliaina contre Fénelon , avec le même emportement qu'il l'avoit fait contre Bossuet. Mais la censure amère d'un ministre pro* testant, qui ne soupiroit que la ruine de l'Église romaine, étoit le plus bel éloge d'un évêque tel qiit; FcneloD (i).
Ce n'est pas sans rabou que le cliancelier d'Aguesseau, en rendant compte dans ses Mémoires de la concluMon de l'affaire du quiétisme, a dAi{o.) a que la soumission de l'archevêque de Cambrai est a un exemple peut-être unique dans l'Eglise, d'une u querelle de doctrine terminée sans retour par un « seul jugement qu'on n'a cbercUé depuis, ni à faire u rétracter, tii à éluder par des distinctions. T^ tt gloire en est due, ajouta ce grand magistrat, à la n sagesse et à la supériorité du génie de l'arche-
(i) Voyes au n. XII des Pièceijustific. de ce troiûènie livre, quelques notions plus étendues sur l'ouvrage de Jurieu, (i) Tome XIII, p. igo.
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LIVRK TROISIÈMI!. ^o"]
V véque de Cambrai , qui comprit tout d'ua coup K que le trop grand désir de se justi6er nuit soua vent plus qu'il oe sert; et que, de toutes les ma- « nières d'effacer les torts qu'on nous Impute, la « plus sûre et la plus efBcace est de les laisser ou- « blier, et se perdre, pour ainsi dire, dans le silence; R outre que l'expérience qu'il avoit faite des juge- « ments des hommes dans le cours de la dispute, « auroit dû lui faire sentir qu'il serott toujours con- <t damné par plus des trois quarts, dont il ne serolt « pas entendu. Il se contenta donc de protester en « un seul mot, en faveur de l'innocence de son cœur « et de la droiture de ses Intentions, dans la lettre « qu'il écrivit au Pape ; et il a gardé depuis, un si- « lence absolu sur sa condamnation, si ce n'est pour « déclarer encore qu'il y acquiesçoit. u
On ne nous soupçonnera certainement pas de vouloir affoibtir le mérite de la soumission de Ténelon, et l'heureuse influence qu'elle eut, pour assurer la paix et la tranquillité de l'Église. Mais nous dirons que c'est surtout dans de pareilles circonstances que l'on doit observer l'admirable constitution de l'Eglise catholique. Son divin fondateur, en lui donnant un centre invariable d'unité, a voulu. qu'elle montrât sans cesse à toute la terre un chef visible, un juge supérieur, pour veiller à la stabilité de cet édifice spirituel, en calmant par sa sagesse les tempêtes que les passions des hommes soulèvent contre
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la religion, et en extirpant les erreurs et les nouveautés que l'esprit inquiet et malade des humains se plaît si souvent à enfanter. C'est dans cette (licraiTliic sacrée, formée par la parfaite union des premiers pasteurs avec le chef visible que Jésus- Christ a placé a leur tête, « c'est là, dit Bossuet, que V consiste le saint et le soutien de l'Église et de la m catholicité (i). »
A la suite de cette maxime si juste et si profonde de BossuGt, nous rapporterons une réflexion bien remai-quable de Pënelon , au sujet de l'infaillibiltlé des jugements de l'élise; réflexion qui s'applique particulièrement au jugement qui le condamna lui-même, quoiqu'il n'en ait fait usage que dans une cause qui lui étoit entièrement étrangère. A Dieu veille toujours, dit Fénelon (a), afin qu'au- « cun motif corrompu n'entraîne jamais contre la « vérité, ceux qui en sont les dépositaires. Il peut y « avoir, dans le cours d'un examen, certains moua vements irréguliers; mais Dieu en sait tirer ce « qu'il lui plaît : il les amène à sa fin ; et la conclu-
(i) Bossuet établit et développe ce principe dans plusieurs de ses écrits. Voyez en particulier son Sermon sar fiuiiié (fe l'Égliie, i" poiol. — Oraisrm funèbre du P. Bourgoing-, a* point. (ËniT.)
(3) Instruction pastorale du a mars 1705, ch. a, arl. 4' {Œuvres de Fénelon, t. X, p. aai.)
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